Pouponne et Balthazar/12

Librairie de l’Opinion (p. 93-100).

XII.

Ce fut pendant l’espace de deux visites que le père Jacques raconta à monsieur et à madame Bossier ce que je viens d’écrire. En s’éloignant, il dit à Chartotte :

— Dimanche prochain, madame, j’achèverai le récit des amours de Pouponne et de Balthazar.

En effet, fidèle à sa promesse, il revint et, à la prière de Charlotte, il reprit aussitôt dîner, les aventures des jeunes amants, au moment où Balthazar venait de quitter sa fiancée.

« Au fond du cœur, dit-il, notre amoureux emportait l’espoir d’un prompt retour, mais, malgré cette espérance, le départ n’en avait pas été moins pénible pour lui. Il avait promis à sa fiancée de revenir dans trois semaines et il était bien résolu à tenir sa promesse. Quant à Pouponne, le départ de son futur la laissa bien triste pendant quatre ou cinq jours pendant lesquels le tablier blanc ne cessa pas d’être humide ; mais, comme le cher absent devait revenir, elle finit par se consoler. Trois semaines sont si vite passées.

« Mais au lieu de trois semaines ce furent trois mois qui s’écoulèrent sans ramener Balthazar… et le père Landry s’inquiétait, Pouponne pleurait… et l’orage qui menaçait les Acadiens s’assombrissait tous les jours. Ce fut dans le courant du quatrième mois que Balthazar reparut à Grand Pré, le même jour de la première proclamation des Anglais. Sans hésiter, sans donner à son fils le temps de se reposer, le père Landry lui ordonna de se préparer à retourner à la Baie de Beau Bassin afin de prévenir ses frères du danger qui menaçait les Acadiens. Il ajouta à ce message l’ordre de quitter immédiatement la nouvelle retraite qu’ils avaient choisie.

« C’était un terrible danger que celui auquel Balthazar allait s’exposer en s’éloignant de Grand Pré dans un pareil moment. Il savait bien que, s’il était pris, il serait probablement fusillé sans miséricorde. Et cependant il n’hésita pas… Ah ! c’est que l’ordre du père a toujours été et est encore chose sacrée pour les Acadiens.

« Sans aucune observation, le jeune homme se leva et commença les préparatifs ordonnés par son père ; puis, il se rendit chez la veuve Thériot, fit part à Pouponne des ordres qu’il venait de recevoir, et la serra sur son cœur dans un dernier adieu ! Depuis ce moment, aucun de nous n’a entendu parler de Balthazar Landry.

— Vous connaissez le reste de cette triste histoire, mes enfants, dit le bon prêtre, vous savez comment les Acadiens, jetés séparément sur trois navires différents, furent débarqués sur les côtes de New Jersey et du Massachusetts. Quelques uns, bien peu hélas ! se retrouvèrent. De temps à autre nous voyons arriver ici quelques uns de ceux qui sont restés derrière. Mais ma pauvre Pouponne, à l’exception de Tit Toine, son jeune frère, n’a rencontré aucun des siens. Elle espère toujours pourtant et j’espère avec elle. Dieu lui prépare, sans nul doute, la récompense de sa résignation et de ses bonnes œuvres. De plus, Balthazar n’est pas parti seul : Perrichon, l’un des frères de Pouponne l’a accompagné dans son dernier voyage à la Baie de Beau Bassin, et, selon toute probabilité, si l’un revient, l’autre reviendra avec lui.

— Merci mon père ! dit Charlotte avec attendrissement et en serrant entre les siennes la main du père Jacques, oh ! comme je vais aimer Pouponne ! comme je vais essayer de lui faire oublier ses malheurs !

Et en effet, ainsi que je l’ai dit, mon aïeule mit tout en œuvre pour gagner l’amitié et la confiance de la jeune Acadienne, et ne négligea aucune circonstance qui pût la rapprocher d’elle. C’était pour les deux jeunes femmes un jour de bonheur que celui que Pouponne venait passer à l’habitation. C’était avec une surprise croissante que Charlotte et son mari observaient les trésors d’intelligence que renfermait l’âme de cette enfant de la nature. On eût dit que la lecture lui avait ouvert une existence nouvelle et l’avait fait entrer dans les mondes inconnus où tout était surprise pour elle. Pauvre enfant qui ne savait pas lire, elle trouvait un plaisir inexprimable à écouter lire et prêtait aux lectures que lui faisaient ses amis une attention vraiment surprenante. Rien ne l’étonnait ; elle comprenait tout ce qu’elle entendait, et avait besoin de bien peu d’explications. Bientôt, elle manifesta le désir d’apprendre à lire et, à sa prière, Charlotte lui donna ses premières leçons. Au bout de trois mois, notre petite Acadienne lisait tout aussi bien que son institutrice et put bientôt charmer la solitude du père Landry en lui faisant des lectures pieuses et intéressantes.

La pauvre petite ne découchait jamais ; comment abandonner son père adoptif pendant la nuit ? mais, comme je l’ai dit, elle venait quelque fois passer de longues journées près de sa nouvelle amie, laissant pour ces quelques heures le vieillard aux soins de la vieille Céleste, l’esclave fidèle et zêlée à laquelle Charlotte avait confié la tâche d’amuser et de soigner le père Landry pendant les absences de sa fille. Et graduellement, sans qu’elle s’en aperçut elle-même, une véritable révolution s’opérait en Pouponne : toujours en contact avec des personnes aux manières distinguées, au langage pur et choisi, elle les adopta vite. Elle voulut apprendre à écrire et réussit comme elle l’avait fait pour la lecture. En une année, Charlotte outre la lecture et l’écriture, lui enseigna l’allemand et toutes les broderies connues à cette époque reculée. Le prix qu’elle retirait de sa couture et de ses cotonnades, permit à la jeune fille de s’habiller avec plus de recherche. Elle porta des souliers achetés, et ses robes qu’elle confectionnait elle-même avec son goût exquis, lui allaient à ravir. Ceux qui la rencontraient chez madame Bossier ne pouvaient manquer d’admirer sa beauté, sa grace et son élégance instinctives, son doux parler et surtout ses manières charmantes.

Comme je l’ai dit, elle adorait la lecture et y consacrait tous les moments qu’elle pouvait enlever au travail et aux soins qu’exigeait la faiblesse de son vieil ami. Monsieur Bossier choisissait lui-même les livres qu’il prêtait à la jeune fille et, de cette manière, tout en dirigeant ses lectures, l’aidait à acquérir l’instruction qui devenait de plus en plus pour lui un objet de continuelle surprise. Le bon curé n’en revenait pas et le père Landry, tout fier du savoir de sa fille, disait, en parlant d’elle :

— Comme elle est éduquée, not’Pouponne ! J’crois sus ma foi, qu’elle en sait, au jour d’orjourd’hui, tout autant que musié l’curé ! Pour de sur, elle dégoise l’latin (l’allemand) tout aussi ben que lui !

Nous connaissons Pouponne et savons que jamais elle ne négligeait le bien qu’elle pouvait faire aux autres : dans sa reconnaissance du savoir qu’elle devait à ses amis, elle se dit que son devoir lui ordonnait de partager ce savoir avec ceux qui en étaient privés. Elle fit part à Charlotte du projet qu’elle avait conçu de se faire l’institutrice des enfants du campement ; mon aïeule, non seulement, admira, mais encore approuva ce projet, et il fut décidé que dès que l’hiver serait terminé, on ajouterait une grande chambre à la cabane du père Landry et que là, Pouponne pourrait enseigner les enfants tout en soignant son vieux père.