Poésies (Poncy)/Vol. 1/À madame Adèle Lonclas

À MADAME ADÈLE LONCLAS


I


Bien que la plainte soit commune,
Puisqu’elle est dans toutes les voix,
Sur la corde de l’infortune
Je laisse encore errer mes doigts.

J’avais souvent, dans mes jours sombres,
Maudit la noble pauvreté
Qui rive au milieu des décombres,
Ma jeunesse et ma liberté.

Mais la saine philosophie
Éclaira ma vie et m’apprit
Que, seul, le travail sanctifie,
Que seul, il féconde et nourrit.

Elle m’apprit, ô jeune femme !
À tuer tout orgueil en moi.,
À vouer mon corps et mon âme
Au travail, cette grande loi.

Je dois à ses conseils pratiques,
À ses austères entretiens,
L’oubli de mes maux chimériques
Et l’intelligence des tiens.


II


Tu n’as pas commencé sous d’aussi laids présages.
Quand tu pris ton essor vers un but glorieux,
Dans la vie où, plus tard, t’attendaient tant d’orages,
Ton astre, à son lever, se montra radieux.
Dieu conduisit vers toi la joie et la fortune
Qu’on voit si rarement suivre un même chemin,
Et pour te faire un sort doublement beau, chacune

Vint te guider par une main.

Tu brillas, les beaux jours aux beaux jours succédèrent :
Tout en toi rayonna de jeunesse et d’amour ;

Puis, comme un songe heureux, ces beaux jours s’effacèrent.
L’inexorable temps te les prit sans retour.
Comme les blonds épis, ta vie était bercée
Au souffle du printemps, au souffle du bonheur :
Mais quand l’été parut, tu vis, d’effroi glacée,

Paraître aussi le moissonneur.

Tu ne connus jamais les tourments du génie,
Et, cependant, ton cœur fut un de ses aulels.
Tu ne ressentis point la fièvre et l’insomnie
Compagnons obstinés des rêves immortels.
Jeune fille, en voyant l’aurore sans nuages,
Tu t’écrias : Le jour sera beau jusqu’au soir !
Mais le vent du malheur, charriant les orages,

Soudain renversa ton espoir.

III


Je sais une maison dans les champs isolée.
Le rosier du Bengale et le pâle olivier
Forment devant le seuil une modeste allée
Dont nul profane pas ne foule le gravier.
Là, jamais on ne voit la joie et le délire ;
On n*entend point des bals les concerts enivrants
Mais seulement, parfois, la brise qui soupire,

Ou le bruit lointain des torrents.


Une mère adorée, en ce paisible asile,
Parmi ses fils, oublie un passé de douleur.
Tandis que les aînés, sous l’ombrage tranquille,
Demandent à l’étude un avenir meilleur,
Les jeux occupent seuls la belle et blonde tête
Du plus jeune qu’on voit, dans les longs rameaux verts,
S’asseoir sur le feuillage, ou sur l’escarpolette

Qui le fait voler dans les airs.

IV


Ô vous qui des douleurs sondâtes les abîmes,
Et qui savez combien de déchirements sourds
Bouleversent du cœur les profondeurs intimes
Quand des êtres aimés la mort brise les jours,
Songez que, dans ces lieux, une grande àme pleure ;
Que c’est là qu’elle espère. Et si vous y passez,
En jetant un regard sur sa pauvre demeure,

Ne pleurez pas !… mais bénissez !



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