Poèmes antiques et modernes/Madame de Soubise

Poèmes antiques et modernes, Texte établi par Edmond Estève, Hachette (p. 171-178).


À M. ANTONY DESCHAMPS

MADAME DE SOUBISE

poème du xvie siècle
Le 24 du mesme mois s’exploita l’exécution tant souhaitée, qui deliura la chrestienté d’un certain nombre de pestes, au moyen desquelles le diable se faisoit tort de la destruire, attendu que deux ou trois qui en reschappèrent font encore tant de mal. Ce iour apporta merueilleux allégement et soûlas à l’Église.
La vraye et entière histoire des troublés, par Le Frère, de Laval[1].


Sous-titre : A, Conte du xvie siècle.


I

« Arquebusiers ! chargez ma coulevrine !
Les lansquenets passent ! sur leur poitrine
Je vois enfin la croix rouge, la croix
Double, et tracée avec du sang, je crois !

Il est trop tard ; le bourdon Notre-Dame
Ne m’avait donc éveillé qu’à demi ?
Nous avons bu trop longtemps, sur mon âme !
Mais nous buvions à saint Barthélemi.

II


« Donnez une épée,
Et la mieux trempée,

Et mes pistolets,
Et mes chapelets.
Déjà le jour brille
Sur le Louvre noir ;
On va tout savoir :
— Dites à ma fille
De venir tout voir. »

III


Le Baron parle ainsi par la fenêtre ;
C’est bien sa voix qu’on ne peut méconnaître ;
Courez, Varlets, Échansons, Écuyers,
Suisses, Piqueux, Page, Arbalétriers !
Voici venir madame Marie-Anne ;
Elle descend l’escalier de la tour,
Jusqu’aux pavés baissez la pertuisane[2],
Et que chacun la salue à son tour.

IV


Une haquenée
Est seule amenée.
Tant elle a d’effroi
Du noir palefroi.
Mais son père monte
Le beau destrier,
Ferme à l’étrier :
— « N’avez-vous pas honte,
Dit-il, de crier !

V


» Vous descendez des hauts barons, ma mie ;
Dans ma lignée, on note d’infamie
Femme qui pleure, et ce, par la raison
Qu’il en peut naître un lâche en ma maison.
Levez la tête et baissez votre voile :
Partons. Varlets, faites sonner le cor.
Sous ce brouillard la Seine me dévoile
Ses flots rougis… Je veux voir plus encor.

VI


» La voyez-vous croître
La tour du vieux cloître ?
Et le grand mur noir
Du royal manoir ?
Entrons dans le Louvre.
Vous tremblez, je croi,
Au son du beffroi ?
La fenêtre s’ouvre,
Saluez le Roi. »

VII


Le vieux Baron, en signant sa poitrine.
Va visiter la reine Catherine ;
Sa fille reste, et dans la cour s’assied ;
Mais sur un corps elle heurte son pied :
— « Je vis encor, je vis encor, madame ;
Arrêtez-vous et donnez-moi la main ;
En me sauvant, vous sauverez mon âme ;
Car j’entendrai la messe dès demain. »

 

VIII


— « Huguenot profane,
Lui dit Marie-Anne,
Sur ton corselet
Mets mon chapelet.
Tu prieras la Vierge,
Je prierai le Roi :
Prends ce palefroi.
Surtout prends un cierge.
Et viens avec moi. »

IX


Marie ordonne à tout son équipage
De l’emporter dans le manteau d’un page,
Lui fait ôter ses baudriers trop lourds.
Jette sur lui sa cape de velours,
Attache un voile avec une relique
Sur sa blessure, et dit, sans s’émouvoir :
« Ce gentilhomme est un bon catholique,
Et dans l’église il vous le fera voir. »

X


Murs de Saint-Eustache !
Quel peuple s’attache
À vos escaliers,
À vos noirs piliers,
Traînant sur la claie
Des morts sans cercueil,
La fureur dans l’œil.
Et formant la haie
De l’autel au seuil ?

XI


Dieu fasse grâce à l’année où nous sommes !
Ce sont vraiment des femmes et des hommes ;
Leur foule entonne un Te Deum en chœur,
Et dans le sang trempe et dévore un cœur,
Cœur d’Amiral arraché dans la rue.
Cœur gangrené du schisme de Calvin.
On boit, on mange, on rit ; la foule accrue
Se l’offre et dit : C’est le Pain et le Vin[3].

XII


Un moine qui masque
Son front sous un casque
Lit au maître-autel
Le livre immortel ;
Il chante au pupitre,
Et sa main trois fois,
En faisant la croix,
Jette sur l’épître
Le sang de ses doigts.

