Pouponne et Balthazar/11

Librairie de l’Opinion (p. 85-93).

XI.

« Le Dimanche suivant Pouponne s’en coiffa pour aller à l’église, ce qui procura un grand bonheur à Balthazar et ne put échapper à l’œil observateur de la bonne mère Thériot. De retour à la maison, dans un moment où les deux femmes étaient seules, la mère dit à sa fille :

— « Pouponne, si Balthazar Landry te d’mandait en mariage, quesque tu dirais ?

— « Qui moi ! s’écria l’enfant avec un grand étonnement qui tournait au sourire, c’que j’li dirais ?

« Puis, toute rougissante, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère et le visage caché sur son épaule, elle répéta :

— « C’que j’li dirais ? eh ben, chère tite mère… j’dirais… oui.

— « Et ça s’rait ben dit, mon enfant ! répondit la brave femme en embrassant sa fille ; Balthazar est un excellent garçon et j’aime tout plein aussi.

« Après le grand effort qu’elle venait de faire pour jeter son secret à deux oreilles humaines, Pouponne avait besoin de quelques minutes de silence. La mère Thériot le comprit et, au bout d’un moment, elle demanda d’une voix un peu tremblante :

— « As-tu songé à l’époque du mariage, ma p’tite fille ?

— « Ma foi non, maman, répondit Pouponne avec un petit air fripon qui lui allait à merveille. Est-ce qué j’suis assez grande pour avoir un mari ?… mais à propos quel âge aviez-vous, mère quand vous avez pris papa ?

— « Tout juste quinze ans.

— « Et moi, j’aurions mes quinze ans dans six mois… et si vous et père Landry approuvez la chose, nous f’rons la noce le 15 Décembre… c’est, vous savez, mon jour de naissance.

— « D’mon côté, ça m’va comme un gant, répondit la mère et j’sommes sûre que l’voisin, y pensera comme moi. Six mois ! ça nous donnera le temps de tout préparer pour bien vous installer… comme des princes… Rien qu’ça.

« Quelques jours après cette conversation, les parents s’entendirent, je fus appelé au concile, et le mariage fut fixé au 15 Décembre, comme l’avait désiré notre petite Pouponne.

« Deux mois après ces fiançailles, Norbert et Ursin Landry déclarèrent à leur père leur intention d’abandonner le Grand Pré et d’aller rejoindre deux de leurs frères déjà établis sur les bords de la Missaguash, au fond de la Baie de Beau Bassin. En face des évènements qui se préparaient, en face de leur haine contre les Anglais, les deux jeunes Landry s’exilaient avec leurs familles, laissant à leur vieux père seize enfants pour l’aider et le soigner. Ces derniers préfèrent rester à Grand Pré où ils étaient nés et où était tout ce qu’ils possédaient en ce monde, de plus, ils conservaient toujours l’espérance de revoir encore, au foyer paternel, des jours de justice et de tranquillité.

« Ces séparations étaient devenues fréquentes depuis quelque temps, mais aucune, peut être, n’avait été aussi pénible que celle-ci : Norbert et Ursin étaient, comme Balthazar, les préférés de leur père ; il était vieux, il devinait les événements qui se préparaient et il se disait avec désespoir ;

— « Mes pauvre gars ! les reverrai-je jamais !

« Il avait racheté tout ce que ses fils avaient été obligés de vendre : leurs animaux, leurs meubles, il avait tout gardé, afin de faciliter leur voyage ; de plus, il avait donné l’ordre à Balthazar de partir avec ses frères, afin de les aider dans leur nouvelle demeure.

— « Tu reviendras quand y n’auront pus besoin de toi, avait-il dit :

« Il fallait partir la nuit pour éviter d’être arrêtés comme traîtres. Certes le départ de ses enfants était cruel pour le père Landry, mais, comme je l’ai dit, ses deux fils ainés étaient déjà fixés sur la Baie de Beau Bassin et souvent il recevait de leurs nouvelles, souvent ils avaient sollicité leur père et leurs frères de venir les rejoindre. Ces sollicitations continuelles activées sans doute par ce qu’ils venaient d’apprendre de la présence de monsieur de La Corne, qui venait d’arriver au Beau Bassin avec un corps nombreux d’Acadiens, le plaisir de se réunir à leurs frères, les entraves croissantes que le gouvernement jetait autour d’eux, l’espérance de se trouver encore Français, tous ces motifs, surtout le dernier, parurent suffisants à Norbert et à Ursin Landry pour les décider à s’expatrier, et à leur père, pour leur en accorder la permission.

