Plaidoyer pour L. Flaccus (trad. Paret)

Plaidoyer pour L. Flaccus (trad. Paret), Texte établi par NisardGarnier2 (p. 662-693).
PLAIDOYER POUR L. FLACCUS.




DISCOURS VINGT-SIXIÈME.




INTRODUCTION..

Lucius Flaccus, de l’ancienne famille Valéria, était préteur pendant le consulat de Cicéron, l’an de Rome 690, avait surpris, entre les mains des Allobroges, les lettres dont les conjurés les avaient chargés, et avait par là découvert tous leurs projets. Après sa préture, il avait gouverné l’Asie Mineure pendant trois ans, suivant Manuce, ou, suivant des calculs beaucoup plus justes, pendant une seule année. À son retour, il fut accusé de concussion par D. Lélius ; mais les informations entraînèrent de longs délais, et la cause ne fut plaidée qu’en 694, sous le consulat de C. Julius César et de M. Calpurnius Bibulus. Hortensius et Cicéron défendirent l’accusé. Flaccus fut absous, bien que l’accusation ne fût pas sans fondement, comme nous l’apprend Macrobe. Le succès du plaidoyer, au dire de cet auteur, fut principalement dû à quelques bons mots que l’orateur ne reproduisit pas dans les copies qui furent publiées. Macrobe ajoute que les juges n’eurent pas la force de condamner Flaccus dans le sein même de la ville qu’il avait préservée de l’incendie. L’accusé était chargé par les dépositions d’un grand nombre de témoins asiatiques ou de citoyens romains établis dans ces contrées. Cicéron nous apprend dans une lettre à Atticus, II, 25, que l’orateur Hortensius l’éleva jusqu’aux cieux en parlant de la conjuration. Cette occasion de rappeler et de défendre son consulat avait dû surtout l’engager lui-même à plaider pour Flaccus.

On trouvera dans ce Discours, qui offre des lacunes, une nouvelle page découverte par M. Mai, dans un manuscrit palimpseste de la bibliothèque Ambrosienne de Milan, et publiée pour la première fois dans la même ville en 1814. M. Leclerc place cette page au chap. 3. Les mois cités par saint Jérôme (Comm. ad Galat., I, 3 ; Epist., X, 3), ingenita levitas et erudita vanitas, que Cicéron adressait sans doute aux Grecs dont il combattait le témoignage, appartenaient à un des endroits perdus de ce plaidoyer.


I. Lorsque, au milieu des plus grands périls de Rome et de l’empire, dans la situation la plus critique et la plus douloureuse où se soit jamais trouvée la république, Flaccus secondait mes desseins, partageait mes travaux et mes dangers, m’aidait avec tant de zèle à vous sauver du massacre, vous, vos femmes et vos enfants, à garantir du ravage les temples, les autels, Rome et l’Italie entière, j’avais lieu, Romains, d’espérer que ma voix serait employée à réclamer pour lui une récompense honorable plutôt qu’à le garantir de l’infortune. Le peuple romain, qui accorda toujours aux ancêtres de L. Flaccus le prix glorieux de la vertu, pouvait-il le refuser à un descendant de la famille Valéria, qui, après un espace de près de cinq siècles, émule de leur ancienne gloire, avait aussi délivré sa patrie. Je pensais alors que, s’il devait un jour se trouver quelque citoyen, ou détracteur des services signalés de Flaccus, ou ennemi de son mérite, ou envieux de sa gloire, Flaccus aurait à subir plutôt les emportements d’une multitude ignorante, sans toutefois courir aucun péril, que le jugement d’un tribunal composé de citoyens sages et respectés. Non, je n’aurais jamais cru que le ministère de ceux mêmes qui nous avaient aidés de leurs conseils et de leurs personnes à préserver d’une ruine totale, non seulement tous les citoyens, mais encore toutes les nations, pût servir à compromettre l’honneur et l’existence de celui que je défends. Et si quelqu’un parmi nous devait travailler un jour à perdre Flaccus, je n’aurais jamais cru que D. Lélius, fils d’un si vertueux père, et qui peut justement prétendre lui-même à un si noble rang, se chargeât d’une accusation qui sied plus à la haine et à la fureur des citoyens pervers, qu’au mérite d’un jeune homme élevé dans la sagesse et la vertu. Moi qui avais vu souvent d’illustres personnages oublier les plus justes ressentiments en faveur des services que leurs ennemis avaient rendus à la patrie, comment aurais-je pu croire qu’un ami de la république, qui ne pouvait plus douter de l’amour de Flaccus pour elle, sans avoir reçu de lui aucune injure, se déclarât tout à coup son ennemi ? Mais puisque dans nos propres affaires, comme dans les affaires publiques, nos espérances ne nous ont que trop souvent trompés, nous nous soumettons, juges, à la fatalité de notre sort ; nous vous prions seulement d’être convaincus que toutes les ressources de l’État, toute la constitution de Rome, l’autorité des exemples anciens, la sûreté du présent, l’espoir de l’avenir, dépendent ici de vous et de votre décision. Si jamais la république a eu besoin d’implorer la sagesse, les lumières, la vigilance et la gravité des juges, c’est aujourd’hui, oui, c’est aujourd’hui qu’elle les implore.

II. Ce n’est pas pour venger les injures des Lydiens, des Mysiens ou des Phrygiens, qui ne sont amenés ici que par séduction ou par force, que vous allez prononcer, mais pour assurer l’état de votre république, le gouvernement de Rome, le salut commun, l’espérance de tous les bons citoyens, s’il leur reste encore quelque espérance pour soutenir leur courage. Tous les autres refuges de la vertu, les autres ressources de l’innocence, les autres forces de la république, ses autres moyens, ses appuis et ses droits sont anéantis. A quel autre tribunal m’adresser ? qui supplier ? qui implorer ? Le sénat ? mais lui-même a recours à vous ; il sent que le maintien de son autorité dépend de vos arrêts. Les chevaliers romains ? cinquante de nos juges, les principaux de l’ordre équestre, vont déclarer s’ils partagent les sentiments de l’ordre entier. Implorerai-je enfin le peuple ? mais le peuple vous a abandonné tout son pouvoir sur le sort des bons citoyens. Ainsi donc, si nous ne conservons point devant vous et par vous, je ne dis pas notre dignité, qu’on nous a ravie, mais notre sûreté qui ne tient plus qu’à une frêle espérance, il ne nous reste aucun autre asile. Ne voyez-vous pas, en effet, quelles vues, quels projets on a dans cette cause, et de quelle autre cause on y jette les fondements ? On a condamné le citoyen qui a fait périr Catilina marchant contre sa patrie, à la tête d’une armée : pourquoi celui qui a chassé Catilina de Rome ne craindrait-il pas ? On sollicite la punition du citoyen qui a surpris les indices de la ruine commune : quelle assurance aura celui qui les a mis au grand jour ? On persécute les agents et les ministres d’une grande mesure : les auteurs et les chefs, à quoi doivent-ils s’attendre ? Eh ! plût aux dieux que nos ennemis, les ennemis de tous les gens de bien, voulussent m’attaquer moi-même ! on verrait si tous ceux qui ont alors veillé au salut commun n’ont pas été mes guides plutôt que mes auxiliaires……

Lacune considérable.

III…… Croirez-vous des étrangers, quand sa vie privée et son caractère sont là pour répondre ? Non, je ne souffrirai pas, Lélius, que vous vous arrogiez ce droit, et que vous nous imposiez aujourd’hui, que vous imposiez à d’autres pour l’avenir, de telles lois et de telles conditions…. Quand vous serez parvenu à stigmatiser son adolescence, à flétrir le reste de sa vie ; quand vous aurez prouvé qu’il a dissipé son patrimoine, qu’il s’est dégradé par ses turpitudes domestiques, et déshonoré aux yeux de Rome ; que dans les provinces qui se souviennent de lui, en Espagne, en Gaule, en Cilicie, en Crète, il a affiché le vice et l’infamie ; alors seulement faites paraître contre L. Flaccus vos témoins du Tmolus et de Lorénum, et nous voudrons bien les entendre.

Non, Romains, un accusé dont tant de provinces importantes demandent le salut, dont une foule de citoyens de toutes les parties de l’Italie, unis avec lui par les liens d’une ancienne amitié, prennent la défense ; que Rome, notre mère commune, reconnaissante du bienfait le plus signalé, couvre d’une protection maternelle ; l’Asie entière demandât-elle son supplice, je n’hésiterais pas à résister à ses accusateurs et à défendre sa cause. Mais s’il est prouvé que ce n’est point l’Asie entière ; si les témoins ne sont ni irréprochables ni a l’abri de tout soupçon ; s’ils ne sont point venus d’eux-mêmes ; si le droit, la coutume, la vérité, la religion, l’équité, n’ont pas été respectés ; si l’on trouve partout des traces de précipitation, d’intrigue, de passion, de violence, de sacrilège ; si la légèreté, la corruption, l’indifférence vous ont envoyé des témoins sans fortune et sans garantie ; et que l’Asie elle-même ne puisse faire entendre ici aucune plainte légitime ; faut-il, juges, que ces dépositions d’un moment vous fassent oublier ce qui, depuis tant d’années, s’est passé sous vos yeux ?

Je suivrai donc, dans ma défense, cette marche que veut éviter l’ennemi de Flaccus ; je presserai, j’interrogerai l’accusateur, et je lui demanderai avec instance une accusation. Eh bien ! Lélius, que pouvez-vous objecter de sérieux ? Flaccus n’a point passé sa jeunesse dans l’ombre des écoles, ni dans les études et les exercices de cet âge. Encore enfant, il a suivi dans les campagnes son père alors consul. A t-il abusé du crédit de sa famille ?

Quels reproches, Lélius, faites-vous à un tel homme ? En Cilicie, il a été tribun militaire sous Servilius : on n’en parle pas. En Espagne, il a été questeur de Pison : nulle mention de sa questure. Il a fait en grande partie et soutenu la guerre de Crète avec un illustre général : l’accusation se tait sur cette circonstance de sa vie. Quel objet étendu que l’administration de la justice dans la préture ! combien il attire d’ennemis ! à combien de soupçons il expose ! On n’y touche point. Et même la conduite de Flaccus dans cette préture, à une époque où la république était exposée aux plus affreux périls, est louée par ses ennemis.

Mais des témoins l’accusent. Avant de dire quels sont ces témoins, par quelles espérances, par quels motifs, par quels moyens violents on les anime, quelle est leur légèreté, leur indigence, leur perfidie, leur audace, je vais parler des témoins en général, et du malheur auquel nous sommes tous exposés. Au nom des dieux, je vous le demande, Romains, pour savoir comment Flaccus, qui venait de rendre la justice à Rome, l’a rendue l’année d’après en Asie, vous en rapporterez-vous à des témoins inconnus ? ne jugerez-vous rien par conjecture ? Dans un ressort aussi étendu, combien Flaccus n’a-t-il pas rendu d’ordonnances ? combien n’a-t-il pas choqué d’hommes puissants ? Toutefois a-t-on jamais produit, je ne dis pas un simple soupçon, pour l’ordinaire si mal fondé, mais un mot de ressentiment ou de plainte ? Et celui-là est accusé de cupidité, qui malgré tant d’occasions de s’enrichir, a rejeté tout gain honteux ; qui, dans une administration si souvent suspecte, dans une ville amie de la médisance, a échappé aux accusations et même aux vains bruits ! Je ne dis pas, ce que je devrais dire, qu’on ne saurait citer aucun trait d’avarice dans sa vie privée, aucun démêlé pour intérêt pécuniaire, rien de bas et de sordide dans l’intérieur de sa maison. Quels témoins puis-je donc opposer aux témoins qui nous chargent, sinon vous-mêmes ? Un villageois du Tmolus, homme inconnu chez nous, et même dans son pays, vous apprendra-t-il quel est Flaccus ? Flaccus, que vous avez reconnu pour le plus sage des jeunes gens ; de grandes provinces, pour le plus intègre des hommes ; nos armées, pour un brave soldat, un commandant sévère, un lieutenant et un questeur désintéressé ; Flaccus, en qui vous avez vu, de vos propres yeux, un sénateur ferme, un préteur équitable, un citoyen dévoué à la république ? Et vous qui devez servir de témoins à d’autres, écouterez-vous d’autres témoins ?

IV. Et quels témoins ? Je dis d’abord ce qui est commun à tous ; des Grecs. Ce n’est pas que je cherche à décrier cette nation ; car s’il en est parmi nos Romains qui aient de l’estime et de l’inclination pour les Grecs, je suis sans doute de ce nombre, et je l’étais plus encore lorsque j’avais plus de loisir. Beaucoup d’entre eux ont de la probité, de la science et de l’honneur ; ceux-là n’ont pas été produits à ce tribunal : beaucoup d’autres, qui sont sans pudeur, sans instruction, sans principes, ont été amenés ici pour différents motifs. Voici d’ailleurs ce que je pense des Grecs en général : je leur accorde la gloire des lettres ; je leur reconnais des connaissances étendues et variées ; je ne leur refuse pas l’agrément du langage, la pénétration de l’esprit, la richesse de l’éloquence ; enfin, s’ils s’attribuent encore d’autres qualités, je ne m’y oppose pas. Quant à la bonne foi et au scrupule dans les témoignages, ils ne s’en piquèrent jamais ; et ils ignorent de quelle force, de quel poids, de quelle conséquence est une déposition juridique. Cette parole, prête-moi ton témoignage, à charge de revanche, vient-elle de l’Espagne ou de la Gaule ? Non, c’est aux Grecs seuls qu’elle appartient ; et ceux mêmes qui n’entendent pas la langue, savent comment cela se dit en grec. Aussi voyez avec quel air, avec quelle assurance ils déposent : vous jugerez alors de leur scrupule. Ils ne répondent jamais précisément à ce que nous leur demandons ; ils répondent toujours à l’accusateur plus qu’il ne leur demande. Ce qui les embarrasse, ce n’est pas de ne rien dire qui ne soit reconnu vrai ; c’est la manière de le dire. M. Lurcon a déposé contre Flaccus, irrité, comme il en convenait lui-même, de ce qu’il avait rendu contre son affranchi une sentence infamante. Retenu par la religion du serment, il n’a rien dit qui pût nuire à Flaccus, malgré le désir qu’il en avait. Dans le peu qu’il a dit, quel était son embarras ! comme il tremblait ! comme il pâlissait ! Quel homme vif que P. Septimius ! combien il était animé contre Flaccus, à cause de la condamnation de son fermier ! Il hésitait néanmoins dans sa déposition ; sa conscience combattait quelquefois son ressentiment. M. Célius était ennemi de Flaccus, parce que celui-ci, dans une cause dont le résultat ne pouvait être douteux, voulant éviter qu’un fermier public prononçât contre un fermier public, l’avait retranché du nombre des commissaires : il s’est contenu toutefois, et il a seulement laissé voir aux juges le désir qu’il avait de nuire à son ennemi.

