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Poèmes incongrus/Une pleine Eau

Mac-Nab ()
Poèmes Incongrus : suite aux Poèmes mobiles
Texte établi par Avec une Préface de Voltaire, Léon Vanier, bibliopole (p. 53-55).

UNE PLEINE EAU


La s’maine, et surtout l’dimanche,
Ça devrait pas êt’ permis
De nager et d’fair’ la planche
Dans l’eau qui coule à Paris.

À Paris, la Seine est trouble
Et ça n’est pas drôl’ du tout
D’barboter dans du gras double ;
J’m’en vas m’baigner à Chatou.

À Chatou, près d’la rivière,
Je me transporte aussitôt,
Mais j’me dis : « L’eau n’est pas claire,
Allons nous baigner plus haut. »

Je marche et j’arrive en face
Du dépotoir de Saint-Ouen,
Alors je fais un’ grimace,
La Seine est jaun’ comme un coing.


Je r’mont’ le cours de la Seine
Toujours sur le bord de l’eau
En m’disant tout bas : « Pas d’veine,
Allons nous baigner plus haut ! »

Plus haut, près du pont d’Asnières,
J’m’apprête à faire un plongeon,
Mais le fleuv’, chos’ singulière,
Est plus noir que du charbon !

Je r’mont’ le cours de la Seine
Toujours sur le bord de l’eau,
En m’disant tout bas : « Pas d’veine,
Allons nous baigner plus haut ! »

Au détour de Courbevoie,
Je m’écrie : « C’est là, parbleu !
Que j’me baign’rais avec joie ;
Mais le liquide est tout bleu ! »

Je r’mont’ le cours de la Seine
Toujours sur le bord de l’eau,
En m’disant tout bas : « Pas d’veine,
Allons nous baigner plus haut ! »

Bientôt j’arrive à Suresnes
Près d’un site ravissant,
Mais soudain je vois la Seine
Qui devient couleur de sang !


Je r’mont’ le cours de la Seine
Toujours sur le bord de l’eau,
En m’disant tout bas : « Pas d’veine,
Allons nous baigner plus haut ! »

Plein d’une ardeur opiniâtre,
Je pousse jusqu’à Meudon ;
Mais là, le fleuve est blanchâtre
Et roul’ des flots d’amidon !

Je r’mont’ le cours de la Seine
Toujours sur le bord de l’eau,
En m’disant tout bas : « Pas d’veine,
Allons nous baigner plus haut ! »

Enfin, trouvant l’eau moins grasse,
Je m’décide à Billancourt ;
J’pique un’ tête dans la carcasse
D’un chien crevé d’puis quinz’ jours !

Depuis c’jour-là je m’méfie
Et chaq’ soir de huit à neuf
Je m’en vais sans cérémonie
Tirer ma coup’ sous l’Pont-Neuf !