Poèmes incongrus/L’Électeur embarrassé

Mac-Nab ()
Poèmes Incongrus : suite aux Poèmes mobiles
Texte établi par Avec une Préface de Voltaire, Léon Vanier, bibliopole (p. 64-66).

L’ÉLECTEUR EMBARRASSÉ


Air : Bureau de placement.


Près de la porte Saint-Martin,
Passant la veille du scrutin,
J’vis un homme’ qui collait à plat
L’affich’ d’un candidat !

Je m’approche, en disant comm’ça :
Les candidats, ma foi, j’m’en fiche,
Mais’y a du bon sur cette affiche,
Votons pour ce citoyen-là !

Un autre homme arrive soudain,
Un grand pot de colle à la main,
Sur le mur, il coll’ tranquillement
Un nouveau boniment !

Je lis le morceau tout entier,
Pas fâché d’êt’ fixé tout d’même,
Je m’dis : Votons pour le deuxième,
Il promet plus d’chos’ que l’premier !


Un autre homme arrive à grands pas
Avec un tas de papiers sous l’bras ;
Sur le mur il coll’ tranquillement
Un nouveau boniment !

Je lis la chose tout du long,
Pas fâché d’êt’ fixé tout d’même :
Votons plutôt pour le troisième,
Il en promet plus que l’second.

Le colleur s’enfuit tout à coup,
Un autre s’amène à pas d’loup ;
Sur le mur il coll’ rapid’ment
Un nouveau boniment !

Intrigué, je m’approche encor,
Je lis l’affiche, et j’dis : Tout de même
Faut voter pour le quatrième,
C’est un homm’ qu’est joliment fort !

Pendant qu’j’étais là l’nez en l’air,
Un homme accourt comme l’éclair,
Sur le mur il coll’ proprement
Encor un boniment.

Allons, me dis-je entre mes dents,
Je donn’rai ma voix au cinquième,
Vraiment celui-là c’est la crème,
Il enfonc’ tous les précédents !


Une troupe arrive à ces mots
Avec des échell’ et des pots,
Sur le mur ils coll’ tranquill’ment
Chacun un boniment !

Et tout ça disait : « Électeurs,
On vous blagu’ sous toutes les formes ;
Y a qu’moi qui f’rai des réformes,
Les autres sont tous des menteurs ! »

Partout où plongent mes regards
On colle de nouveaux placards,
Où, sans façon, les candidats
Se traitent de goujats.

Pour sûr, entre eux, ils vont s’manger,
Pensai-je, en reprenant ma route ;
Tout’ ces affich’là, ça m’dégoûte,
J’vot’rai pour le brav’ Boulanger !

Le lend’main matin, pour finir,
Ne sachant plus à quoi m’en t’nir,
De peur de m’laisser monter l’coup,
J’ai pas voté du tout !