V. S’ils eussent été Grecs, si nos mœurs et nos maximes n’eussent point prévalu sur le ressentiment et sur la haine, ils auraient dit tous qu’ils avaient été persécutés, dépouillés, ruinés. Un témoin grec se présente-t-il avec l’intention de nuire, il ne pense pas à la formule du serment, mais aux paroles qui pourront remplir son intention maligne. Ce qui, à son avis, est le plus honteux, c’est d’avoir du désavantage, d’être réfuté, d’être confondu : il s’arrange pour emporter ce qu’il désire ; il n’a pas d’autre but. Aussi ne choisit-on pas les plus honnêtes, les plus dignes de foi, mais les plus impudents et les plus grands parleurs. Vous, Romains, dans les moindres causes particulières, vous considérez le témoin avec une extrême attention : bien que vous connaissiez sa figure, son nom, sa tribu, vous croyez devoir examiner ses mœurs. Et celui d’entre nous qui dépose en justice, comme il se retient lui-même ! comme il mesure tous ses termes ! comme il appréhende de rien dire avec passion, avec emportement, plus ou moins qu’il ne faut ! Pensez-vous qu’il en soit de même des Grecs, qui regardent le serment comme une plaisanterie, qui se font un jeu d’une déposition ; pour qui votre estime n’est qu’une ombre ; qui, dans un mensonge effronté, trouvent crédit, profit, gloire, applaudissement ? Mais je n’en dirai pas davantage ; je ne finirais pas si je voulais m’étendre sur la fausseté des Grecs, en général, dans leurs dépositions. Je veux combattre les adversaires de plus près, et parler des témoins qu’ils produisent. Nous avons rencontré, Romains, un accusateur violent, un ennemi des plus fâcheux et des plus opiniâtres, j’espère qu’il n’en sera que plus utile à ses amis et à la république. Mais, certes, en se chargeant de cette affaire, il a montré trop de passion et d’animosité. Quel cortége dans ses informations ! je dis cortége, disons plutôt quelle armée ! quelle profusion ! quelles dépenses, quelles largesses ! Quoique je puisse tirer de là quelque avantage pour ma cause, je n’en parle toutefois qu’avec ménagement ; car Lélius, et c’est là ma crainte, Lélius, qui s’est porté à toutes ces démarches pour se faire honneur, pourrait croire que j’ai voulu le décrier et le rendre odieux.

VI. J’abandonnerai donc entièrement ce moyen de défense ; je vous prierai seulement, Romains, si le bruit public vous a informés de ces violences, de ces menaces, de ces troupes, de ces armes ; je vous prierai de vous rappeler quels motifs odieux ont fait régler dernièrement par une loi le cortège d’un accusateur dans ses informations. Mais laissant à part la violence, que dirai-je des autres moyens qu’on a mis en œuvre ? Comme ils ne sont pas contraires au droit et à l’usage des accusateurs, nous ne pouvons absolument les blâmer ; mais nous sommes forcés de nous en plaindre. D’abord, on a chargé plusieurs personnes de faire courir le bruit, dans toute l’Asie, que Pompée, ennemi déclaré de Flaccus, avait pressé Lélius, dont le père était intime ami du sien, de le traduire en justice, et que, pour le succès, il l’avait assuré de tout son crédit, de toute sa considération, de toute sa puissance. Rien ne paraissait plus vraisemblable à des Grecs, qui peu auparavant, dans la même province, avaient vu Lélius intimement lié avec Flaccus ; et de plus l’autorité de Pompée, si justement respectée chez tous les peuples, est toute puissante dans une province que ses victoires viennent d’affranchir des pirates et de deux rois. Ajoutez que Lélius menaçait d’un appel en témoignage ceux qui ne voulaient point sortir de chez eux, et qu’il proposait à ceux qui ne pouvaient y rester de fournir libéralement aux frais de leur voyage. Ainsi un jeune noble, plein d’esprit, a déterminé les riches par la crainte, les pauvres par l’intérêt, les ignorants par la séduction : ainsi ont été obtenus ces beaux décrets qu’on est venu lire ; décrets qui n’ont pas été scellés de la foi du serment, qui n’ont pas été rendus après l’examen des opinions et des suffrages, mais en levant les mains et au milieu des clameurs d’une multitude ameutée.

VII. Qu’il est admirable l’usage que nous tenons de nos ancêtres, si nous y restons fidèles ! mais je ne sais comment il est tout près de nous échapper. Ces hommes sages et respectables ont voulu qu’on ne pût rien statuer dans l’assemblée même ; ils ont voulu que ce fût seulement après la séparation de l’assemblée, et dans un lieu à part, lorsque tous les citoyens auraient été divisés par tribus et par centuries, suivant leur ordre, leur classe et leur âge, lorsque les auteurs de la proposition auraient été entendus, lorsque la proposition même aurait été affichée et examinée plusieurs jours de suite ; ils ont voulu que toutes ces formalités fussent nécessaires pour l’adoption ou le rejet des décrets du peuple. Mais les républiques des Grecs sont gouvernées souverainement par des décisions tumultueuses prises dans une seule séance. Aussi, sans parler de la Grèce actuelle, depuis longtemps abattue et ruinée par le vice de son gouvernement, l’ancienne Grèce, jadis si florissante, n’a perdu son empire, ses richesses et sa gloire, que par la liberté sans bornes et la licence des assemblées. Quand une multitude ignorante et aveugle s’était réunie au théâtre, alors on entreprenait des guerres nuisibles, alors on donnait le pouvoir à des séditieux, alors on bannissait les meilleurs citoyens. Si ces désordres régnaient à Athènes lorsque cette ville était célèbre, et dans la Grèce, et chez presque tous les peuples, croyez-vous que les assemblées aient été bien réglées dans la Phrygie et dans la Mysie ? Les hommes de ces provinces troublent ordinairement nos assemblées : que font-ils, pensez-vous, lorsqu’ils sont entre eux ? Athénagoras de Cyme avait été battu de verges pour avoir osé, dans une famine, exporter du blé. On convoque une assemblée exprès pour Lélius. Athénagoras monte à la tribune ; il harangue les Grecs ses compatriotes ; sans rien dire du délit, il se plaint du châtiment ; on lève les mains ; le décret est rendu. Est-ce là un témoignage authentique ? Au sortir d’un long festin, et comblés depuis peu de largesses, les habitants de Pergame s’assemblent ; Mithridate, qui gouvernait cette multitude par de bons repas plutôt que par de bonnes raisons, leur déclare ce qu’il veut ; des cordonniers, des ceinturiers, l’approuvent à grands cris. Est-ce là le témoignage d’une ville ? J’ai amené de Sicile des témoins au nom des villes de cette province ; mais ils apportaient les témoignages d’un sénat lié par un serment, et non ceux d’une populace ameutée. Ce n’est donc plus à moi d’examiner chaque témoin ; c’est à vous, juges, de voir si ce sont là des témoignages.

VIII. Un jeune homme d’un mérite rare, d’une grande naissance, éloquent, accompagné d’un brillant et nombreux cortége, arrive dans une ville grecque ; il demande une assemblée ; il intimide les puissants et les riches qu’il craint d’avoir contre lui, en les sommant de venir faire leurs dépositions ; il flatte les petits et les pauvres de l’espoir d’être envoyés comme députés et défrayés par l’État ; il les séduit même par des largesses particulières. Pour les ouvriers, les petits marchands, et toute la lie des villes, était-il bien difficile de les animer, surtout contre un homme qui venait d’avoir sur eux une autorité souveraine, et qui, pour cela même, ne devait pas en être fort aimé ? Est-il étonnant que des hommes pour qui nos haches sont un objet d’horreur ; notre nom, un supplice ; nos dîmes, nos entrées, tous nos impôts, un coup mortel, saisissent volontiers toute occasion de nous nuire ? Souvenez-vous donc, lorsque vous entendrez ces décrets, que ce ne sont point de vrais témoignages que vous entendez, mais les vaines clameurs de la populace, mais les mouvements des plus capricieux des hommes, mais le bruit d’une foule ignorante, mais lé tumulte des assemblées d’une nation légère. Ainsi, approfondissez la nature des divers griefs : vous ne trouverez que des promesses faites aux témoins, de la terreur et des menaces……

Lacune.

IX. Leurs villes n’ont rien dans le trésor ; elles n’ont pas de revenus : il n’est que deux moyens de faire de l’argent, l’emprunt ou les impôts. On ne produit ni les billets des créanciers, ni le recouvrement des impositions. Voyez, je vous prie, par les lettres de Pompée à Hypséus, et d’Hypséus à Pompée, avec quelle facilité les Grecs ont coutume de fabriquer de faux registres, et d’y porter ce qu’ils veulent. LETTRES DE POMPÉE ET d’HYPSÉUS. Vous semble-t-il que je montre assez clairement, par ces autorités, combien les Grecs ont peu de scrupule, et quelle est leur licence audacieuse ? Croirons-nous que des hommes qui trompaient ainsi Pompée en sa présence et sans y être excités par personne, aient été scrupuleux et timides contre Flaccus, contre Flaccus absent, et lorsqu’ils étaient pressés par Lélius ? Mais je suppose que les registres n’ont pas été falsifiés dans les villes : quelle autorité, quelle créance peuvent-ils maintenant avoir ? La loi ordonne de les porter dans trois jours chez le préteur, scellés du sceau des juges : on les porte à peine le trentième jour. La loi ordonne de les sceller et de les remettre au magistrat pour qu’on ne puisse pas les falsifier aisément : on les scelle quand ils sont déjà falsifiés. Ne les porter aux juges que si longtemps après, ou ne les point porter du tout, n’est-ce pas la même chose ? Mais si les témoins sont d’intelligence avec l’accusateur, verra-t-on toujours en eux des témoins ?

X. Où donc est ce juste équilibre qui tenait l’esprit des juges en suspens à l’égard de la preuve testimoniale ? Jusqu’ici, lorsque l’accusateur avait parlé avec force et avec véhémence, que l’accusé avait répondu d’un ton suppliant et soumis, on entendait en troisième lieu les témoins qui déposaient sans aucune passion, ou qui, du moins, savaient feindre. Mais ici que voyons-nous ? Les témoins sont assis ensemble ; ils se lèvent du banc des accusateurs ; ils ne dissimulent rien ; ils ne respectent rien. Mais que dis-je, du banc des accusateurs ? ils sortent de la même maison : s’ils hésitent dans un seul mot, ils ne trouveront plus d’asile. Peut-on regarder comme témoin un homme que l’accusateur interroge sans inquiétude, sans appréhender qu’on lui réponde autrement qu’il ne désire ? Où donc est ce mérite qu’on remarquait auparavant dans un accusateur ou dans un défenseur ? Il a bien interrogé le témoin, disait-on ; il l’a retourné avec adresse ; il l’a embarrassé ; il l’a amené où il voulait ; il l’a confondu et réduit au silence. Pourquoi, Lélius, interrogeriez-vous un témoin qui, avant que vous lui ayez dit, JE VOUS INTERPELLE, en débitera bien plus encore que vous ne lui en avez prescrit dans votre maison ? Et à moi, défenseur, que me servirait de l’interroger ? En effet, ou l’on réfute la déposition d’un témoin, ou l’on attaque sa vie passée. Par quel raisonnement réfuterais-je la déposition d’un témoin qui dit, NOUS AVONS DONNÉ, et rien de plus ? Il faut donc parler contre la personne du témoin, puisqu’on ne saurait argumenter contre ses paroles. Que pourrais-je dire contre un inconnu ? Il nous reste donc à nous plaindre, ce que je fais depuis longtemps, de l’iniquité de l’accusation. Je me plains d’abord des témoins en général, des témoins qu’envoie une nation très peu scrupuleuse sur l’article des témoignages. Je dis plus : je soutiens que vos prétendus décrets ne sont pas de vraies dépositions, mais les clameurs confuses d’une foule d’indigents, mais les mouvements tumultueux d’une assemblée grecque. Je vais plus loin encore celui qui a fait la chose n’est point présent ; on n’a point amené celui que l’on dit avoir compté les sommes ; on ne produit aucun registre particulier ; les registres publics sont au pouvoir de l’accusateur. Tout dépend des témoins, et ils vivent avec nos ennemis ; ils habitent avec nos accusateurs, ils se présentent avec nos adversaires. Avez-vous cru, je vous le demande, qu’il serait ici question de flétrir et de perdre l’innocence, et non d’examiner et de discuter la vérité ? les manœuvres que l’on emploie, juges, tout impuissantes qu’elles sont contre celui que je défends, me semblent redoutables par elles-mêmes et du plus funeste exemple pour l’avenir.

XI. Quand je défendrais un homme de la plus basse origine, sans considération personnelle, sans réputation ; toutefois, par le droit de la simple humanité et par les sentiments d’une compassion naturelle, je supplierais des citoyens en faveur d’un citoyen ; je vous prierais de ne pas livrer un Romain, un suppliant à des témoins inconnus, à des témoins passionnés, assis sur le banc de l’accusateur, logeant sous le même toit, mangeant à la même table ; de ne pas l’abandonner à des hommes, grecs par la légèreté, barbares par la cruauté ; je vous prierais de ne pas donner pour l’avenir un exemple dangereux. Mais il s’agit de Flaccus, sorti d’une famille dont le premier qui fut consul, fut aussi le premier consul de Rome, qui chassa les rois par son courage, et fonda la liberté publique ; il s’agit d’une famille dont plusieurs magistratures, des commandements, de brillants exploits ont maintenu l’éclat jusqu’à ce jour sans aucune interruption ; il s’agit de Flaccus, qui n’a point dégénéré de la vertu héréditaire dans sa famille, et qui, pendant sa préture, s’est montré jaloux du genre de gloire dont s’étaient surtout couverts ses aïeux, celle de délivrer sa patrie : puis-je craindre de voir donner un pernicieux exemple dans la cause d’un accusé qui, fût-il coupable de quelque faute, mériterait l’indulgence de tous les bons citoyens ? Loin de réclamer la vôtre, Romains, je vous prie, au contraire, et je vous conjure d’examiner toute la cause avec l’œil le plus attentif et le plus sévère. Vous n’y trouverez rien d’attesté par la religion, rien de fondé sur la vérité, rien d’arraché à un juste ressentiment ; vous n’y trouverez qu’esprit de parti, passion, emportement, cupidité, parjure.

