Poésies de Schiller/Le Partage de la terre

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 214-215).



LE PARTAGE DE LA TERRE.


« Prenez le monde, dit un jour, du haut de son trône, Jupiter aux hommes, prenez-le : il est à vous, je vous le donne pour en jouir à tout jamais ; sachez seulement en faire un partage fraternel. »

Alors, on vit accourir tous ceux qui pouvaient en prendre une part ; jeunes et vieux arrivèrent à la hâte ; le laboureur s’empara du produit des champs ; le gentilhomme, de la forêt.

Le marchand remplit ses chariots, l’abbé choisit le vin chaleureux, le roi mit une barrière sur les ponts et les chemins, et s’écria : « La dîme est à moi ! »

Longtemps après que le partage était terminé, arriva le poëte ; il venait de loin, hélas ! et il ne restait plus rien, chaque chose avait son maître.

« Malheur à moi ! faut-il que je sois ainsi seul entre tous oublié, moi, ton fils le plus fidèle ! » Il exhalait ainsi sa plainte et il se jeta devant le trône de Jupiter.

« Ne m’accuse pas, répondit le Dieu, si tu t’égares dans l’empire des rêves : où étais-tu lorsqu’on a partagé le monde ? ― J’étais, reprit le poëte, près de toi.

Mes regards contemplaient ta splendeur, mon oreille écoutait l’harmonie céleste. Pardonne à l’esprit qui, dans le charme de ta lumière, oublie les biens terrestres.

― Que faire ? s’écria Jupiter : le monde est donné, les fruits, la chasse, les marchés ne m’appartiennent plus. Veux-tu venir dans mon ciel, auprès de moi ? chaque fois que tu voudras y monter, il te sera ouvert ! »