Discours de Cicéron au sénat après son retour (trad. Auger)


Cicéron au sénat après son retour (trad. Gueroult), Texte établi par NisardGarnier2 (p. 694-706).
DISCOURS


DE CICÉRON AU SÉNAT,


APRÈS SON RETOUR.




DISCOURS VINGT-SEPTIÈME.




INTRODUCTION.

Ce discours et les trois qui suivent, ad Quirites post reditum ; pro Domo sua ad pontifices ; de Aruspicium responsis, ont été considérés par des savants d’au delà du Rhin, Markland, Wolf et Reiske, comme des ouvrages forgés par quelque déclamateur. Certaines altérations dans le texte, quelques fautes de copiste ont servi de fondement à ce paradoxe de la philologie allemande. Le débat n’a pas été sans quelque éclat. Aujourd’hui il serait puéril de le réveiller, et inutile de le juger. Il suffit de lire ces discours pour y reconnaître la main de Cicéron.

De ces quatre discours, le premier qui a été prononcé est celui Post reditum in senatu. Cicéron lui-même en fixe le rang et en marque la date dans la lettre où il raconte à Atticus les détails de son retour de l’exil. « Le lendemain de mon arrivée à Rome, dit-il (5 septembre 696), je fis mes remercîments au sénat…. Ensuite je parlai dans l’assemblée publique. » C’est le discours aux Romains.

Voir, sur l’exil et le retour de Cicéron, le Précis historique de sa vie en tête du premier volume.

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I. Si mes remercîments, pères conscrits, ne peuvent complètement répondre aux faveurs immortelles dont vous nous avez comblés, mon frère, mes enfants et moi, je vous prie et je vous conjure de l’attribuer moins à la faiblesse de ma reconnaissance qu’à la grandeur de vos bienfaits. Quel génie assez fécond, quelle élocution assez abondante, quel discours assez divin, assez merveilleux, pourrait, je ne dis pas embrasser et développer, mais simplement énumérer tout ce que vous avez fait pour ma famille ? Vous avez rendu un frère à mes regrets, moi-même à sa tendresse, à nos enfants les auteurs de leurs jours, à nous nos enfants ; vous m’avez rendu ma dignité, mon rang, ma fortune, la plus illustre république, la patrie : et quoi de plus doux que la patrie ! enfin, vous me rendez moi-même à moi-même. Si je dois aimer tendrement, et ceux qui m’ont donné la vie, un héritage, la liberté, les droits de citoyen ; et les dieux immortels qui m’ont dispensé ces dons et tous les autres ; et le peuple romain, dont les suffrages m’ont élevé au plus haut degré de dignité dans cette illustre assemblée, dans ce conseil, l’asile de toutes les nations ; et cet ordre lui-même, qui m’a souvent honoré des plus magnifiques décrets : combien ne vous suis-je pas à jamais redevable, à vous qui, avec une bienveillance singulière et un accord unanime, me faites recouvrer en même temps ce que mes parents m’avaient transmis, et les faveurs des dieux immortels, et les honneurs du peuple romain, et les témoignages nombreux de votre estime ! Car si je vous devais beaucoup à vous-mêmes, beaucoup au peuple romain, infiniment à mes parents, et tout aux dieux immortels, les bienfaits que je tenais de chacun en particulier, vous me les avez rendus aujourd’hui tous à la fois.

II. Il me semble donc, pères conscrits, que je reçois de vous une faveur qui passe tous les désirs de l’homme, une espèce d’immortalité. Telle est, en effet, votre générosité pour moi, que la mémoire et l’éclat n’en périront jamais. Dans le temps même où la violence, les poignards, la crainte et les menaces vous tenaient assiégés, vous m’avez unanimement rappelé, peu après mon départ, sur le rapport de L. Ninnius, de ce vertueux et intrépide citoyen, qui, pendant cette funeste année, s’est montré mon plus fidèle défenseur, comme il eût été le plus brave, si j’avais voulu combattre. Puis quand la faculté de prononcer sur mon sort vous fut interdite par un tribun du peuple, qui, ne pouvant déchirer lui-même la république, la détruisit par les fureurs d’autrui, vous ne cessâtes jamais de faire entendre mon nom, jamais de réclamer mon salut auprès de ces consuls qui en avaient trafiqué. Ce fut aussi par votre zèle et par votre autorité qu’en cette même année, dont j’avais mieux aimé attirer les orages sur moi que sur la patrie, huit tribuns sollicitèrent publiquement mon rappel, et vous le proposèrent plusieurs fois ; car ces consuls modestes et respectant les lois, trouvaient des obstacles non pas dans une loi portée contre moi, mais dans celle-là même qui fut portée contre eux, lorsque mon ennemi publia hautement que je ne reviendrais que quand reviendraient à la vie ceux dont les complots avaient presque renversé cet empire ; et par là confessant, et ses regrets de les avoir perdus, et l’immense péril qui menacerait la république si, les ennemis et les meurtriers de la république revenant au monde, je ne revenais pas à Rome. Ainsi, dans l’année même où je cédai à la violence ; où le premier homme de l’État, dépourvu de la protection des lois, n’avait plus, pour abriter sa tête, que les murs de sa maison ; où la république, sans consuls, avait perdu non seulement ceux qui lui tenaient lieu de pères, mais ses tuteurs annuels ; où vous ne pouviez plus opiner librement ; où l’on vous opposait sans cesse la loi de proscription lancée contre moi : jamais vous n’avez craint d’associer mon salut au salut commun.