XII. En effet, après vous avoir donné une idée générale des témoins qu’on nous oppose, je veux parcourir en détail leurs plaintes et leurs imputations. Ils se plaignent qu’on a exigé de l’argent des villes pour équiper une flotte. Nous convenons du fait ; mais si c’est là un chef d’accusation, il faut ou que la chose n’ait point été permise, ou que l’on n’ait pas eu besoin de vaisseaux, ou qu’il n’y ait eu aucune flotte en mer sous la préture de Flaccus.

Pour vous convaincre, Lélius, que la chose était permise, écoutez ce que le sénat a ordonné sous mon consulat, conformément aux décrets de toutes les années précédentes. SÉNATUS-CONSULTE. Il faut donc ensuite examiner si l’on avait besoin d’une flotte. Est-ce aux Grecs, est-ce aux nations étrangères à le décider, ou à nos préteurs, à nos commandants, à nos généraux ? Pour moi, je pense que, dans une contrée et dans une province maritime, remplie de ports, environné d’îles, on devait avoir une flotte, non seulement pour la défense, mais encore pour la gloire de cet empire. Tels étaient le système et les vues sublimes de nos ancêtres ; dans leurs maisons, dans leurs dépenses privées, ils se contentaient de peu, ils vivaient simplement : était-il question de l’empire, de la majesté de Rome, ils rappelaient tout à la gloire et à la magnificence. En effet, dans la vie domestique, il faut de la simplicité et de la modestie ; dans les dépenses publiques, de la dignité, de la splendeur. Mais si la flotte était nécessaire même pour la défense, aura-t-on l’injustice de blâmer Flaccus ? Il n’y avait pas de pirates, dit-on. Pouvait-on répondre qu’il n’y en aurait point ? Mais vous diminuez la gloire de Pompée. C’est vous, plutôt, qui exagérez ses devoirs. Pompée a détruit les flottes des pirates, leurs villes, leurs ports, leurs asiles ; il a pacifié la mer avec une valeur admirable et une promptitude inouïe : mais il n’a pris ni dû prendre sur lui, s’il paraissait quelque part le plus petit vaisseau pirate, d’en répondre et d’en porter le blâme. Aussi, lui-même, en Asie, quoiqu’il eût terminé toutes les guerres sur terre et sur mer, exigea-t-il une flotte des mêmes villes. Or, si Pompée a décidé qu’on avait besoin de vaisseaux, lorsque son nom et sa présence pouvaient maintenir partout la sûreté et la paix, que devait, je vous le demande, décider Flaccus après le départ de Pompée ? que devait-il faire ?

XIII. Et nous ici, par le conseil du même Pompée, sous le consulat de Silanus et de Muréna, n’avons-nous pas ordonné qu’on aurait une flotte en Italie ? Dans le même temps que Flaccus exigeait des rameurs en Asie, ne levions-nous pas ici quatre millions trois cent mille sesterces pour les deux mers qui baignent nos rivages ? Et l’année suivante, les questeurs M. Curius et P. Sextilius n’ont-ils pas levé de l’argent pour une armée navale ? Enfin, dans tous ces derniers temps, la côte n’a-t-elle pas été gardée par une troupe de cavalerie ? Ce qui relève surtout la gloire de Pompée, c’est, d’abord, que les pirates, qui étaient répandus sur toute l’étendue de la mer lorsqu’on le chargea de la guerre maritime, aient tous été réduits sous notre puissance ; ensuite, que la Syrie soit à nous, que la Cilicie nous appartienne, que l’île de Chypre, contenue par le roi Ptolémée, ne puisse rien entreprendre ; que, de plus, la Crète, par le courage de Métellus, nous soit assujettie ; que les pirates n’aient plus aucun endroit d’où ils puissent partir, aucun où ils puissent revenir ; que tous les golfes, les promontoires, les rivages, les îles, les villes maritimes soient au pouvoir et sous la clef de notre empire.

Quand même, sous la préture de Flaccus, il n’y aurait pas eu de pirates en mer, ce ne serait pas une raison pour blâmer sa précaution ; car je croirais qu’il n’y en a pas eu, parce qu’il avait une flotte prête. Mais si je prouve, par les dépositions d’Oppius, d’Agrius, de Cestius, chevaliers romains, de l’illustre Domitius, qui est ici présent, et qui était alors lieutenant en Asie ; si je prouve qu’une foule d’hommes ont été pris par les pirates, blâmera-t-on encore Flaccus d’avoir exigé des rameurs ? Que dis-je ? les pirates n’ont-ils pas fait périr un des plus notables habitants d’Adramyttium, dont nous connaissons presque tous le nom, l’athlète Atinas, vainqueur aux jeux Olympiques, ce qui, chez les Grecs (puisque nous parlons de la gravité de cette nation), est presque plus noble et plus glorieux qu’à Rome d’avoir triomphé ? Mais Flaccus n’a pris aucun pirate. Combien d’illustres généraux ont veillé sur les côtes, qui, sans avoir pris aucun pirate, ont tenu la mer en sûreté ? Une telle prise est l’effet du hasard, du lieu, de l’événement, de l’occasion. Il est facile d’échapper aux poursuites, quand on connaît les abris les plus cachés, quand on sait profiter de la faveur et du retour des vents.

XIV. Il reste à examiner si notre flotte a réellement parcouru la mer avec des rames, ou vogué seulement en dépense et sur des registres. Peut-on nier un fait dont toute l’Asie est témoin, que la flotte a été divisée en deux parties, que l’une a navigué au-dessus et l’autre en deçà d’Éphèse ? Avec cette flotte, l’illustre M. Crassus est passé de la ville d’Énus dans l’Asie ; avec ces vaisseaux, Flaccus s’est transporté d’Asie dans la Macédoine. En quoi donc peut-on attaquer l’intégrité du préteur ? Sur le nombre des vaisseaux et sur la répartition égale de la dépense ? Il a exigé la moitié des vaisseaux dont s’était servi Pompée. En pouvait-il exiger moins ? Il a réparti l’imposition d’après le rôle de Pompée, conforme à celui de Sylla : ce dernier ayant réparti également les dépenses sur toutes les villes d’Asie, Pompée et Flaccus ont suivi le même rôle, et cependant la somme prescrite n’a pas encore été complétée. Mais il n’en rend pas compte. Qu’y gagnerait-il, puisqu’il avoue l’avoir exigée, ce dont vous lui faites un crime ? Comment donc prouverez-vous qu’il s’accuse lui-même en ne portant pas sur ses comptes une dépense qu’il lui suffisait d’y porter pour être à l’abri de tout reproche ? Mais vous dites que mon frère, successeur de Flaccus, n’a point exigé d’argent pour des rameurs. Sans doute les louanges données à mon frère me flattent ; mais on peut le louer sur des objets plus importants et plus dignes de lui. Il a vu les choses autrement que Flaccus, et il a pris d’autres mesures. Il a jugé qu’aussitôt qu’il entendrait parler des pirates, il équiperait une flotte aussi promptement qu’il le voudrait. Enfin, mon frère est le premier qui, en Asie, ait dispensé les peuples de fournir des rameurs. Or, on ne peut accuser un magistrat que lorsqu’il établit des impositions qui n’avaient pas encore été ordonnées, et non lorsque son successeur change quelque chose aux établissements de ses prédécesseurs. Flaccus ne pouvait savoir ce que feraient après lui les autres ; il voyait ce qu’on avait fait avant lui.

XV. Mais puisque j’ai parlé en général des inculpations de toute l’Asie, je vais m’occuper à présent de chaque ville en particulier. Nous prendrons d’abord la ville d’Acmone. L’appariteur appelle à haute voix les députés d’Acmone. Mais je ne vois paraître que le seul Asclépiade : que les autres paraissent. Avez-vous forcé, Lélius, même l’appariteur, de mentir ? Asclépiade, je le crois, oui, Asclépiade est un homme d’un assez grand poids pour représenter toute sa ville, lui qui, dans sa ville même, a subi d’infamantes condamnations ; lui dont le nom n’est porté sur les registres publics qu’avec des notes flétrissantes. Ses adultères et ses infamies sont consignés dans les registres d’Acmone : je ne les ferai pas lire, à cause de la longueur des articles, et plus encore à cause de l’obscénité des termes. Il a dit, dans sa déposition, que la ville avait payé deux cent six mille drachmes. Il l’a dit sans produire ni preuve ni témoin ; mais il a ajouté ce qu’assurément il aurait dû prouver, puisque la chose lui était personnelle, qu’il avait payé en son nom une pareille somme. L’impudent ! on lui a enlevé plus qu’il ne souhaita jamais de posséder. Il prétend avoir remis cette somme par les mains de Sextilius et par celles de ses frères. Sextilius a pu la remettre ; pour ses frères, ils partagent son indigence. Écoutons donc Sextilius : que les frères eux-mêmes paraissent, qu’ils mentent aussi effrontément qu’ils voudront, qu’ils disent avoir remis ce qu’ils n’eurent jamais ; s’ils se présentent, leurs propres paroles fourniront peut-être de quoi les confondre. Je n’ai pas, dit-il, amené Sextilius. Montrez les registres. Je ne les ai pas apportés. Faites au moins paraître vos frères. Je ne les ai pas sommés de venir. Ainsi donc, ce que le seul Asclépiade, accablé de misère, décrié pour sa vie, diffamé par des arrêts, soutenu seulement de son audace et de son impudence, a dit au hasard, sans registres et sans autorité, nous le redouterons comme une accusation réelle, comme une déposition authentique ? Le même homme disait que le témoignage produit par nous, et donné en faveur de Flaccus par les habitants d’Acmone, n’était d’aucun poids : certes, nous devions souhaiter que cette pièce eût été perdue. En effet, dès que cet illustre représentant de sa ville eut aperçu le sceau public, il nous dit que ses citoyens et les autres Grecs scellaient tout ce qu’on voulait, selon le besoin de la circonstance. Gardez, Asclépiade, gardez le témoignage de votre ville : les mœurs et la réputation de Flaccus n’ont pas besoin d’un tel appui. Vous m’accordez un point essentiel à cette cause ; c’est qu’il n’y a rien de solide, rien de suivi, rien d’assuré dans le témoignage des Grecs ; qu’il ne faut ajouter aucune foi à ce qu’ils attestent. Voici pourtant ce qu’on peut conclure de votre témoignage et de vos discours : ces peuples ont fait peut-être quelque chose pour Flaccus absent ; tandis que pour Lélius présent, qui agissait par lui-même, suivant la rigueur de la loi et le droit d’accusateur, qui de plus effrayait et menaçait de son crédit, ils n’ont rien écrit, rien scellé par complaisance ou par crainte.

XVI. J’ai vu, Romains ; que les plus petites choses conduisaient souvent à d’importantes découvertes ; c’est ce qui est arrivé au sujet d’Asclépiade. Le témoignage produit par nous était scellé avec cette craie d’Asie que nous connaissons presque tous, dont on se sert dans les dépêches publiques, et même dans ces lettres particulières que chacun de nous reçoit tous les jours des fermiers de nos domaines. Le témoin lui-même, en voyant le sceau, n’a point dit que la pièce fût fausse ; il s’est expliqué sur la légèreté de tous les habitants de l’Asie, dont nous convenons très volontiers. Ainsi la pièce qu’il dit nous avoir été donnée pour la circonstance, mais qu’il avoue nous avoir été donnée, est scellée avec de la craie ; et dans la déposition que l’on dit avoir été donnée à l’accusateur, nous voyons de la cire. Ici, Romains, si je croyais que les décrets des habitants d’Acmone, ou les registres des autres Phrygiens, eussent fait une grande impression sur vous, j’élèverais la voix, je m’expliquerais avec toute la véhémence dont je serais capable, j’attesterais les fermiers publics, je produirais les commerçants, j’implorerais même votre témoignage ; je me persuaderais que la découverte de la cire dévoile la fausseté de toute cette déposition, et prouve évidemment qu’elle est l’unique ouvrage de l’audace. Mais je ne me prévaudrai pas de ce moyen, je n’en triompherai pas avec confiance, je ne ferai pas à un personnage aussi frivole l’honneur de le traiter comme un véritable témoin ; je ne m’échaufferai point contre toute cette déposition des Acmonéens, soit qu’elle ait été forgée ici, comme tout le fait présumer, soit qu’elle ait été envoyée de chez eux, comme on le dit. Ces hommes, à qui je remets volontiers leur témoignage en notre faveur, puisque, suivant Asclépiade, ce sont des hommes légers, je ne les redouterai pas dans la déposition produite contre nous.

XVII. Je viens maintenant à la déposition des habitants de Dorylaüs ; les députés qu’on a fait paraître ont dit avoir perdu les registres de leur ville auprès des cavernes. Qu’ils étaient donc curieux d’écritures, ces bergers, quels qu’ils soient, puisqu’ils ne leur ont enlevé que des registres. Mais je soupçonne une autre cause, et nos députés de Dorylaüs sont assez rusés. Dans leur ville on inflige, à ce qu’il me parait, une peine plus rigoureuse qu’ailleurs aux falsificateurs des registres. S’ils eussent produit les véritables, il n’y aurait pas eu de charge contre Flaccus ; s’ils en eussent produit de faux, une peine les menaçait. Ils ont cru trouver un heureux expédient en disant que les registres étaient perdus. Qu’ils se tiennent donc en repos, qu’ils me laissent profiter de cette perte, et passer à autre chose. Non, ils ne le veulent pas. Je ne sais quel témoin supplée aux registres, et dit qu’en son nom il a remis une somme à Flaccus. Une pareille effronterie est-elle supportable ? Quand on fait lire des actes publics, qui ont été au pouvoir de l’accusateur, on ne mérite aucune créance ; mais enfin on observe la forme des jugements, lorsqu’on produit ces actes mêmes, quels qu’ils soient. Mais lorsqu’un homme, qu’aucun de vous n’a jamais vu, dont aucun mortel n’a jamais entendu parler, se contente de dire, J’AI REMIS UNE SOMME, hésiterez-vous à ne pas livrer un de vos citoyens les plus illustres à la merci du plus inconnu des Phrygiens ? C’est ce même homme que dernièrement trois chevaliers romains, recommandables par leur rang et leur caractère, ont refusé de croire dans une cause de liberté ; il prétendait que celui qu’on revendiquait comme esclave était son proche parent. Quoi ! un homme qu’on n’a pas jugé digne de foi, quand il déposait d’un outrage fait à son propre sang, méritera d’être cru dans une accusation publique ! Il y a quelques jours, l’on portait au bûcher ce même Doryléen, lorsque vous teniez le tribunal, au milieu d’un peuple nombreux ; Lélius rejetait sur Flaccus l’odieux de cette mort. Vous êtes injuste, Lélius, de vouloir nous rendre responsables de tout ce qui arrive à vos hôtes, surtout quand cet accident ne vient que de votre négligence. Vous avez présenté un panier de figues à un Phrygien qui n’avait jamais vu de figuier. Sa mort vous a été profitable, elle vous a soulagé ; vous voilà délivré d’un hôte grand mangeur : mais de quoi a-t-elle servi à Flaccus, puisque votre témoin a eu de la santé jusqu’au moment où il a comparu, et qu’il est mort en laissant l’aiguillon dans la plaie, après avoir rendu témoignage ?

