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Mac-Nab ()
Poèmes Incongrus : suite aux Poèmes mobiles
Texte établi par Avec une Préface de Voltaire, Léon Vanier, bibliopole (p. 6-8).

PRÉFACE


Me voilà ! me voilà !

Hélas ! depuis que l’on m’a chassé du Panthéon, maintenant que je ne sais plus moi-même où sont mes os, mon âme est réduite à habiter dans les tables.

Étrange demeure qu’un guéridon !

Voilà un siècle que je suis mort, et il faut que j’écrive des préfaces !

(Allongez donc vos bras, ça ne tourne plus !)

Enfin je m’exécute de bonne grâce ; puis-je refuser ce léger service à un poète incongru ?

Je connais Mac-Nab pour l’avoir entendu maintes fois au Chat Noir. Car mon esprit hante aussi les tables du Chat Noir. Tables massives, que je m’efforce en vain d’agiter : les pieds glissent sur le parquet avec un bruit sourd auquel on attribue une autre cause ; et l’on ne manque pas de dire à cette occasion : « C’est la faute à Voltaire ! »

Véritablement, mes chers arrière-petit-fils, je vous trouve étonnants.

Vous avez retrouvé le secret du bon rire rabelaisien que je n’ai pas connu.

(Attention donc, le crayon va se détacher !)

De mon vivant je n’ai jamais ri : ou bien si j’ai ri, c’était pour mieux mordre.

Il est vrai que je me rattrape bien à présent.

Si vous saviez comme on s’amuse en enfer ! Il y fait un peu chaud, par exemple, mais on peut se mettre à son aise.

Ah ! mes petits agneaux, quelles bonnes parties on y fait !

Il y a là Néron, Cartouche, Borgia, Gamahut… nous rions ensemble comme des damnés.

Mon cher Mac-Nab, je veux vous présenter à ces messieurs, ainsi qu’à nos excellents directeurs Belzébuth et Satanas.

Ce sont de bons diables, vous leur direz quelques poèmes. Pas la ballade des Poêles mobiles, ils n’y verraient que du feu. Mais plutôt celles des Derrières froids, ça leur fera passer un petit frisson dans les moelles.

Justement ils vont donner prochainement un punch de famille pour célébrer l’anniversaire du paradis perdu. Venez donc sans cérémonie, bon Mac-Nab, il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Mais revenons à notre préface.

Je la résume en deux mots : Jeunes gens, soyez joyeux, soyez épanouis. Que le rire éclate chez vous, franchement gaulois, et vous ne serez point méchants, et la postérité vous aimera, et les poètes de l’avenir ne vous demanderont pas si vous dormez contents.

Gloire à ceux qui rient et qui font rire les autres. Ils sont les véritables bienfaiteurs de l’humanité, car le rire désarme les passions, et quelle passion n’est pas notre plus cruelle ennemie ?

Encore un mot.

Je voudrais bien, messieurs, savoir pourquoi, sur le quai qui porte mon nom, on m’a élevé une si vilaine statue.

Ai-je jamais été fagoté comme cela ?

Parlez-en, je vous prie, aux échevins de la bonne ville de Paris.

Eux qui sont si habiles à changer le nom des rues pourront peut-être m’enlever de là, ou du moins me placer de telle façon que je n’aie pas l’air de tourner le dos à l’Institut.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Eh bien, messieurs, êtes-vous contents de ma préface ?

J’ai fait ce que j’ai pu et je vous demande seulement d’excuser mon griffonnage ; c’est votre faute, car, entre nous, vous avez là un fichu crayon !

Voltaire.