Pouponne et Balthazar/02

Librairie de l’Opinion (p. 10-18).

II.

— Mon aïeul, avec son âme chevaleresque et généreuse, ne fut pas longtemps avant d’apprécier ses voisins. Certes, il ne pouvait s’empêcher de remarquer leur manque d’éducation et leur langage un peu excentrique, pour ne pas dire davantage. Mais, que lui importait l’écorce grossière ? il devina bien vite les hautes vertus, l’honneur, l’énergie, cachés sous cette rude écorce et ne fut pas longtemps sans se rapprocher d’eux. Il trouvait un plaisir inexprimable à se faire raconter les injustices dont ils avaient été l’objet, leurs misères, et enfin leurs longs voyages au travers des États-Unis. Monsieur Bossier ne riait jamais de la manière dont tout cela lui était raconté, et revenait le lendemain vers ses nouveaux amis qui se répétaient les uns aux autres que le gros musié n’était pas du tout fiar et vaniteux.

La famille de mon aîeul en 1762 était encore peu nombreuse. Monsieur Bossier venait de la Flandre française ; il appartenait à une famille riche et aristocrate, et avait seulement cédé à son goût pour les voyages en se mettant en route pour l’Amérique. À bord du bâtiment où il s’était embarqué, il rencontra une jeune Viennoise, Charlotte Blum, dont il devint amoureux à la première vue. Charlotte venait à la Louisiane pour rejoindre son père, son seul parent. Hélas ! en arrivant à la Nouvelle-Orléans, la jeune fille apprit qu’elle était orpheline et que le vieux Blum était mort de la fièvre jaune quelques mois auparavant. Songeons à l’affreuse position dans laquelle il laissait la malheureuse enfant, sans amis, sans argent, sur une terre étrangère, dont elle ne comprenait même pas la langue ! Ce fut alors, que, sans hésiter, mon aïeul offrit sa main à celle qui possédait déjà son cœur, et, disons bien vite que jamais il n’eut à se repentir de cette union précipitée. Si Charlotte, fille d’un simple artisan, n’avait pas les brillants avantages de l’éducation, si elle n’avait rien des manières élégantes des belles dames de l’époque, elle devint la compagne fidèle et dévouée de celui qu’elle aimait de toutes les forces de son âme, de celui qui, plus tard, devait devenir le père de ses dix enfants. Femme de ménage accomplie, économe, énergique, c’est bien certainement en partie à elle que Pierre Bossier a dû son immense fortune.

Lorsqu’il vint s’établir aux Acadiens, la famille de monsieur Bossier se composait de lui-même, de sa femme, de ses deux petites filles, Dottée, (Dorothé) et Hélène, et de Placide, son jeune frère.

Une année après son arrivée en Louisiane, mon aïeul, comprenant les ressources qu’offrait sa nouvelle patrie, ne voulut pas être le seul à en profiter. Il écrivit à son père, lui parla avec enthousiasme de ses espérances, et acheva en le priant de lui envoyer Placide, le plus jeune de ses frères qui venait seulement d’entrer dans sa dix-huitième année. Ce fut Placide lui-même qui porta à Pierre la réponse de leur père. Certes, le jeune homme était loin d’avoir terminé ses études, mais son frère, au lieu de l’envoyer au collège, préféra le garder près de lui et s’occupa lui-même de son éducation.

Au moment où s’ouvre ce récit, Placide faisait partie de la famille de son frère, et, intelligent comme ce dernier, comme lui plein d’énergie et de confiance en lui-même, un large avenir s’ouvrait devant lui, et il devait plus tard, non seulement faire partie du Sénat et de la Législature, mais une des plus belles paroisses de la Louisiane était destinée à porter son nom, comme un honneur justement mérité.

Si monsieur Bossier éprouvait une vive sympathie pour ses voisins, les Acadiens, Placide, tout en partageant en partie cette sympathie, l’étendait jusqu’à ses voisines et leur rendait visite plus souvent qu’il n’aurait dû peut être. Beau garçon et beau parleur, notre jeune homme était fort bien accueilli par les Acadiennes, et il n’y avait pas un bal, pas un mariage où musié Placide ne fut pas le premier invité.

Disons bien vite que madame Bossier ne partageait en rien la sympathie de son mari pour les Acadiens et encore moins celle de son beau-frère pour les Acadiennes.