Arrivons à Mithridate, cette colonne de votre accusation, que nous avons fait parler deux jours, et qui a débité tout ce qu’il a voulu : après s’être retiré, pris en défaut, convaincu, confondu, il ne marche dans Rome qu’avec une cuirasse. En homme sensé et prudent, il craint que Flaccus ne se charge d’un crime, à présent qu’il ne peut plus éviter son témoignage. Oui, quelqu’un qui s’est modéré avant que ce témoignage fût rendu, lorsqu’il pouvait encore gagner quelque chose, cherchera maintenant à ajouter l’inculpation d’un meurtre véritable à cette accusation d’avarice faussement dirigée contre lui ! Mais Hortensius a parlé de Mithridate et de tout ce qui concerne ce témoin, avec autant d’habileté que de force : nous allons continuer cet examen.

XVIII. Celui qui a servi comme de chef pour soulever tous les Grecs que nous voyons assis sur le banc des accusateurs, est ce fameux Héraclide de Temnos, homme aussi sot que grand parleur, mais si habile, à ce qu’il s’imagine, que même il se donne pour maître des autres ; au reste, flatteur si assidu, qu’il nous fait journellement la cour à tous. Il n’a pu encore, à son âge, entrer dans le sénat de Temnos ; et quoiqu’il fasse profession d’enseigner aux autres l’art de la parole, il a honteusement perdu tous ses procès. Nicomède est venu avec lui comme député ; également heureux, il n’a pu entrer dans le sénat par aucun moyen, ayant été condamné pour vol et pour fraude. Quant à Lysanias, chef de la députation, il est entré au sénat ; mais trop attaché au bien de la république, il a été condamné pour péculat, dépouillé de sa fortune et du titre de sénateur. Ce sont ces trois hommes qui ont voulu falsifier nos propres registres : ils ont déclaré avoir neuf esclaves quoiqu’ils n’en eussent pas amené un seul. Je vois inscrit le premier parmi ceux qui ont pris part au décret, Lysanias, dont le frère a vu tous ses biens vendus par sentence, sous la préture de Flaccus, parce qu’il ne payait pas ce qu’il devait au peuple. Il est encore un Philippus, gendre de Lysanias, et un Hermobius, dont le frère Polès a été aussi condamné pour malversation publique.

XIX. Ils attestent donc avoir remis à Flaccus, et à ceux qui étaient avec lui, quinze mille drachmes. J’ai affaire à une ville très exacte, et qui tient fort soigneusement ses registres. On n’y peut remuer une pièce d’argent sans employer cinq préteurs, trois questeurs et quatre banquiers, qui, chez eux, sont créés par le peuple. De tout ce monde, ils n’ont amené personne ; et lorsqu’ils écrivent que cette somme a été remise nommément à Flaccus, ils disent avoir porté sur le registre une somme plus considérable, remise au même Flaccus pour la réparation d’un temple. Leur conduite n’est pas d’accord ; car il fallait tout porter avec les formalités requises, ou négliger partout ces formalités. Lorsqu’ils écrivent une somme remise nommément à Flaccus, ils ne craignent rien, ils oublient toute honte ; et lorsqu’ils en écrivent une autre remise comme pour un ouvrage public, les mêmes hommes redoutent tout à coup le même Flaccus qu’ils ont bravé. Si le préteur a donné la somme, comme il est écrit, il l’a reçue du questeur, le questeur l’a reçue des banquiers publics, qui l’ont prise sur les tributs ou sur les impôts. Tout ceci, Lélius, n’aura jamais l’air d’une accusation, si vous ne vous expliquez clairement sur la nature des personnes et des registres. Il est marqué dans le même décret que les plus illustres citoyens de la ville, qui ont obtenu les premières magistratures, ont été trompés par Flaccus : pourquoi ne sont-ils pas au jugement, ou ne les nomme-t-on pas dans le décret ? Je ne pense point qu’on ait voulu parler ici de cet Héraclide qui lève fièrement la tète. En effet, doit-on mettre au nombre des plus illustres citoyens un homme qu’Hermippe, ici présent, a fait condamner et conduire en prison pour dette ; un homme qui n’a pas reçu de ses concitoyens la mission de député qu’il remplit en ce moment, mais qui l’a été chercher jusqu’au Tmolus ; un homme à qui on ne décerna jamais aucune dignité dans sa ville, à qui on ne confia jamais que ce que l’on confiait aux gens les plus méprisables ; un homme qui, sous la préture de Titus Aufidius, a été constitué à la garde du blé publie, et qui, ayant reçu pour ce blé une somme d’argent du préteur P. Varinus, n’en a point parlé à ses concitoyens, et a mis la dépense du blé sur leur compte ? Lorsque cette malversation eut été découverte et connue à Temnos, par une lettre de Varinus, et par une autre, sur le même objet, de Cn. Lentulus le censeur, protecteur des Temnites, personne depuis, à Temnos, ne voulut voir Héraclide. Et afin que vous puissiez connaître toute son impudence, écoutez, je vous prie, ce qui a déchaîné ce misérable contre Flaccus.

XX. Il avait acheté à Rome du pupille Méculonius une terre dans les campagnes de Cyme. Comme il se disait riche, quoiqu’il n’eût d’autre fonds que l’impudence que vous lui voyez encore, il emprunta de l’argent à Sext. Stola, un de nos juges, personnage de la première distinction, qui est instruit du fait et qui connaît l’homme : il lui prêta cependant sur la caution d’un citoyen honorable, P. Fulvius Vératius. Héraclide, pour payer Stola, emprunta à Caïus et à Marcus Fufius, chevaliers romains de la première distinction. Ici assurément il trompa plus habile que lui. Il prit pour dupe un homme de mérite, son concitoyen, Hermippe, dont il devait être fort connu ; il emprunta aux Fufius sur sa caution. Hermippe part pour Temnos sans inquiétude ; Héraclide lui promettait de payer aux Fufius l’argent qu’il leur avait emprunté sur sa caution, avec ce qu’il tirerait de ses disciples : car ce rhéteur avait pour disciples quelques jeunes gens riches qu’il devait rendre plus sots de moitié qu’il ne les avait pris {et qui ne pouvaient apprendre chez lui qu’une chose, c’est-à-dire, à ne rien savoir}. Cependant il ne put séduire personne, ni se faire prêter seulement un sesterce. S’étant donc évadé furtivement de Rome, où il laissa une foule de petites dettes, il se rendit en Asie. Hermippe lui parle de la dette des Fufius ; il répond que tout est payé. Sur ces entrefaites, et peu de jours après, arrive chez Hermippe un affranchi des Fufius, avec une lettre par laquelle ils lui demandent de l’argent. Hermippe s’adresse à Héraclide ; toutefois il satisfait les Fufius absents, et par là se dégage. Héraclide embarrassé tergiversait ; il l’attaque en justice. La cause est jugée par des commissaires.

Ne croyez pas, Romains, que les fourbes et les débiteurs de mauvaise foi n’aient pas partout la même impudence. Héraclide fit tout ce que font ordinairement nos débiteurs : il nia nettement avoir fait à Rome cet emprunt : il assura qu’il n’avait jamais entendu parler des Fufius ; il accabla de reproches et d’injures Hermippe, depuis longtemps mon hôte et mon ami, le citoyen de sa ville le plus considéré, le plus rempli d’honneur, de mérite et de probité. Notre rhéteur, d’une volubilité de langue extraordinaire, se répandait avec confiance en un torrent de paroles, lorsque tout à coup, à la lecture de la déposition des Fufius qui attestaient la dette, cet homme si audacieux fut frappé de crainte, ce parleur si intrépide resta muet. Aussi les commissaires, ne trouvant rien de douteux dans la cause, prononcèrent contre lui dès la première audience. Comme il n’exécutait pas l’arrêt, il fut livré à Hermippe, qui le fit mettre en prison.

XXI. Telle est, Romains, l’honnêteté du personnage, l’autorité de sa déposition, et le seul motif de sa haine contre Flaccus. Hermippe ayant mis en liberté Héraclide, qui lui avait vendu quelques esclaves, celui-ci se transporte à Rome, d’où il retourne ensuite en Asie, lorsque mon frère avait déjà succédé à Flaccus. Il va le trouver : il prétend que les commissaires, intimidés par les menaces de Flaccus, ont prononcé malgré eux contre la justice. Mon frère, selon ses principes d’équité et de prudence, décida que, s’il croyait avoir été mal jugé, il pouvait demander une réparation au double, et pour juges ces mêmes commissaires, qui n’auraient plus rien à craindre. Héraclide refuse ; et comme si rien n’eût été fait ni prononcé ; il ose redemander à Hermippe, dans la ville même où il avait été condamné, les esclaves qu’il lui avait vendus lui-même. M. Gratidius, lieutenant de la même province, auquel il porta ses plaintes, déclara qu’il ne lui donnerait pas action : il fit entendre qu’il fallait s’en tenir au jugement rendu. Repoussé de toutes parts, Héraclide revient à Rome. Hermippe, qui n’avait jamais cédé à son impudence, l’y suit. Héraclide redemande au sénateur C. Plotius, homme de la première distinction, qui avait été lieutenant en Asie, certains esclaves qu’il prétendait avoir vendus malgré lui, forcé par un arrêt injuste. Q. Nason, ancien préteur, connu par ses rares qualités, est pris pour arbitre. Comme il laissait voir qu’il prononcerait en faveur de Plotius, et que d’ailleurs l’action n’était pas juridique et rigoureuse, Héraclide laissa le juge et abandonna toute la cause.

Trouvez-vous, Romains, que j’attaque suffisamment chaque témoin en particulier, au lieu de les combattre tous en général, ainsi que je me l’étais proposé d’abord ? J’arrive à Lysanias de la même ville, votre témoin d’affection, Décianus ! Comme vous l’avez connu fort jeune à Temnos, ayant commencé à l’aimer nu, vous avez voulu qu’il restât nu jusqu’à la fin. Vous l’avez amené de Temnos à Apollonide ; vous lui avez prêté à un gros intérêt une somme, avec la précaution de prendre de bonnes assurances. Comme il ne vous a point payé, vous avez gardé les assurances, et vous en êtes encore saisi. Vous avez forcé ce témoin à venir déposer, vous l’avez forcé par l’espérance de recouvrer le fonds qu’il a hérité de son père. Il n’a point encore paru ; j’attends ce qu’il dira. Je connais cette espèce d’hommes, je connais leurs habitudes, je connais leur mauvaise foi. Aussi, quoique certain de ce qu’il se dispose à dire, je ne le réfuterai pas avant qu’il ait parlé : il pourrait changer de plan et forger d’autres mensonges. Qu’il réserve donc les dépositions dont il nous menace ; moi, je réserverai mes forces pour les détruire.

XXII. Je vais maintenant parler d’une ville à laquelle j’ai rendu souvent d’importants services, et que mon frère estime et chérit singulièrement. Si cette ville eût porté ses plaintes au tribunal par l’entremise de citoyens honnêtes et respectables, j’en serais un peu plus alarmé ; mais ici, que dois-je croire ? que les Tralliens ont confié leur cause à Méandrius, personnage vil, indigent, sans crédit, sans considération, sans revenu ? Où étaient donc les Pythodore, les Étidène, les Lépison, enfin tous ces hommes connus chez nous, distingués chez eux ? Qu’est devenue cette idée avantageuse et superbe que les Tralliens ont de leur cité ? S’ils eussent regardé cette affaire comme sérieuse, n’auraient-ils pas rougi qu’un Méandrius se fût dit leur député, ou même leur concitoyen ? Flaccus, leur protecteur par son père et par ses aïeux, l’auraient-ils livré à ce député, à ce témoin public, pour l’accabler de leur témoignage ? Non, Romains, non, il n’en est pas ainsi. J’ai vu paraître comme témoins, dans une affaire récente, Philodore, citoyen de Tralles ; j’ai vu Parrhasius, j’ai vu Archidème. Ce mène Méandrius était auprès de moi, m’offrant ses vils services, et me suggérant ce que je pouvais dire, si je voulais, contre ses concitoyens et contre sa patrie : car rien de plus lâche que cet homme, rien de plus misérable, rien de plus infâme. Si les Tralliens n’ont pas d’autre vengeur de leur ressentiment, d’autre dépositaire de leurs registres, d’autre témoin de leurs injures, d’autre porteur de leurs plaintes ; qu’ils rabattent de leur orgueil, qu’ils renoncent à leur fierté, qu’ils répriment leur arrogance, qu’ils reconnaissent Méandrius pour le digne représentant de leur cité. Mais si eux-mêmes ont toujours cru devoir l’accabler chez eux de dédains et d’outrages, qu’ils cessent de, croire qu’on doive respecter une déposition dont nul homme respectable n’a voulu se charger.

XXIII. Mais je vais vous apprendre la vérité : vous saurez comment cette ville n’a point attaqué sérieusement, ni obligeamment défendu Flaccus. Elle lui en voulait pour un certain article qu’Hortensius a si bien discuté. Elle avait payé malgré elle à Castricius une somme due depuis longtemps. De là toute sa haine, tout son ressentiment. Lélius étant venu à Tralles lorsque le peuple était mécontent, et ayant rouvert à dessein une plaie mal fermée, les principaux de la ville se retirèrent ; ils ne se trouvèrent point à l’assemblée d’alors, et ne voulurent point confirmer le décret, ni se charger de la déposition. Il y avait dans l’assemblée si peu de citoyens distingués, que le chef des plus notables était ce Méandrius dont la langue, comme un soufflet de sédition, ne manqua pas d’allumer la fureur de cette multitude indigente. Voici donc le juste motif de ressentiment et le sujet de plainte d’une ville remplie d’honneur, comme je l’ai toujours pensé, et de gravité, comme elle s’en pique. Elle se plaint qu’on lui a enlevé un argent que les villes avaient mis chez elle en dépôt au nom du père de Flaccus. J’examinerai ailleurs ce qui a été permis à son fils : je me contente maintenant de demander aux Tralliens s’ils prétendent que cet argent dont ils se plaignent d’avoir été frustrés, était à eux, et si c’était pour eux que les villes avaient contribué ? Qu’ils répondent. Ce n’est point là, disent-ils, ce que nous prétendons. — Que prétendez-vous donc ? — Que cet argent a été transporté chez nous, qu’il nous a été confié au nom de Flaccus père, pour servir aux fêtes et aux jeux institués en son honneur. — Eh bien ! — Il ne vous était pas permis de le prendre. — C’est ce que je verrai dans l’instant — je m’arrête d’abord à ce point. Une ville qui a de la dignité, des richesses, de la magnificence, se plaint de ne pouvoir retenir l’argent d’autrui ; elle dit avoir été dépouillée, parce qu’on ne lui a pas laissé ce qui n’était pas à elle. Peut-on rien dire, peut-on rien imaginer qui annonce moins de pudeur ? On a fait choix d’une ville, on y a déposé tout l’argent qu’a donné l’Asie pour honorer la mémoire du père de Flaccus. Cet argent a été détourné à un autre usage ; on l’a mis à intérêt ; il n’a été repris qu’après bien des années : quel tort a-t-on fait à la ville ?

