Poèmes incongrus/La Ballade du Pendu

Mac-Nab ()
Poèmes Incongrus : suite aux Poèmes mobiles
Texte établi par Avec une Préface de Voltaire, Léon Vanier, bibliopole (p. 16-18).

LE PENDU


Un garçon venait de se pendre
Dans la forêt de Saint-Germain,
Pour une fillette au cœur tendre
Dont on lui refusait la main.
Un passant, le cœur plein d’alarmes,
En voyant qu’il soufflait encor,

Dit : « Allons chercher les gendarmes,
Peut-être bien qu’il n’est pas mort ! »

bis.


Le gendarme, sans perdre haleine,
Enfourche son grand cheval blanc.
Arrivé chez le capitaine,
Il conte la chose en tremblant :
« Un jeune homme vient de se pendre ;
À son âge, quel triste sort !

Faut-il qu’on aille le dépendre,
Peut-être bien qu’il n’est pas mort ? »

bis.


L’officier, frisant sa moustache,
Se redresse et répond soudain :
« Vraiment c’est une noble tâche
Que de soulager son prochain ;
Cependant je n’y puis rien faire,
Ça n’est pas de notre ressort.

Courez donc chez le commissaire,
Le pendu vit peut-être encore ! »

bis.

 
Le commissaire sur la place
Se rendit, c’était son devoir.
D’un coup d’œil embrassant l’espace,
Il cria de tout son pouvoir :
« Un jeune homme vient de se pendre,
Accourons avec du rendort.

Emportons de quoi le dépendre,
Peut-être bien qu’il n’est pas mort ! »

bis.


Vers le bois on accourt en troupe.
On arrive en soufflant un peu.
On saisit la corde, on la coupe,
Le cadavre était déjà bleu.
Sur l’herbe foulée on le couche.
Un vieux s’approche et dit : « D’abord,

Soufflez-lui de l’air dans la bouche,
C’est pas possible qu’il soit mort ! »

bis.


Les amis pensaient : « Est-ce drôle
De se faire périr ainsi ! »
La fillette, comme une folle,
Criait : « Je veux me pendre aussi ! »
Mais les parents, miséricorde,
Murmuraient en pleurant bien fort :

« Partageons-nous toujours la corde,
Elle est à nous, puisqu’il est mort ! »

bis.