Lorsque Charlotte était arrivée en Louisiane, elle ne parlait que l’allemand, mais apprit vite le français qu’elle étudia avec Pierre, qui le parlait de la manière la plus pure, la plus chaste, et qui lui avait mis en main des livres destinés à lui faire le mieux apprécier cette belle langue. Et voilà, que, quelques jours après son arrivée à Saint-Jacques, elle assista à une scène que nous raconterons plus tard et qui ne put lui inspirer que de l’horreur pour les femmes capables de se servir d’un langage aussi sale, aussi vulgaire que celui qu’elle avait entendu.

En vain son mari chercha-t-il à la ramener à de meilleurs sentiments, en lui racontant les malheurs des infortunés exilés, en vain Placide se moqua-t-il de ses scrupules, et s’amusa-t-il à imiter en sa présence les manières et le langage des Cadiennes, Charlotte ne voulait rien entendre et se sauvait dès qu’on lui annonçait qu’une Acadienne était en bas et offrait à vendre des œufs ou des poulets.

Mais bonne et généreuse, comme nous la connaissons, disons bien vite que la jeune femme faisait acheter tous les poulets et tous les œufs, et que jamais, elle n’avait refusé les secours que ses voisines sollicitaient rarement, avouons le : car si l’Acadien est grossier et vulgaire, sachons bien, qu’au fond de l’âme, il a toute la fierté de l’aristocratie.

Ainsi que je l’ai dit, les Acadiens qui venaient de se fixer sur les bords du Mississippi, avaient eu pour chef un humble prêtre, un saint homme que tout le monde connaissait sous le nom du père Jacques. Enfermé avec quelques uns des membres de son troupeau à bord d’un navire ennemi, comme il l’avait été dans l’église de Grand Pré, jeté avec eux sur les côtes du Massachusetts, c’est là qu’il avait rallié son troupeau autour de lui et, comme le berger se met à la recherche des brebis égarés, il s’était mis à la recherche de ses frères perdus au milieu de ces régions inconnues ; il en retrouva quelques uns et partant à leur tête, il réussit à les conduire vers cet endroit que, comme eux il avait adopté pour patrie. Le père Jacques était un homme de cinquante ans, fort et robuste, et surtout plein de dévoûment pour ceux qu’il appelait ses enfants. Arrivé à la Nouvelle-Orléans, son premier soin fut d’aller rendre visite à l’évèque, et il n’eut point de peine après lui avoir raconté son histoire, à obtenir de lui la permission de rester toute sa vie au milieu de ceux qui le chérissaient comme un père. L’évêque, tout ému, remit au père Jacques, au moment où celui-ci allait se retirer, une somme d’argent destinée à soulager les premiers besoins de son troupeau. Le bon prêtre se soumit aux désirs de l’évêque, mais il retira de l’aumône, qu’il en avait reçue, une faible somme avec laquelle il fit bâtir une grande cabane, capable de contenir trois cents personnes et qu’il appela l’église de la Petite-Cadie, C’était là, que tous les dimanches, quelque temps qu’il fit, les Acadiens venaient entendre la messe et écouter le sermon de leur digne pasteur.

Cette église improvisée s’élevait juste au milieu de la colonie, à six milles de l’habitation Bossier, et, tout-à-côté, on voyait la modeste cabane ou plutôt le presbytère où logeait le père Jacques avec sa vieille servante Pélagie et un petit gars d’une douzaine d’années, nommé Tit Toine (Petit-Antoine) qui servait d’enfant de chœur au curé et s’occupait de son cheval et de sa calèche.

C’était dans cette cabane, que, tous les dimanches, après la messe, le père Jacques rendait la justice, car il était, non seulement le prêtre, mais encore le grand juge de ce petit peuple. C’était lui que les Acadiens venaient consulter dans leurs querelles et leurs dissentions : et, avouons le ; sa parole était toujours écoutée avec respect et surtout avec obéissance.

Monsieur Bossier et son frère avaient bien vite appris à apprécier les nobles sentiments de cet homme de Dieu, de ce saint si simple et si grand à la fois, et Charlotte elle-même éprouvait un grand respect pour lui et ne manquait jamais d’assister à la messe ; et, bien souvent, au moment de remonter en voiture pour retourner chez elle, elle passait au presbytère pour inviter le père Jacques à dîner et l’amenait dans sa voiture, toute fière de le voir assis à ses côtés et de pouvoir écouter ses paroles, toujours remplies d’une sainte morale et de pieux conseils.

Et toujours, disons le, le bon prêtre avait quelque anecdote touchante à raconter sur ces Acadiens que la jeune femme fuyait et redoutait. Un jour, elle demanda au père Jacques pourquoi il avait quitté son pays.

De la Houssaye - Pouponne et Balthazar, 1888 p0018.png