XXIV. Mais elle en est mécontente. Je le crois ; car elle s’est vu arracher, contre son espérance, un gain qu’elle avait dévoré en espérance. Mais elle se plaint. C’est manquer de pudeur, car nous ne sommes pas en droit de nous plaindre de tout ce qui nous fâche. Mais elle charge Flaccus dans les termes les plus forts. Ce n’est point la ville, c’est une foule aveugle, ameutée par Méandrius. Ici, juges, rappelez-vous quel est l’emportement de la multitude, quelle est en particulier la légèreté des Grecs, et ce que peut, dans une assemblée populaire, une harangue séditieuse. À Rome même, dans une ville aussi grave et aussi modérée où la place publique est remplie de tribunaux, de magistrats, d’hommes vertueux et de citoyens honnêtes, où le sénat, pour ainsi dire, observe attentivement la tribune, pour réprimer ses fougues et la contenir dans le devoir, quel tumulte néanmoins, quelles agitations ne voyez-vous pas dans les assemblées ? Qu’arrive-t-il, croyez-vous, à Tralles ? N’arrive-t-il pas la même chose qu’à Pergame ? Ces villes voudront peut-être nous faire croire qu’elles ont pu être plus facilement déterminées, par une seule lettre de Mithridate, à briser les liens qui les unissent au peuple romain, à trahir leur foi, à violer toutes les lois du devoir et de l’humanité, qu’excités par un discours à rendre témoignage contre le fils d’un homme qu’elles avaient résolu d’éloigner de leurs murs à force ouverte. Ainsi, ne m’objectez plus tous ces noms de villes distinguées : la famille de Flaccus ne redoutera pas les dépositions de ceux dont elle a méprisé les armes. Et vous qui déposez contre lui, vous êtes forcés de convenir que, si vos villes sont gouvernées par les conseils des premiers citoyens, ce n’est point par le caprice de la multitude, mais sur l’avis de leurs principaux habitants qu’elles ont déclaré la guerre à notre empire. Mais si les mouvements d’alors ont été excités par la fougue d’une populace ignorante, souffrez que je ne confonde pas avec la cause publique les fautes de la multitude.

XXV. Mais, dites-vous, Flaccus ne pouvait prendre cet argent. Le père de Flaccus le pouvait-il prendre ou non ? S’il en avait le pouvoir, comme il l’avait sans doute, son fils pouvait enlever un argent fourni pour honorer son père ; il pouvait l’enlever à ceux auxquels il ne prenait rien. S’il ne l’avait pas, son fils, et même tout autre héritier, était toujours en droit d’enlever la somme après sa mort. Pour les Tralliens, quoique pendant plusieurs années ils l’eussent fait valoir à de gros intérêts, ils ont néanmoins obtenu de Flaccus tout ce qu’ils ont voulu, et ils n’ont point manqué de pudeur au point d’oser dire, ce qu’a dit Lélius, que le roi Mithridate leur avait enlevé cet argent. Qui, en effet, ignore que Mithridate s’est montré plus jaloux d’enrichir les Tralliens que de les dépouiller ? Si je donnais à cet article les développements qu’il mérite, j’élèverais la voix, Romains, je montrerais avec plus de force que je n’ai fait jusqu’à présent, quelle créance vous devriez donner à des témoins d’Asie. Je rappellerais à votre souvenir ces temps désastreux de la guerre de Mithridate, où le même jour, le même instant vit l’horrible massacre de tous les citoyens romains répandus dans un si grand nombre de villes, nos préteurs livrés à l’ennemi, nos lieutenants précipités dans les fers, la mémoire du nom romain, avec les traces de notre empire, effacée de toutes les maisons des Grecs, et même de leurs archives. Dieu, père, sauveur de l’Asie, Évius, Nysius, Bacchus, Liber ; tels étaient les noms qu’ils donnaient à Mithridate. Dans le même temps que l’Asie fermait ses portes au consul Flaccus, elle recevait et même appelait dans ses villes le barbare de Cappadoce. S’il ne nous est pas possible d’oublier ces tristes événements, que du moins il nous soit permis de les taire ; qu’il me soit permis de me plaindre de la légèreté des Grecs plutôt que de leur cruauté. Auront-ils, ces Grecs, quelque créance auprès de ceux dont ils ont voulu la destruction ? Oui, tous ceux d’entre nous qu’ils ont pu saisir, ils les ont massacrés en pleine paix ; ils ont anéanti, autant qu’il était en eux, le nom des citoyens romains.

XXVI. Viendront-ils donc vanter leurs services dans une ville qu’ils détestent ? devant des hommes qu’ils ne voient qu’à regret, dans une république qu’ils auraient anéantie, s’ils en avaient eu la force comme ils en avaient la volonté ? Qu’ils regardent ces députés d’élite qui rendent témoignage en faveur de Flaccus, ces députés de la véritable Grèce ; qu’alors ils s’examinent, qu’ils se comparent à eux ; qu’alors ils préfèrent, s’ils l’osent, leur dignité à celle de ces peuples.

Voici les députés d’Athènes, de cette ville où l’on croit que les sciences, les lettres, les arts, l’agriculture, les cérémonies de la religion, les formes de la justice et les lois ont pris naissance, et de là se sont répandus sur toute la terre ; cette ville, dont les dieux mêmes, dit-on, se sont disputé la possession pour sa beauté ; dont l’antiquité a fait dire qu’elle a engendré elle-même ses citoyens, en sorte qu’elle est appelée à la fois leur mère, leur nourrice, leur patrie ; cette ville qui jouit d’une telle célébrité, que le nom de la Grèce, déchu et tombé presque entièrement, ne se soutient plus que par la gloire d’Athènes. Voici les députés de Lacédémone, de ce peuple connu et fameux par ses exploits, où les citoyens apportent en naissant une bravoure que l’éducation fortifie ; de ce peuple qui, seul dans l’univers, depuis plus de sept cents ans, conserve fidèlement ses lois et ses mœurs. Voici une foule de députés de toute l’Achaïe, de la Béotie, de la Thessalie, ces régions où naguère Flaccus commandait en qualité de lieutenant sous le général Métellus.

Je ne vous oublie pas, ô Marseille, vous qui avez connu Flaccus comme guerrier et comme questeur ; vous dont les mœurs et les solides vertus sont à mes yeux préférables à tout ce qu’on voit, je ne dis pas dans la Grèce, mais peut-être chez tous les peuples ; vous, dont la république, dans un tel éloignement des contrées, des connaissances et du langage de la Grèce, placée à l’extrémité du monde, entourée de nations gauloises, battue, pour ainsi dire, des flots de la barbarie, est si bien gouvernée par la sage politique de ses chefs, qu’il est plus facile de louer que d’imiter ses institutions. Voilà les témoins de Flaccus ; voilà ceux qui rendent hommage à son désintéressement : à des Grecs passionnés, nous opposons des Grecs irréprochables.

XXVII. Toutefois, pour peu qu’on ait voulu s’instruire dans cette partie de l’histoire, ne sait-on pas qu’il n’y a que trois sortes de Grecs véritables ? Les uns sont les peuples d’Athènes, Ioniens d’origine ; les autres étaient appelés Éoliens ; les troisièmes, Doriens. Toute cette Grèce qui a rendu son nom célèbre, qui s’est distinguée par sa politesse, par son génie, par tous les genres de talents, même par l’étendue de sa puissance et la gloire de ses armes, n’occupe, comme vous savez, Romains, et n’a toujours occupé qu’une petite partie de l’Europe. Après avoir conquis les côtes maritimes de l’Asie, elle les a entourées d’une ceinture de villes, moins pour fortifier cette région par des colonies, que pour la tenir sous son autorité. Ainsi donc, témoins asiatiques, quand vous voudrez vous faire une idée juste du crédit que vous apportez au tribunal, examinez les différentes contrées de l’Asie, et songez, non à ce que les étrangers disent de vous, mais à ce que vous prononcez vous-mêmes sur le caractère de vos peuples.

Toute votre Asie, je pense, est composée de la Phrygie, de la Mysie, de la Carie, de la Lydie. Est-ce de nous ou de vous que vient ce proverbe : UN PHRYGIEN BATTU EN DEVIENT-IL MEILLEUR ? Et pour toute la Carie, n’est-ce pas une chose reçue parmi vous, que si l’on veut essayer une périlleuse expérience, il faut la faire sur un Carien ? Quoi de plus usité, de plus vulgaire chez les Grecs, que d’appeler le dernier des Mysiens l’homme que l’on méprise le plus ? Que dirai-je de la Lydie ? quel Grec fit jamais une comédie où l’esclave jouant le rôle principal, ne fût un Lydien ? Est-ce donc vous faire injure que de vouloir nous en tenir, sur votre compte, à votre propre jugement ?

Je crois avoir assez parlé, et même plus qu’il ne faut, des témoins asiatiques en général : c’est à vous, Romains, si j’ai oublié quelque chose, de suppléer par vos réflexions à tout ce qu’on pourrait ajouter sur la légèreté, l’inconstance et la passion de ces hommes.

XXVIII. Vient ensuite l’or des Juifs, et cette imputation si odieuse. Voilà, sans doute, pourquoi cette cause est plaidée auprès des degrés Auréliens ; c’est pour ce chef d’accusation, Lélius, que vous avez choisi ce lieu et cette foule de Juifs qui nous entourent. Vous savez quel est leur nombre, leur union, leur pouvoir dans nos assemblées. Je parlerai bas, de manière à n’être entendu que des juges. Comme il ne manque pas de gens qui animent contre moi et contre les meilleurs citoyens ceux que vous protégez, je ne veux pas fournir ici de nouvelles armes à leur malveillance.

C’était la coutume de transporter tous les ans de l’Italie, et de toutes les provinces, à Jérusalem, de l’or amassé par les Juifs ; un édit de Flaccus défendit cette exportation aux Asiatiques. Qui pourrait, juges, ne pas approuver une telle mesure ? Le sénat, par les décrets les plus sévères, avant et sous mon consulat, défendit de transporter de l’or. Il y avait de la sagesse à rompre le cours d’une superstition barbare ; de la fermeté à braver, pour le bien de la république, cette multitude de Juifs, qui troublent quelquefois nos assemblées. Mais, dit-on, Pompée, vainqueur et maître de Jérusalem, n’a touché à rien dans le temple. C’est de sa part, entre mille autres, un trait de prudence, de n’avoir point donné lieu aux discours de la calomnie dans une ville aussi soupçonneuse et aussi médisante. Car ce n’est pas, je crois, la religion des Juifs, d’un peuple ennemi, mais sa propre modération, qui a retenu cet illustre général. Où donc est ici le délit ? Vous ne nous reprochez aucun vol ; vous ne pouvez condamner l’ordonnance de Flaccus ; vous convenez que le sénat a prononcé, qu’un jugement a été rendu, que cet or a été recherché et produit au grand jour ; les faits mêmes prouvent que ce ministère a été rempli par des hommes de la première distinction. Dans la ville d’Apamée, l’or a été saisi aux yeux de tout le monde, et un peu moins de cent livres ont été pesées dans la place publique, aux pieds du préteur, par Sext. Césius, chevalier romain, homme intègre et désintéressé. À Laodicée, L. Péducéus, un de nos juges, en a pesé lui-même un peu plus de vingt livres ; à Adramyttium, Cn. Domitius, lieutenant de la province, a fait aussi cet examen ; on en a saisi fort peu à Pergame. Enfin, on sait le compte de l’or ; il a été versé dans le trésor public. On ne nous reproche pas de vol, on cherche à nous rendre odieux ; on se tourne vers le peuple, on déclame avec affectation du côté de la multitude qui environne le tribunal. Chaque ville a son culte, Lélius ; nous avons le nôtre. Lorsque les Juifs étaient en paix avec nous, et Jérusalem florissante, nous trouvions cependant les cérémonies de leurs sacrifices trop peu dignes de la majesté de notre empire, de la splendeur de notre nom, des institutions de nos ancêtres : elles le sont encore plus à présent que cette nation a fait connaître, en nous faisant la guerre, ses sentiments pour la république ; et que les dieux immortels, en permettant qu’elle fût vaincue et tributaire, ont montré leur sollicitude pour elle !

XXIX. Ainsi, puisque vous voyez tourner entièrement à notre louange la chose même dont vous avez voulu nous faire un reproche, passons maintenant aux plaintes des citoyens romains. Commençons par celle de Décianus. De quoi donc, enfin, Décianus, avez-vous à vous plaindre ? Vous commercez dans une ville libre. D’abord, permettez-moi un peu de curiosité. Le commerce sera-t-il longtemps encore l’unique soin d’un homme de votre naissance ? Il y a déjà trente ans que vous vivez dans la place publique, je dis de Pergame. Vous ne venez à Rome que de loin à loin, s’il vous prend envie de voyager ; vous y apportez un visage nouveau, un ancien nom, de la pourpre de Tyr. Je vous envie cette pourpre ; il y a si longtemps qu’elle vous fait briller ! Mais soit ; votre goût est de commercer : et pourquoi ne commercerait-on pas à Pergame, à Smyrne, à Tralles, où il y a nombre de citoyens romains, où la justice se rend par nos magistrats ? Le repos vous plaît, dites-vous : vous ne pouvez souffrir la foule, le préteur, les procès ; vous aimez la liberté des Grecs. Pourquoi donc les habitants d’Apollonide, ces alliés si fidèles et si dévoués au peuple romain, sont-ils traités par vous plus durement qu’ils ne le furent jamais par Mithridate, ou même par votre père ? pourquoi les rendez-vous malheureux ? pourquoi ne leur permettez-vous pas de jouir de leur liberté ? pourquoi ne peuvent-ils pas être libres ? Ce sont les hommes de toute l’Asie les plus sages, les plus réglés dans leurs mœurs, les plus éloignés du luxe et de la légèreté des Grecs ; des pères de famille contents de ce qu’ils ont ; de bons agriculteurs aimant la campagne : ils ont des terres naturellement fertiles, que les soins et la culture rendent meilleures encore. Vous avez peut-être voulu avoir des fonds dans leur territoire. J’aurais mieux aimé, si de bonnes terres avaient quelque attrait pour vous, que vous en eussiez acquis près de nous, dans le territoire de Crustuminum ou de Capène. Mais, à la bonne heure, suivant un mot de Caton : On est dédommagé de l’éloignement par le bon marché. Il y a loin du Tibre au Caïque, sur les bords duquel Agamemnon lui-même se serait égaré avec son armée, s’il n’eût trouvé Télèphe pour lui servir de guide. Mais je vous le passe : la ville vous plaisait, le pays vous a charmé : au moins fallait-il acheter.

