Poésies de Schiller/Le Commencement du XIXe siècle

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 217-218).



LE

COMMENCEMENT DU XIXe SIÈCLE.


Mon noble ami, où y a-t-il un refuge pour la paix, un asile pour la liberté ? Un siècle finit dans la tempête, le nouveau siècle s’ouvre par le meurtre. Les liens des peuples sont rompus, les vieilles coutumes sont renversées, et la mer, et le dieu du Nil, et le vieux Rhin n’arrêtent pas le tumulte de la guerre.

Deux nations puissantes se disputent la possession du monde ; pour écraser la liberté des autres pays, elles balancent le trident et la foudre. Chaque contrée doit pour elles peser de l’or, et, comme Brennus dans les temps anciens, le Franc met son épée de fer dans la balance de la justice.

Le Breton avide étend de côté et d’autre ses flottes marchandes ; il voudrait fermer comme sa propre maison l’empire de la libre Amphitrite. Jusqu’aux astres ignorés du pôle sud il poursuit sa course infatiguable ; il explore toutes les îles, tous les rivages ; les régions célestes lui restent seules fermées.

Hélas ! tu chercherais en vain sur la carte une terre heureuse, où l’on pourrait voir encore l’éternelle fraîcheur de la liberté et la riante jeunesse de l’homme.

Le monde s’étend à tes yeux dans son espace infini ; les navigateurs le mesurent à peine ; mais dans cette immense étendue, il n’y a pas de place pour dix heureux.

C’est dans le sanctuaire du cœur qu’il faut chercher un refuge contre le tumulte de la vie. La liberté n’existe que dans le royaume des songes, et le beau ne se manifeste que dans l’œuvre des poëtes.