Poèmes incongrus/Suicide en partie double

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Poèmes Incongrus : suite aux Poèmes mobilesLéon Vanier, bibliopole (p. 67-69).

SUICIDE EN PARTIE DOUBLE


Dans un cabaret de Grenelle,
En cabinet particulier,
Une jeune fille très belle
Soupait avec un clerc d’huissier.
Après avoir mangé les huîtres,
En buvant le coup du milieu,
Ils rédigèrent deux épîtres,
Un dernier et touchant adieu :

(Largo.)

Mourons ensemble
Pour être heureux ;
La mort rassemble
Les amoureux !


Pendant qu’à ce couple si tendre,
Un garçon monte le café,
Deux coups de feu se font entendre
Et puis un soupir étouffé.
On accourt, on ouvre la porte…
Triste scène, horrible décor !
La jeune fille qu’on emporte.
En expirant murmure encor :


(Decrescendo.) Mourons ensemble, etc.


On porte secours au jeune homme.
Immobile comme un paquet,
Il n’est pas mort, mais c’est tout comme ;
Son sang inonde le parquet.
— Vraiment, dit le patron, c’est drôle
Comme on se tue en ce moment ;
En voilà quinze à tour de rôle
Qui font le même testament !


(Andantino.) Mourons ensemble, etc.


— Maladroit ! s’écrie en colère
Le docteur qu’on a dépêché :
Pourquoi faire le veau par terre
Quand on s’est à peine touché ?


— C’est Hortense qu’elle s’appelle,
Dit en pleurant le clerc d’huissier ;
Je voulais mourir avec elle,
La preuve en est sur le papier.


(Languido.) Mourons ensemble, etc.


Après une longue querelle
Je lisais ce drame à Stella :
« Ô mon chéri, s’écria-t-elle,
Faisons comme ces amants-là ! »
C’est demain matin qu’on se noie
(Faut-il qu’un amour soit profond !)
Je ferai la planche avec joie
Pendant qu’elle ira boire au fond !…

(Allegretto.)

Mourons ensemble
Pour être heureux ;
La mort rassemble
Les amoureux !