XXX. Amyntas est le premier d’Apollonide par l’estime et la considération dont il jouit, par sa naissance et par ses richesses. Décianus attira chez lui la belle-mère d’Amyntas, femme d’un esprit faible, assez riche ; et abusant de son ignorance, il plaça ses propres esclaves dans ses terres ; il prit à Amyntas son épouse enceinte, qui est accouchée d’une fille chez lui : l’épouse et la fille d’Amyntas sont encore aujourd’hui chez Décianus. Dites-moi, Décianus, ai-je inventé quelqu’un de ces faits ? Tout ce que je dis est connu des nobles du pays, des gens honnêtes, de nos citoyens, des moindres commerçants. Levez-vous, Amyntas ; redemandez à Décianus, non votre argent, non vos terres ; qu’il garde pour lui votre belle-mère ; mais qu’il vous rende votre épouse ; qu’il rende sa fille à un père malheureux. Il ne peut lui rendre ses membres qu’il a estropiés avec le fer, des pierres et des bâtons, ni les mains qu’il lui a rompues, ni les doigts qu’il lui a écrasés, ni les nerfs qu’il lui a coupés : rendez, Décianus, sa fille, oui sa fille, à un père infortuné. Êtes-vous étonné que Flaccus n’ait pas approuvé cette conduite ? Mais, je vous prie, qui est-ce qui l’a approuvée ? Vous avez fait de fausses acquisitions, vous avez fait de fausses saisies de terres, avec des femmes que vous avez manifestement trompées, et auxquelles il fallait donner un tuteur, suivant les lois grecques. Vous avez fait signer Polémocrate, cette âme mercenaire, ce ministre de vos malversations. Polémocrate a été traduit en justice par Dion, pour dol et pour fraude au sujet de la tutelle même. Quel concours de toutes les villes voisines ! comme on était animé contre lui ! quelles plaintes on faisait entendre ! Polémocrate a été condamné tout d’une voix ; on a prononcé la nullité des ventes, la nullité des saisies : et vous ne restituez pas ? Non, vous vous adressez aux citoyens de Pergame, vous leur demandez de porter sur leurs registres vos saisies et vos admirables acquisitions. Ils rejettent votre demande, ils vous refusent. Mais quels hommes vous refusent ? les habitants de Pergame, vos panégyristes. Vous m’avez semblé aussi fier de l’éloge qu’ils font de vous, que si vous eussiez obtenu les distinctions dont jouissaient vos ancêtres ; et vous vous jugiez supérieur à Lélius, parce que la ville de Pergame faisait votre éloge. La ville de Pergame est-elle plus distinguée que celle de Smyrne ? Les habitants même ne le disent pas.

XXXI. Je voudrais avoir assez de temps pour faire lire le décret que le peuple de Smyrne a rendu pour honorer les obsèques de Castricius. On verrait comment d’abord on a fait entrer son corps dans la ville, ce qu’on ne fit jamais pour personne ; comment ensuite il était porté par une troupe de jeunes gens ; enfin comment on avait mis sur son cercueil une couronne d’or : honneurs qui ne furent point accordés aux cendres de l’illustre Scipion, quand il mourut à Pergame. Mais quels noms, grands dieux ! donne-t-on à Castricius ? C’était l’honneur de la patrie, l’ornement du peuple romain, la fleur de la jeunesse. Ainsi, Décianus, si vous aimez la gloire, je vous conseille de chercher d’autres distinctions. Les habitants de Pergame se sont moqués de vous ; car enfin ne vous aperceviez-vous pas qu’ils vous jouaient, lorsque publiquement ils vous traitaient de personnage illustre, doué d’une sagesse admirable et d’un rare génie ? Ils vous jouaient, croyez-moi ; et quand ils vous décrétaient une couronne d’or, tandis qu’en effet ils ne vous donnaient pas un grain d’or, ne pouviez-vous point dès lors reconnaître aisément qu’ils voulaient rire ? Quoi qu’il en soit, les habitants de Pergame, vos panégyristes, ont rejeté les saisies que vous leur présentiez. P. Orbius, homme plein d’honneur et d’intégrité, a prononcé contre vous sur toutes les questions.

XXXII. Vous avez été mieux traité par un de mes amis, P. Globulus. Que n’avons-nous été dans le cas de n’avoir, ni lui ni moi, sujet de nous en repentir ! Vous dites que Flaccus a prononcé injustement contre vous, et vous ajoutez la cause de vos inimitiés ; c’est, dites-vous, que votre père, étant tribun, avait cité en justice le père de Flaccus, alors édile curule. Mais cela n’a pas dû faire beaucoup de peine même au père de Flaccus, puisque celui qui a été cité a été fait depuis préteur et consul, et que celui qui le citait n’a pu rester dans sa ville comme particulier. Mais si vous trouviez justes vos inimitiés, pourquoi, lorsque Flaccus était tribun des soldats, avez-vous servi dans la légion qu’il commandait, quoique les lois militaires vous dispensassent de servir sous un commandant prévenu contre vous ? Pourquoi Flaccus, préteur, a-t-il admis dans son conseil le fils de l’ennemi de son père ? Vous savez tous, Romains, combien de pareilles considérations sont sacrées. Et maintenant nous sommes accusés par ceux que nous avons admis dans notre conseil. Flaccus a prononcé. L’a-t-il fait autrement qu’il ne devait ? Contre des hommes libres. A.t-il prononcé malgré un décret du sénat ? Contre un absent. Vous étiez sur les lieux, vous refusiez de paraître ; ce n’est point là prononcer contre un accusé absent. SÉNATUS-CONSULTE. JUGEMENT DE FLACCUS. Si Flaccus n’eût pas prononcé un simple jugement juridique, s’il eût rendit une ordonnance prétorienne, pourrait-on le blâmer ? Blâmerez-vous aussi la lettre de mon frère, cette lettre pleine d’humanité et de justice, par laquelle il redemandait les femmes dont j’ai parlé plus haut, qu’on avait reléguées à Patare ? Lisez la lettre de Q. Cicéron. LETTRE DE Q. CICÉRON.Les habitants d’Apollonide, dans une assemblée convoquée exprès, n’ont-ils pas dénoncé à Flaccus vos usurpations ? N’ont-elles pas été discutées devant le tribunal d’Orbius ? n’ont-elles pas été portées à celui de Globulus ? Toutes les requêtes des Apollonidiens, présentées à notre sénat, lorsque j’étais consul, avaient-elles d’autre objet que les injustices du seul Décianus ?

Que dis-je ? vous avez osé comprendre ces domaines dans le dénombrement de vos biens. Je ne dis pas que c’étaient les terres d’autrui ; que vous les possédiez par la violence ; que les habitants d’Apollonide vous en avaient convaincu ; que ceux de Pergame avaient refusé de les porter sur leurs registres ; je ne dis pas même que nos magistrats les avaient adjugées à leurs vrais maîtres ; enfin que vous n’y aviez aucun droit, ni comme propriétaire, ni comme possesseur actuel. Je vous demande si vous avez sur ces terres tous les droits civils, si vous pouvez les vendre, les aliéner, en porter l’état au trésor, devant le censeur ? enfin dans quelle tribu vous les avez placées pour le cens ? Vous vous êtes mis dans le cas que, s’il était arrivé quelque conjoncture fâcheuse, on aurait levé un impôt sur les mêmes terres, et à Rome et à Apollonide. Mais soit ; c’est une vanité de votre part. Vous avez voulu porter sur l’état de vos biens une grande étendue de terres, et de terres qui ne peuvent être distribuées au peuple de Rome. Vous y avez encore porté cent trente mille sesterces d’argent comptant. Je ne pense pas que ce soit vous qui l’ayez compté. Mais laissons cela. Vous y avez porté les esclaves d’Amyntas, et par cette démarche vous ne lui avez fait aucun tort, puisqu’il possède ces esclaves. D’abord il éprouva une vive crainte, en apprenant votre déclaration. Il consulta ; tous les jurisconsultes furent d’accord : ils pensèrent que s’il suffisait à Décianus de déclarer des biens pour se les rendre propres, il serait bientôt fort riche ; mais ils répondirent qu’il n’en était rien. Flaccus, connaissant de la chose, en a jugé de même : de là son arrêt.

XXXIII. Telle est, Romains, la cause des inimitiés de Décianus ; tel est le ressentiment qui lui a fait déférer à Lélius cette importante accusation. Car voici comme Lélius s’est plaint de la perfidie de Décianus : Celui, dit-il, qui m’a déféré cette cause, qui m’a engagé à la prendre, qui m’a déterminé, celui-là même, gagné par Flaccus, m’a abandonné et trahi. Comment, Décianus, c’est à un homme qui vous avait admis dans son conseil, qui vous avait conservé toutes les prérogatives de votre rang, à un homme rempli d’honneur, issu d’une des plus nobles familles, connu par ses services envers la république ; c’est à un tel homme que vous avez suscité un accusateur ; c’est lui que vous avez exposé à perdre toute son existence civile ! Mais non ; je vais défendre Décianus, que Lélius a soupçonné sans raison. Croyez-moi, Lélius, Décianus n’a pas été gagné. Eh ! quel avantage aurait-on trouvé à le corrompre ? Plus de temps pour plaider ? Mais la loi n’accorde que six heures à chacune des parties. Combien Décianus ne vous eût-il pas ôté d’heures, s’il eût voulu se prêter à vos désirs ? Vous avez craint plutôt, ainsi qu’il le soupçonne lui-même, vous avez craint son talent, s’il vous eût été adjoint. Comme il s’entendait à embellir ce qu’il traitait, comme il interrogeait les témoins avec adresse, et qu’il avait l’art de les embarrasser, il est résulté de votre crainte, et du jugement du peuple, que vous n’avez pas voulu lui succéder. Aussi est-ce pour la forme seulement que vous vous êtes adjoint Décianus. Voilà ce qui est vraisemblable ; mais il ne l’est pas que Décianus ait été gagné par Flaccus. Sachez, Romains, qu’il en est de même du reste ; par exemple, de ce que dit Luccéius, que Flaccus a voulu lui donner deux millions de sesterces pour l’engager à trahir sa foi. Et vous accusez d’avarice celui que vous dites avoir voulu perdre deux millions de sesterces ! Car pourquoi vous aurait-il acheté ? pour vous mettre dans ses intérêts ? Mais quelle partie de la cause vous aurait-il confiée ? Vous aurait-il payé pour dévoiler les intrigues de Lélius, pour nommer les témoins qui sortaient de chez lui ? Mais ne voyons-nous pas qu’ils habitent avec lui ? qui est-ce qui l’ignore ? Pour dire que les registres étaient au pouvoir de Lélius ? le fait n’est plus douteux. Pour que votre accusation fût moins véhémente, moins éloquente ? Ici vous me donnez des soupçons ; car vous avez parlé de manière à faire penser qu’on a obtenu de vous quelque chose.

XXXIV. Mais il a été fait à Andron Sextilius une grande injustice, une injustice criante : Valéria, sa femme, étant morte sans avoir fait de testament, Flaccus a conduit cette affaire comme si la succession lui appartenait. Je serais bien aise de savoir en quoi vous le blâmez. Est-ce parce qu’il n’était pas fondé dans ses demandes ? Comment le prouvez-vous ? Valéria, dit-il, était de condition libre. L’habile jurisconsulte ! Est-ce qu’on ne peut pas hériter des femmes de condition libre ? Elle était, dit-il, en puissance de mari. J’entends ; mais y était-elle par droit de cohabitation annuelle ou par contrat ? Ce ne pouvait être par droit de cohabitation, puisqu’on ne saurait donner atteinte à la tutelle légitime sans le consentement de tous les tuteurs. Était-ce par contrat ? cela s’était donc fait du consentement de tous les tuteurs ; et vous n’oserez pas dire que Flaccus fut du nombre. Reste à dire, ce qu’on ne cesse de répéter à grands cris, que Flaccus, étant préteur, ne devait pas être juge en sa propre affaire, ni parler de succession. Je m’adresse à vous, L. Lucullus, à vous qui devez prononcer dans cette cause : je sais que votre générosité rare envers vos amis et vos proches, et les grands services que vous leur avez rendus, vous ont procuré de riches successions lorsque vous gouverniez la province d’Asie comme proconsul. Si quelqu’un les eût réclamées comme à lui, les auriez-vous cédées ? Et vous, T. Vettius, s’il vous tombe en Afrique quelque succession, en abandonnerez-vous la jouissance ? ou retiendrez-vous votre bien sans être taxé de cupidité, sans compromettre votre honneur ? Que dis-je ? dès la préture de Globulus, la succession a été réclamée au nom de Flaccus. Ce n’est donc pas l’occasion et la circonstance, la violence et la force, l’autorité et les faisceaux, qui ont porté Flaccus à commettre une injustice.

C’est encore de ce côté-là que M. Lurcon, homme plein de vertu, mon ami, a dirigé tous les traits de sa déposition : il a dit qu’un préteur, dans sa province, ne devait pas revendiquer d’argent contre un particulier. Pourquoi, Lurcon, ne le doit-il pas ? Il ne doit pas en ravir, en extorquer, en recevoir contre les lois : mais vous ne persuaderez jamais qu’il ne doive pas en revendiquer, à moins que vous ne prouviez que les lois le défendent. Sera-t-il donc juste de se faire donner des lieutenances honoraires pour aller réclamer ce qui est dû, comme vous avez fait dernièrement vous-même, comme ont souvent fait beaucoup d’hommes de bien, ce que je ne blâme pas, quoique les alliés s’en plaignent ; et si, dans sa province, un préteur ne néglige pas un héritage, croyez-vous qu’il soit répréhensible et condamnable ?