« Balthazar avait été chercher Pouponne afin de jouir de sa présence pendant les quelques heures qu’il lui restait à demeurer au Grand Pré. Les frères et les sœurs des jeunes Landry s’étaient réunis autour d’eux pour assister à leur départ et pour leur dire un dernier adieu.

« Il pouvait être onze heures du soir quand le père Landry se leva et, jetant un regard sur quelques groupes de femmes qui pleuraient, sur les enfants endormis, il dit à voix hante :

— « Mes gars, c’est l’heure de se mettre en route… faut qu’vous soyez loin d’ici au soleil levant.

« Alors il s’ouvrit une voie devant le vieillard et, au milieu de ses fils, de ses filles et de ses brus, il sortit le premier, tenant par la main le fils ainé de Norbert, âgé de sept ans. La conversation avait été peu animée dans la maison : les voix étaient altérées, les phrases entrecoupées par les sanglots… elle cessa tout-à-fait sur le seuil de la porte.

« À côté de ceux qui allaient partir, se rangeaient ceux qui restaient, et tous portaient quelques fardeaux, quelques objets d’utilité journalière. Cette procession se dirigea silencieuse, au milieu des ténèbres, vers l’embouchure de la Gaspéreau, où l’attendait la grande embarcation qui allait amener les exilés volontaires. Les derniers de cette procession, venaient Balthazar et Pouponne appuyés l’un sur l’autre, et le cœur agité des plus sombres pressentiments. Aucun étranger, pas un ami, n’accompagnait les pauvres émigrants : ils s’en allaient comme ces cercueils ignorés qu’accompagnent les seuls parents en pleurs.

« On avait craint, en réunissant une trop grande foule sous le toit du père Landry, d’éveiller l’attention des autorités qui commençaient à tenir l’oreille ouverte, même à Grand Pré. Arrivés sur la grève, il se fit un peu plus de bruit : l’installation des femmes et des enfants et de tous les objets de ménage, au milieu des ténèbres et de l’aveuglement que produisent les larmes, entraîna quelque désordre. On s’appelait à voix basse, on préparait la manœuvre, on dégageait les amarres. Balthazar fut le dernier à s’embarquer. Il pressait Pouponne sur sa poitrine, couvrait de baisers ses yeux remplis de larmes et répétait :

– « Prends courage, ma bien-aimée ! dans trois semaines je serai de retour.

« Peu-à-peu, tout bruit cessa. On entendit encore quelques voix qui se disaient adieu sur divers tons de la gamme de douleurs… on entendit aussi les cris des enfants troublés dans leur sommeil. Pauvres petits ! une brise froide et humide passait sur leurs visages : ils sentaient bien que ce n’était pas le souffle caressant de leurs mères. Un vigoureux ballottement commençait à se faire sentir sous l’effort des rameurs : ce n’était plus pour eux le doux balancement du berceau. Ils pleuraient, et leur voix s’élevant avec le vent qui soufflait avec force, fut le dernier son que l’oreille de l’aïeul put saisir au milieu de cette sombre solitude.

« Deux personnes restèrent les dernières debout sur le rivage : c’était le père Landry et Pouponne. Quand ils ne virent plus rien sur la silhouette incertaine des flots, quand les ondes soulevées par les rames eurent cessé d’apporter à la plage l’adieu lointain et suprême des voyageurs, le vieillard se retourna vers l’enfant qui se tenait toute pleurante à ses côtés et lui dit avec effort et d’une voix incertaine.

— « Ne pleure pas, petite… tu sais bien qu’y reviendra pour la noce, ton Balthazar !

« Puis il passa sa main ridée sur les cheveux de la jeune fille, carressant en même temps sa joue et le bout de sa jolie petite oreille. Ils se retournèrent en soupirant et reprirent lentement le chemin de leur demeure. Pouponne marcha quelque temps sans rien dire, se contentant de porter à ses yeux le coin de son tablier blanc, mais arrivée à la porte de la chaumière de sa mère, elle s’arrêta :

— « Ah ! père Landry ! s’écria-t-elle, queu que chose m’dit là, dans mon cœur, qu’mon Balthazar ne reviendra jamais.