Poésies de Schiller/L’Idéal

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 131-133).



L’IDÉAL.


Ainsi tu veux donc me quitter, infidèle, avec tes douces fantaisies, avec tes douleurs et tes joies ; tu veux fuir avec tous tes dons inexorables ! Rien ne peut-il t’arrêter, ô fugitif ? Ô temps doré de ma vie ! Non, je t’invoque en vain. Tu te précipites dans l’océan de l’éternité.

Ils sont éteints les beaux rayons qui éclairaient le sentier de ma jeunesse ; il s’est enfui l’Idéal qui jadis remplissait mon cœur enivré ! Elle a disparu l’heureuse croyance enfantée par mes rêves, cette croyance si belle, si divine ; elle est devenue la proie d’une grossière réalité.

De même qu’autrefois Pygmalion avec un ardent désir embrassait la pierre, jusqu’à ce que les joues glacées de sa statue de marbre éprouvassent une brûlante sensation, de même j’embrassais avec amour, avec l’ardeur de la jeunesse, la nature, jusqu’à ce qu’elle commençât à respirer, à s’échauffer sur mon cœur de poëte ;

Jusqu’à ce que, partageant mon ardeur, elle trouvât une voix pour me répondre ; jusqu’à ce qu’elle comprit les plaintes de mon cœur et me rendit les baisers de l’amour. Alors l’arbre, la rose vivaient pour moi ; la source limpide me chantait un chant harmonieux ; les êtres inanimés eux-mêmes s’associaient aux mouvements de ma vie.

Par une impulsion toute-puissante, l’universalité des choses dilatait mon esprit et l’entraînait vers la vie, vers l’action et la parole, vers l’image et l’harmonie. Que ce monde semblait grand, tant que le fruit que j’en attendais resta voilé ! Hélas ! quel faible germe en est sorti, quel pauvre fruit en est éclos !

Avec quel courage audacieux le jeune homme, dont nulle sollicitude n’arrêtait l’essor, s’élançait, dans l’illusion de ses rêves, sur les routes de la vie ! son vol l’emportait jusqu’aux astres les plus élevés. Il n’y avait rien de si éloigné, rien de si haut où son aile ne pût atteindre.

Comme il était légèrement porté vers le bonheur le plus difficile à obtenir ; comme il voyait se balancer devant lui le riant cortége de la vie ; l’amour avec ses douces faveurs, la fortune avec sa couronne d’or, la gloire avec son diadème étoilé, la vérité avec son éclat céleste !

Mais, hélas ! au milieu de la route, toutes ces images infidèles se détournèrent de lui et s’enfuirent l’une après l’autre. Le bonheur s’évanouit, la soif du savoir fatigua vainement son âme altérée, et les sombres nuages du doute s’étendirent sur le soleil de la vérité.

Je vis les saintes couronnes de la gloire profanées sur des fronts vulgaires, et en quelques instants, hélas ! après un rapide printemps, les belles heures de l’amour disparurent ; et il se fit de plus en plus un grand silence sur le rude sentier du pèlerin solitaire. À peine une pâle lueur d’espérance éclairait-elle encore son horizon sombre.

Après avoir perdu toute ma joyeuse escorte, que m’est-il resté dans mes regrets ? Que m’est-il resté pour me consoler, pour me conduire à ma dernière demeure ? C’est toi qui guéris toutes les blessures, douce et tendre main de l’amitié ; toi qui partages avec affection le fardeau de la vie ; toi que j’ai cherchée dès mon jeune âge et que j’ai trouvée !

Et toi qui t’unis facilement à l’amitié, qui apaises comme elle les orages de l’âme, amour du travail, qui jamais ne se lasse, qui produit lentement, mais sans relâche ; qui, pour l’édifice éternel, n’apporte, il est vrai, qu’un grain de sable après un grain de sable, mais qui efface de la grande dette du temps les minutes, les jours, les années !