XXXV. Valéria, dit-on, avait abandonné toute sa dot à son mari. Vous ne pouvez faire valoir cette raison, si vous ne montrez que Valéria n’était point sous la tutelle de Flaccus. Si elle y était, toute donation faite sans son consentement est nulle. Lurcon, je l’avoue, par égard pour son serment et pour sa vertu, a mesuré les termes de sa déposition : vous avez vu néanmoins qu’il en voulait à Flaccus. Il n’a point caché le motif de son ressentiment ; il n’a pas cru devoir le taire. Il s’est plaint que son affranchi avait été condamné sous la préture de Flaccus. Qu’il est triste d’avoir à gouverner des provinces ! L’exactitude nous y crée des ennemis, et la négligence, de sévères censeurs : la rigueur expose à des dangers ; on n’attache aucun prix à la douceur ; on vous parle, et c’est pour vous séduire ; on vous approuve, et c’est pour vous perdre : vous voyez sur tous les fronts l’amitié ; la haine se cache au fond des cœurs : on dissimule les mécontentements, on prodigue au dehors les caresses : un préteur va-t-il venir, on l’attend avec impatience ; est-il venu, on n’est occupé qu’à lui plaire ; il part, on l’oublie. Mais laissons nos plaintes ; on croirait peut-être n’y voir que l’éloge de notre indifférence pour les gouvernements de provinces. Flaccus a écrit au sujet du fermier d’un honorable citoyen, P. Septimius : ce fermier avait commis un meurtre. Vous avez pu voir combien Septimius était courroucé. Flaccus a fait juger l’affranchi Lurcon : Lurcon devient son ennemi mortel. Quoi donc ! fallait-il livrer l’Asie aux affranchis d’hommes puissants et considérés ! Flaccus a-t-il donc quelque inimitié secrète avec vos affranchis ? Ne blâmez-vous la sévérité que quand il s’agit de vous et des vôtres, et ne la louez-vous que quand vous prononcez sur notre sort ?

XXXVI. Mais enfin cet Andron, quoique dépouillé de ses biens, comme le disent nos adversaires, ne se présente pas pour déposer ; et quand il se présenterait, C. Cécilius a été témoin de l’arrangement qu’ont fait ensemble Andron et Flaccus. Quel homme que Cécilius ! de quelle considération ne jouit-il pas ! que ses mœurs sont pures et sa probité irréprochable ! L’arrangement a été signé par C. Sextilius, neveu de Lurcon, homme plein d’honneur, de sagesse et de fermeté. S’il y avait de la fraude, de la surprise, de la violence, de la crainte, qui les forçait de conclure un accord ? qui forçait les autres d’y être présents ? Mais si tout l’argent de la succession a été remis à ce jeune Flaccus ; s’il a été réclamé et recueilli par les soins d’Antiochus, affranchi de son père, qui avait toute l’estime de ce vieillard, n’est-il pas clair que nous évitons tout reproche d’avarice, et même que notre générosité mérite de grands éloges ? Flaccus a abandonné à son jeune parent une succession commune, que, suivant la loi, ils devaient partager également entre eux : il n’a rien touché des biens de Valéria. Ce que la sagesse du jeune homme, et non sa propre richesse, l’engageait à faire, il l’a fait de la manière la plus généreuse et la plus noble. On doit en conclure qu’il n’a pas envahi des biens contre les lois, puisqu’il a abandonné si volontiers une succession.

Mais voici une accusation grave, celle de Falcidius. Il dit avoir donné à Flaccus cinquante talents. Écoutons-le lui-même. Il n’est pas ici. Comment donc déposera-t-il ? Sa mère produit une lettre, et sa sœur une autre. Il leur a écrit, disent-elles, qu’il a donné à Flaccus une somme si considérable. Ainsi donc, un homme que personne ne croirait, quand il prêterait serment la main sur l’autel, persuadera ce qu’il voudra par une simple lettre ! Mais quel est ce Falcidius ? qu’il aime peu ses concitoyens ! Il avait un patrimoine assez ample, qu’il pouvait dépenser ici avec nous ; il a mieux aimé le dissiper dans les festins des Grecs. Pourquoi s’éloigner de cette ville, se priver des avantages de la liberté romaine, courir les risques d’une navigation, comme s’il ne pouvait pas manger son bien à Rome ? Maintenant, cet aimable fils écrit enfin à sa mère ; et profitant de la simplicité de cette femme, il veut lui faire accroire que l’argent avec lequel il est parti et qu’il a follement dissipé, a été donné à Flaccus.

XXXVII. Les récoltes des Tralliens ont été vendues sous la préture de Globulus ; Falcidius les avait achetées neuf cent mille sesterces. S’il donne à Flaccus une somme de cinquante talents, il la donne, sans doute, pour valider son achat. Il a donc acheté quelque objet qui certainement valait beaucoup plus. Il donne de son gain sans rien ôter de sa bourse : il gagne moins seulement. Pourquoi donc ordonne-t-il de vendre sa terre d’Albe ? pourquoi cherche-t-il, par des flatteries, à gagner sa mère ? pourquoi, dans ses lettres, s’étudie-t-il à surprendre la faiblesse de sa mère et de sa sœur ? Pourquoi, enfin, ne dépose-t-il pas lui-même ? Il est retenu, je crois, dans la province. Sa mère assure le contraire. Il serait venu, dit-elle, si on l’eût sommé. Vous l’auriez fait sans doute, Lélius, si vous aviez fondé quelque espoir sur la déposition d’un pareil témoin. Mais vous n’avez pas voulu le détourner de ses affaires. Il y avait un défi important, un démêlé sérieux entre lui et les Grecs. Les Grecs, je pense, ont été vaincus ; car lui seul l’emporte sur toute l’Asie pour le talent de boire et d’épuiser de larges coupes. Mais enfin, Lélius, qui vous a parlé de ces lettres ? Les femmes disent qu’elles ne le savent pas. Qui donc vous en a instruit ? Est-ce Falcidius lui-même qui vous a informé qu’il avait écrit à sa mère et à sa sœur ? N’a-t-il pas même écrit à votre sollicitation ? Mais n’interrogez-vous, ni M. Ébutius, cet homme grave, empli d’honneur, allié de Falcidius ; ni C. Manilius, son gendre, dont le caractère n’est pas moins estimable ? Ils auraient certainement entendu dire quelque chose d’une somme aussi forte, si elle eût été réellement donnée. Quoi donc, Décianus, avez-vous cru, en faisant lire ces lettres, en produisant de telles femmes, en donnant des louanges à l’auteur des lettres absent ; avez-vous cru pouvoir accréditer une accusation semblable, surtout quand vous paraissez déclarer, en ne faisant point venir Falcidius, qu’une lettre supposée aurait, selon vous, plus d’autorité que les paroles trompeuses et les plaintes contrefaites de Falcidius lui-même ?

XXXVIII. Mais pourquoi, Romains, pourquoi vous entretenir si longtemps de la prétendue injure faite à Andron, des lettres de Falcidius, ou du revenu de Décianus ? Pourquoi me taire sur le salut de tous les citoyens, sur la fortune de Rome, sur les intérêts de l’État ; enfin sur toute la république, dont le sort, oui, dont le sort repose aujourd’hui dans vos mains ? Vous voyez quels mouvements nous environnent, quels troubles et quels désordres se préparent. Certains hommes trament beaucoup de projets ; ils voudraient surtout vous voir vous-mêmes, dans vos arrêts et vos sentences, vous déclarer et vous armer contre les meilleurs citoyens. Vous avez défendu par plusieurs jugements sévères la dignité de la république contre la perversité des conjurés : ils croient que la face de la république ne sera point assez changée, s’ils ne font retomber la peine des citoyens pervers sur la tête des premiers bienfaiteurs de la patrie. Caïus Antonius a succombé. Peut-être n’était-il pas sans reproche. Mais Antonius même, je suis en droit de le dire, n’eût pas été condamné par des juges tels que vous. Sa condamnation a paré de fleurs le tombeau de Catilina, et rassemblé autour de ses cendres les plus audacieux des hommes, nos ennemis domestiques, qui sont venus y célébrer des fêtes et des repas : on a rendu à Catilina des honneurs funèbres. Maintenant on cherche à venger sur Flaccus le supplice de Lentulus. Eh ! pouvez-vous offrir à Lentulus, qui a voulu vous égorger dans les bras de vos femmes et de vos enfants, et vous ensevelir dans l’incendie de la patrie, une victime plus agréable que le sang de Flaccus, pour assouvir la haine criminelle dont il était animé contre nous tous ? Apaisons donc par des sacrifices expiatoires les ombres de Lentulus et de Céthégus ; rappelons les factieux que Rome a rejetés de son sein ; subissons à notre tour, s’il le faut, la peine de notre fidélité, et de notre inviolable attachement pour la patrie. Déjà nous sommes nommés par les délateurs ; on forge contre nous des calomnies, on nous intente des accusations capitales. Encore si l’on se servait d’autres personnes pour nous perdre ; si l’on employait le nom du peuple pour ameuter contre nous une multitude ignorante, nous le supporterions plus tranquillement : mais ce qui est intolérable, c’est qu’on se flatte de l’appui des sénateurs et des chevaliers romains, qui, de concert, d’un même esprit et d’un même cœur, ont travaillé avec zèle à sauver l’État ; c’est qu’on prétende, par leur ministère, priver de leurs droits civils et chasser de leur patrie les conseillers, les auteurs et les chefs de cette glorieuse entreprise. Ceux-là connaissent fort bien la volonté et l’intention du peuple : oui, le peuple romain, par tous les moyens possibles, témoigne hautement ce qu’il pense ; parmi les vrais citoyens, il n’y a diversité ni d’opinion, ni de volonté, ni de langage. Si donc on me cite au tribunal du peuple, je m’y présente, et, loin de le récuser, je le demande pour juge. Mais loin de nous la violence ; qu’on n’emploie ni les épées ni les pierres ; que les artisans se retirent ; que les esclaves gardent le silence. Il n’est personne parmi ceux qui viendront m’entendre, pourvu qu’il soit libre et citoyen, qui ne songe plutôt à me récompenser qu’à me punir.

XXXIX. Dieux immortels ! quoi de plus déplorable ? Après avoir arraché le fer et le feu des mains de Lentulus, nous nous confions dans le jugement d’une multitude peu éclairée, et nous redoutons les décisions des citoyens les plus distingués et le plus illustres ! Du temps de nos pères, M. Aquillius, accusé d’une foule de rapines, et convaincu par de nombreux témoins, fut renvoyé absous, parce qu’il s’était signalé dans la guerre des esclaves fugitifs. Dernièrement, lorsque j’étais consul, j’ai défendu C. Pison : comme il avait montré, dans son consulat, beaucoup de fermeté et de courage, il fut conservé pour la république. J’ai défendu encore, dans le même temps, L. Muréna, consul désigné ; il était accusé par d’illustres personnages : aucun des juges, néanmoins, ne crut devoir écouter une accusation de brigue ; ils comprenaient tous, d’après mes discours, que Catilina ayant déjà levé l’étendard de la guerre, il devait y avoir deux consuls aux calendes de janvier. J’ai défendu deux fois, cette année, A. Thermus, homme sage, intègre, doué de toutes les vertus : il a été absous deux fois. C’était l’avantage de l’État ; aussi quelle satisfaction et quelle joie n’a pas fait éclater le peuple romain ! Les juges prudents et expérimentés ont toujours pensé, dans leurs décisions, à ce que demandaient le bien public, la sûreté commune, la gloire et le bonheur de Rome. Lorsque vous prononcerez, juges, ce n’est pas seulement sur Flaccus que vous prononcerez ; mais sur ceux qui veillent et président à la conservation de la république, mais sur tous les bons citoyens ; mais sur vous-mêmes, sur vos femmes et sur vos enfants ; mais sur les jours de chacun, sur la patrie et le salut de tous. Il ne s’agit pas, dans cette cause, des nations et des alliés ; il s’agit de vous, et de la république.

XL. Que si l’intérêt des provinces vous touche plus que votre intérêt propre, loin d’y mettre obstacle, je demande que vous défériez au vœu des provinces. Alors nous opposerons à la province d’Asie, d’abord une grande partie de cette même province, qui a envoyé des députés pour rendre témoignage et pour solliciter les juges en faveur de Flaccus ; et ensuite les provinces de Gaule, de Cilicie, d’Espagne, de Crète. Aux Grecs de Lydie, de Phrygie, de Mysie, résisteront en face les Grecs de Marseille, de Rhodes, de Lacédémone, d’Athènes, toute l’Achaïe, la Thessalie, la Béotie. Les témoins Septimius et Célius seront combattus par P. Servilius et Q. Metellus, qui déposent de la sagesse et de l’intégrité de celui que je défends. La préture de Rome sera mise à côté de celle d’Asie. Toute la vie de Flaccus, toute sa conduite, non démentie, détruira les inculpations d’une seule année. Et s’il ne doit pas être inutile à Flaccus, de s’être montré digne de ses ancêtres lorsqu’il était tribun militaire, questeur, lieutenant, sous d’illustres généraux, dans de florissantes armées, dans de grandes provinces ; qu’il lui soit utile d’avoir uni ses périls aux miens, ici, sous vos yeux, au milieu des dangers qui vous menaçaient tous ; qu’il lui soit utile de recueillir le témoignage des villes d’Italie les plus distinguées, et celui des colonies ; qu’il lui soit utile d’avoir la recommandation, aussi sincère que glorieuse, du sénat et du peuple de Rome.

Ô nuit fatale, qui fut presque pour cette ville une éternelle nuit ! Lorsqu’on pressait les Gaulois de nous déclarer la guerre, Catilina de s’approcher de Rome, les conjurés de s’armer du fer et de la flamme ; lorsque je vous implorais, Flaccus, en attestant le ciel et la nuit, en mêlant mes larmes aux vôtres ; lorsque je recommandais à votre zèle et à votre foi le salut de Rome et de ses citoyens ! c’est vous, Flaccus, c’est vous, digne préteur, qui avez arrêté les messagers de nos malheurs, et ces lettres qui renfermaient nos désastres ; c’est vous qui nous avez fait connaître, à moi et au sénat, les périls que nous courions, et les moyens d’y échapper. Quelles justes actions de grâces ne reçûtes-vous pas alors de moi, du sénat et de tous les gens de bien ! Qui aurait cru qu’aucun des bons citoyens dût jamais refuser, je ne dis pas de vous dérober à une condamnation, mais de vous élever aux premiers honneurs, vous et C. Pomtinius, votre courageux collègue ? Ô nones de décembre, quel glorieux jour vous avez été sous mon consulat ! Je puis vous appeler, avec vérité, le jour de la naissance de Rome, ou du moins celui de sa conservation.

XLI. Ô nuit, qui as précédé ce jour, que tu fus heureuse pour cette ville ! Je crains, hélas ! que tu ne sois funeste que pour nous. Quels étaient alors les sentiments de Flaccus (je ne dirai rien de moi) ! Quel amour il signalait pour la patrie ! quel courage ! quelle fermeté ! Mais pourquoi rappeler ces actes qui alors méritaient les éloges et les applaudissements unanimes de tous les Romains et de tous les peuples du monde ? Je crains aujourd’hui que, loin de nous être utiles, ils ne nous soient pernicieux : car, je le vois, la mémoire des méchants est moins prompte que celle des gens de bien à oublier le passé ! C’est moi, Flaccus, s’il vous arrive quelque disgrâce, oui, c’est moi qui vous aurai perdu : c’est cette main, gage de ma foi, ce sont mes assurances et mes promesses qui vous auront trahi, lorsque je vous jurais que, si nous sauvions la république, vous pouviez compter, pour le reste de vos jours, sur l’appui de tous les gens de bien, sur leur empressement à vous défendre et à vous combler d’honneurs. J’ai pensé, Romains, je me suis flatté, que si notre élévation vous était indifférente, notre conservation du moins vous serait chère.