XIII


« Place ! dit-il ; tenons notre promesse
D’épargner ceux qui viennent à la messe.
Place ! je vois arriver deux enfants :
Ne tuez pas encor, je le défends ;
Tant qu’ils sont là, je les ai sous ma garde.
Saint Paul a dit : Le temple est fait pour tous[4] ;

Chacun son lot, le dedans me regarde ;
Mais, une fois dehors, ils sont à vous. »

XIV


— « Je viens sans mon père,
Mais en vous j’espère
(Dit Anne deux fois,
D’une faible voix) ;
Il est chez la Reine ;
Moi, j’accours ici
Demander merci
Pour ce capitaine
Qui vous prie aussi. »

XV


Le blessé dit : « Il n’est plus temps, madame ;
Mon corps n’est pas sauvé, mais bien mon âme,
Si vous voulez ; donnez-moi votre main,
Et je mourrai catholique et romain ;
Épousez-moi, je suis duc de Soubise ;
Vous n’aurez pas à vous en repentir :
C’est pour un jour. Hélas ! dans votre église
Je suis entré, mais pour n’en plus sortir.

XVI


« Je sens fuir mon âme !
Êtes-vous ma femme ? »
— « Hélas ! dit-elle, oui, »
Se baissant vers lui.
Un mot les marie.
Ses yeux, par l’effort
D’un dernier transport,
Regardent Marie,
Puis il tombe mort.

XVII


Ce fut ainsi qu’Anne devint duchesse :
Elle donna le fief et sa richesse
À l’ordre saint des frères de Jésus,
Et leur légua ses propres biens en sus.
Un faible corps qu’un esprit troublé ronge
Résiste un peu, mais ne vit pas longtemps :
Dans le couvent des Nonnes, en Saintonge,
Elle mourut vierge et veuve à vingt ans.


Écrit à la Briche, en Beauce. Mai 1828.
  1. La vraye et entière histoire des trovbles et gverres civiles avenuës de notre temps pour le faict de la religion tant eu France, Allemaigne que pays-bas, recueillie de plusieurs discours Français et Latins et réduite en dixneuf livres, par I. Le Frère, de Laval ; de nouveau reveuë, corrigée et augmentée en plusieurs endroits par le mesme autheur. Seconde édition. Paris, 1574, in-8°. — Le passage qui sert d’épigraphe au poème se trouve au livre XIX, f° 519 v°. La suite ne fournit sur la Saint-Barthélémy, dont le récit est très succinctement traité, aucun détail qui ait passé dans la pièce d’A. de Vigny. La première édition ne contenait que 18 livres ; une troisième (Paris, 1584), qui en comprend 38, donne un tableau beaucoup plus complet du massacre ; mais on n’y retrouve plus la phrase citée par Vigny. Quelques pages du livre XX semblent pourtant contenir toute la substance historique qui, plus ou moins accommodée, a passé dans l’œuvre du poète : De Leyran, sujet au Roy de Navarre, eschappé d’un nombre de coups qui lui faisoient rendre le sang de tous costez, gagne la chambre de la Roine de Navarre, qu’il vit ouverte fort à propos : où il trouva son salut dans la douceur des dames. Le baron du Pont, en Bretagne, surnommé de Soubize pour l’alliance prise avec Damoiselle Catherine de Parthenay, seule héritière de Soubize, avoit jà esté renversé corps sans âme par un autre corps de garde, comme il vouloit aller trouver l’Amiral (p. 558). — Entre les Seigneurs François qui furent remarquez avoir garanti la vie à plus de confederez, les Ducs de Guyse, d’Aumale, Biron, Bellieure, et Walsingham, ambassadeur anglais, les obligèrent plus ; le Roy mesme sauva la vie à plusieurs autres, qui l’asseurèrent d’aller à la Messe et quitter leur religion (p. 559). — S’il n’a pas puisé ces détails dans l’ouvrage de Jean Le Frère, Vigny a pu tout aussi bien les glaner dans les Mémoires du temps (Lestoile, Brantôme, Marguerite de Valois), à moins qu’il ne les ait trouvés réunis dans l’Histoire de la Saint-Barthélemy de J.-V. Audin, Paris, 1826, notamment p. 264 et 268. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas eu en 1572 de gentilhomme qui, de son chef, fût duc de Soubise ni qui se soit converti au catholicisme in extremis ; que Catherine de Parthenay, qui avait hérité de son père la seigneurie de Soubise, était une fervente calviniste, qui devint par un second mariage avec René de Rohan, la mère des deux chefs du parti protestant sous Louis XIII. Henri de Rohan et Benjamin de Soubise.
  2. Var : A-C2, Jusqu’au pavé
  3. Var : A-C3, le pain et le vin.
  4. Saint Paul, Ephès., II, 19-22 : Vous n’êtes donc plus des étrangers qui sont hors de leur pays et de leur maison ; mais vous êtes citoyens de la même cité que les saints, et domestiques de la maison de Dieu, puisque vous êtes édifiés sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, et unis en Jésus-Christ qui est lui-même la principale pierre de l’angle, sur lequel tout l’édifice étant posé s’élève et s’accroît dans ses proportions et sa symétrie, pour être un saint temple consacré au Seigneur ; et vous-mêmes aussi, ô Gentils, vous entrez dans la structure de cet édifice, pour devenir la maison de Dieu par le Saint Esprit.