Flaccus, sans doute, quand même (aux dieux ne plaise ! ) il succomberait en ce jour sous les coups d’ennemis injustes, ne se repentira jamais d’avoir pourvu avec zèle à votre sûreté, à celle de vos enfants, de vos femmes, de vos plus chers intérêts. Il pensera toujours qu’il devait de tels sentiments à l’illustration de sa famille, à sa vertu, à la patrie. Vous, Romains, au nom des dieux, épargnez-vous le repentir de n’avoir pas épargné un tel homme. Eh ! combien en est-il qui suivent la même conduite dans la république ; qui soient jaloux de vous plaire, à vous et à ceux qui vous ressemblent ; qui respectent l’autorité des premiers citoyens et des premiers ordres, lorsqu’ils voient une autre route plus facile pour parvenir aux honneurs et à tous les objets de leur ambition ?

XLII. Laissons-leur tout le reste ; qu’ils aient pour eux la puissance, les honneurs, tous les avantages : mais que ceux qui ont travaillé à sauver l’État puissent au moins se sauver eux-mêmes. Croyez-moi, Romains, ceux qui n’ont pas encore choisi de route dans la carrière des affaires publiques attendent l’issue de ce jugement. Si le grand amour de Flaccus pour tous les gens de bien, et son zèle ardent pour la patrie, causent sa ruine ; qui, par la suite, croyez-vous, aura la folie de ne pas préférer la voie qu’il jugeait auparavant dangereuse et glissante, à la voie ferme et unie de la vertu ? Si vous êtes dégoûtés de citoyens tels que Flaccus, faites-le connaître : ceux qui le pourront, qui auront encore la liberté du choix, changeront de système, suivront une autre route ; mais, si vous voulez voir grossir le nombre des citoyens animés des mêmes sentiments que nous, manifestez votre opinion par le jugement que vous allez prononcer.

C’est surtout, Romains, c’est ce jeune infortuné, votre suppliant et celui de vos enfants, qui attend de vous aujourd’hui des règles de conduite. Si vous lui conservez son père, vous lui montrerez quel citoyen il doit être ; si vous le lui enlevez, vous lui apprendrez qu’une conduite sage, régulière, irréprochable, ne doit attendre de vous aucune récompense. Comme il est dans un âge déjà capable de sentir l’affliction paternelle, sans pouvoir encore y porter remède, il vous conjure de ne pas redoubler la douleur du fils par les larmes du père, ni la tristesse du père par les larmes du fils. Ses regards sont tournés vers moi ; son visage m’implore ; ses pleurs réclament l’exécution de mes promesses ; il me redemande les distinctions que j’avais garanties à son père, pour avoir sauvé la patrie. Que votre pitié, Romains, protège une noble famille, un père courageux, un tendre fils ; conservez à la république un citoyen aussi ferme qu’illustre, conservez-le, soit pour la noblesse de son nom, soit pour l’ancienneté de sa famille, soit pour ce que vaut un pareil homme.
----------------------------------
NOTES


SUR LE PLAIDOYER POUR L. FLACCUS.




III. Servilio imperatore. P. Servilius Isauricus, qui avait triomphé des Isaures et de la Cilicie. — Questeur de M. Pupius Pison, lequel gouverna l’Espagne après sa préture. — Avec un illustre général. Avec Q. Métellus, qui triompha de la Crète, et fut surnommé Créticus.

Periculosissimo reipublicæ. Dans le temps de la conjuration de Catilina.

Timolites ille. Le Tmolus ou Timolus, montagne de la grande Phrygie, sur les confins de la Lydie, célèbre par ses vignes et ses parfums, et où le Pactole prend sa source. Les Grecs l’appellent encore Tomolitzi.

VI. Sed porrigenda manu. Dans la plupart des républiques de la Grèce et de l’Asie Mineure, on donnait son suffrage en levant les mains. De là, χειροτονεῖν et χειροτονία.

VII. Nullam… vim concionis esse voluerunt. Chez les Romains, suivant les règles, on ne portait pas de lois dans l’assemblée tenante ; mais après que les lois avaient été proposées à la tribune et affichées pendant plusieurs jours de suite, on se rendait au Champ de Mars ; et là, si l’on tenait les comices par centuries, le peuple se divisait d’abord par tribus et ensuite par centuries. — Quæ scisceret plebes, aut quæ populus juberet. Ce que le peuple assemblé par tribus (plebs) ordonnait, s’appelait plebis scitum ; ce que le peuple assemblé par centuries {populus) ordonnait, se nommait populi jussum.

Cymœus ille. Cyme, ville d’Asie, dans la partie appelée Éolide. L’Athénagoras, dont il est fait ici mention, avait sans doute été battu de verges sous la préture de Flaccus.

IX. Ad Hypsæum. Hypséus, questeur de Pompée dans la guerre de Mithridate.

X. Tertius ille erat… locus testium. On finissait ordinairement par les témoins ; quelquefois cependant on commençait par les entendre ; quelquefois aussi on les entendait dans le cours de la plaidoirie.

XIII. Ptolemœum regem. C’est le même Ptolémée qui, l’année suivante, sous les consuls Gabinius et Pison, fut privé de son royaume par une loi de Clodius.

Cn. Domitii. Cn. Domitius Calvinus, qui ensuite fut consul avec Messalla.

Adramyttenus. Adramyttium ou Atramyttium, comme on lit souvent dans les auteurs grecs, ville maritime de Mysie, non loin du Caïque. C’était une colonie athénienne. On la nomme encore à présent Adramitti.

XV. Drachmarum. ccvi. Environ 13, 000 livres. — Un peu plus bas, une pareille somme. Le texte porte la même somme énoncée ci-dessus : mais peut-être est-ce une erreur de nombre. Il est difficile de croire qu’Asclépiade eût prétendu avoir remis, lui seul, une somme aussi forte que sa ville.

XVII. Tres equites romani. Ils étaient sans doute nommés commissaires pour juger la cause.

XIX. Quod minime convenit. Pour entendre ce passage, il faut supposer qu’on avait écrit une somme remise à Flaccus, avec toutes les formalités dont il est parlé auparavant, ce que Cicéron appelle aperte referre ; et qu’on avait écrit une autre somme remise au même Flaccus sans employer ces formalités, ce que l’orateur appelle occulte referre.

P. Varino. P. Varinus est fort vraisemblablement le P. Varinius Glaber, qui combattit Spartacus (Appien I, 116), et sur lequel on trouve quelques détails militaires dans le fragment 325 de la grande Histoire de Salluste. Il paraît qu’il avait été préteur en Asie l’an de Rome 680.

XXI. C. Plotio senatore. Sans doute que Plotius avait acheté les esclaves qu’Héraclide avait vendus à Hermippus.

XXIII. Ad hujus dies festos. En quel temps ces fêtes et ces jeux furent-ils institués en l’honneur du père de Flaccus ? avait-il gouverné l’Asie ? à quelle époque ? Si l’on admet, comme on n’en peut douter par le chap. 24, que le client de Cicéron est le fils de L. Valérius Flaccus, consul avec Marius l’an 653, et censeur quatre ans après avec l’orateur M. Antonius, on peut résoudre toutes ces questions ; les fêtes en l’honneur du père de Flaccus furent instituées pendant son gouvernement d’Asie ; et ce fut après avoir été nommé une seconde fois consul, l’an 667, à la place de Marius, mort dans l’année, qu’il vint gouverner l’Asie, où il fut tué par Fimbria.

XXIII. Pellendum suis mænibus. L’histoire ne dit rien ici ; et l’on ne peut savoir les détails du fait dont parle l’orateur.

XXVII. Gens Ionum. Ioniens, descendants d’Ion, fils de Xothus ; Éoliens, descendants d’Éolus, fils d’Hellen ; Doriens, descendants de Dorus, autre fils du même Hcllen.

XXVIII. Invidia Judaici. Les Juifs étaient répandus dans toutes les provinces, et surtout dans les villes d’Asie ; ils envoyaient tous les ans, à Jérusalem, certaine quantité d’or en masse et en lingot : car voilà ce que veut dire en latin aurum, et non de l’or monnayé. C’était une espèce d’offrande pour l’entretien du temple. Flaccus s’empara de cet or, et le versa dans le trésor public. La multitude était mécontente ; elle souffrait avec peine ce mépris, même d’une religion étrangère. D’ailleurs, il y avait un grand nombre de Juifs à Rome, et ils animaient la multitude. — Degrés Auréliens, partie de la place publique où il y avait des degrés en forme d’amphithéâtre. C’est là surtout que s’attroupait le peuple qu’on avait ameuté.

XXIX. Apollonidenses. On ne voit pas quelle autorité Décianus pouvait avoir sur les habitants d’Apollonide, pour qu’ils pussent souffrir d’être traités par lui aussi mal que le dit Cicéron : à moins qu’on ne dise qu’étant Romain, et ayant du crédit auprès des gouverneurs de la province, il abusa de ce crédit.

Quo in loco…. Agamemnon. Des écrivains postérieurs à Homère (car Homère ne parle point de ce fait) disent que les Grecs ayant approché du Caïque avec leur flotte, s’égarèrent dans leur route ; qu’ils débarquèrent et ravagèrent le pays ; que Télèphe voyant piller la partie de la Mysie sur laquelle il régnait, vint à leur rencontre, les obligea de rentrer dans leurs vaisseaux, mais qu’il fut blessé grièvement par Achille. Ayant consulté l’oracle, et en ayant reçu cette réponse, « Que celui qui l’avait blessé le guérirait, » il monta sur un vaisseau et alla trouver Achille, qui le guérit réellement. Il lui témoigna sa reconnaissance en servant de guide aux Grecs, et en les conduisant jusqu’à Troie.

Emisses. Acheter, sans doute, ce que vous possédez sur ce territoire.

XXXI. Castricium. Ce Caetricius est déjà nommé plus haut ; nous n’en savons que ce qu’en dit Cicéron.

P. Scipioni. C’est le Publius Scipion Nasica, qui tua de sa propre main Tibérius Gracchus, et que le sénat envoya en Asie pour le dérober aux fureurs du peuple.

Plus aurum quam monedulæ committebant. Mot à mot, qu’ils ne vous donnaient pas plus d’or que l’on n’en confie à une corneille, c’est-à-dire, point du tout. On sait que la corneille est naturellement voleuse : lui confier de l’or, ce serait vouloir le perdre.

XXXII. Le texte ici est visiblement altéré ; il a fallu traduire comme si on lisait : Flaccum injuria decrevisse adversum te dicis ; adjungis….

Decrevit Flaccus. Sans doute le sénat avait rendu un décret qui autorisait Flaccus à prononcer même contre des citoyens romains.

Pataranos. Patare, grande ville de Lycie, célèbre par son port et par son oracle d’Apollon. Nous avons traduit selon le texte réformé par Pantagathus, queis easdem mulieres amandatas apud Pataranos requisivi.

Si… aliquod gravius esset. Ordinairement on ne payait pas de tribut à Rome, mais seulement dans les provinces. Dans les temps difficiles, lorsqu’on avait un grand besoin de beaucoup d’argent, on exigeait des tributs partout. Il pouvait donc arriver, dit Cicéron, une circonstance oùces mêmes terres auraient payé, et à Rome comme étant portées sur le compte de Décianus, et à Apollonide comme appartenant réellement à Amyntas.

XXXIII. Quantum tandem ex his horis detraheret. Il faut supposer que Décianus étant convenu d’abord avec Lélius d’accuser pour sa part Flaccus, il avait été ensuite arrangé entre eux que Décianus ne parlerait qu’à la péroraison. Il n’est point facile d’entendre tout cet endroit, où l’orateur prend souvent le ton ironique.

Sestertium vicies, 250, 000 livres. On voit ici que Luccéius, inconnu d’ailleurs, s’était joint à Lélius pour accuser Flaccus.

XXXIV. Usu an coemtione. Ce sont deux des trois manières différentes de contracter mariage, en usage chez les Romains. Usus était lorsqu’une fille avait habité un an entier avec un homme, dans la vue du mariage, sans s’absenter plus de deux nuits : elle en devenait l’épouse par une sorte de prescription, usus, sans qu’il fût besoin de nouvelles formalités. Coemtio, mariage qui se contractait par une espèce d’achat. La femme était mise entre les mains du mari, qui lui donnait quelques pièces de monnaie, seulement pour la forme ; par là elle était censée achetée. La troisième manière était la confarréation.

In prætermittendis provinciis. On sait que Cicéron se démit de la province qu’il avait échangée, étant consul, avec son collègue. Il en prit une par la suite, mais malgré lui.

XXXVI. L. Flatco reddita est. Ce jeune Flaecus, présent à la cause, était sans doute parent de notre Flaccus. On ne sait pas quel il était, ni à quel titre il était aussi héritier de Valéria.

Talenta quinquaginta, 150, 000 liv. Un savant propose de lire quarante au lieu de cinquante, c’est-à-dire 120, 000 liv. au lieu de 150, 000 liv. Il voudrait lire ensuite neuf cent soixante mille sesterces, au lieu de neuf cent mille, c’est-à-dire 120, 000 liv. au lieu de 1, 125, 000. liv. Alors Falcidius aurait remis à Flaccus une somme pareille à celle qu’il aurait remise à Globulus, tantam pecuniam. Je suis entièrement de l’avis de ce savant. Pour entendre tout cet endroit, il faut supposer que Flaccus, trouvant que Faltidius n’avait pas acheté à leur valeur les récoltes des Tralliens, lui fit donner une somme pareille à celle qu’il avait remise à Globulus ; de sorte que Falcidius alors gagnait moins qu’il n’aurait gagné. (Note d’Auger.)

XXXVII. H-S. Nongentis millibus, 112, 500 liv.

Cur Albanum. Il était inutile de vendre sa terre d’Albe pour remettre à Flaccus la somme qu’il lui demandait ; il suffisait de lui abandonner une partie de son gain.

XL. Et Cælio. Peut-être, au lieu de Célius, qui ne se trouve nulle part dans ce qui précède, faudrait-il lire Sextilius.

XL. O Nonæ ille decembres. Nones de décembre, jour où, après la harangue de Cicéron, le sénat rendit un décret qui condamnait à mort les conjurés.