III. Aux calendes de janvier, la rare et courageuse vertu du consul P. Lentulus vous avait fait sortir enfin des épaisses ténèbres de l’année précédente, et vous commenciez à voir briller le jour ; d’un côté, le noble caractère de Q. Métellus, si digne de ses aïeux, et de l’autre, la généreuse fidélité des préteurs et de presque tous les tribuns du peuple, étaient venus au secours de Rome ; Pompée qui, par sa bravoure, sa gloire et ses exploits, a éclipsé sans contredit les plus grands hommes de tous les peuples et de tous les siècles, pensait pouvoir venir sans crainte au sénat : alors vous vous réunîtes pour mon rappel avec un concert si parfait, que ma dignité, pour ainsi dire, était déjà rentrée dans Rome, quoique ma personne en fût encore absente. Pendant ce mois, vous avez pu juger combien nous différions, mes ennemis et moi : moi, j’ai abandonné ma patrie, pour qu’elle ne fût point tachée du sang des citoyens ; mes ennemis ont cru devoir opposer à mon retour, non pas les suffrages du peuple, mais des flots de sang. Aussi, après cette époque, vous ne répondîtes plus, ni aux citoyens, ni aux alliés, ni aux monarques ; les arrêts des tribunaux, les suffrages du peuple, les décrets de cet ordre, tout était suspendu ; le forum était muet ; le sénat, sans voix ; toute la ville, dans l’abattement et le silence. C’est alors, c’est pendant que s’éloignait celui qui, autorisé par vous, avait empêché les incendies et les massacres, que vous avez vu partout dans Rome le fer et la flamme ; les maisons des magistrats attaquées, les temples des dieux embrasés ; les faisceaux d’un illustre consul, brisés ; la personne inviolable et sacrée d’un brave et excellent tribun, je ne dis pas seulement frappée et insultée, mais couverte de blessures. Dans cet affreux désordre, plusieurs magistrats, ou craignant pour eux-mêmes, ou désespérant de la république, abandonnèrent pour un peu de temps ma cause : quant aux autres, ni la frayeur, ni la violence, ni l’espoir, ni la crainte, ni les promesses, ni les menaces, ni le fer, ni le feu, rien ne put les empêcher de travailler à mon rappel, de défendre l’autorité du sénat et la majesté du peuple.

IV. À leur tête, P. Lentulus, un père, le dieu de ma vie, de ma fortune, de ma gloire et de mon nom, crut que ce serait illustrer son courage, sa grandeur d’âme et son consulat, que de me rendre à moi-même, aux miens, à vous et à la patrie. Dès qu’il fut désigné, il n’hésita jamais à faire sur mon rappel une proposition digne de la république et de lui. Malgré l’opposition d’un tribun et la lecture de ce bel article de la loi QUI DÉFENDAIT DE VOUS FAIRE UN RAPPORT, DE PARLER DE MON RAPPEL, D’OUVRIR UN AVIS, D’ADOPTER L’AVIS D’UN AUTRE DE PORTER UN DÉCRET, D’ASSISTER MÊME A LA RÉDACTION, Lentulus ne vit qu’une proscription et non une loi, dans cette loi prétendue par laquelle un citoyen qui avait bien mérité de la république s’était vu, sans jugement, enlevé nommément à la république avec le sénat. Dès qu’il fut entré en exercice, il s’occupa avant tout, que dis-je ? il s’occupa uniquement d’affermir pour la suite, en me rappelant, la dignité de cet ordre et votre autorité. Dieux immortels, que ne vous dois-je pas pour avoir voulu que Lentulus fût consul cette année ! combien ne vous devrais-je pas davantage, s’il l’eût été l’année précédente ! Je n’aurais pas eu besoin d’être relevé par une main consulaire, si des violences consulaires ne m’eussent renversé. Un homme sage, un bon citoyen, Q. Catulus, me disait que nous avions eu rarement un consul pervers, et que jamais nous n’en avions eu deux à la fois, excepté au temps de Cinna ; il ajoutait que je n’aurais rien à craindre, pourvu qu’il y eût un seul consul digne de ce nom. Il dit vrai, si la république n’avait jamais dû revoir ce qu’elle n’avait vu qu’une fois. Que si, dans l’année de Clodius, Q. Métellus lui-même eût été seul consul, doutez-vous qu’elles eussent été ses dispositions pour me retenir, lui qui a autorisé de son suffrage et de son nom le décret de mon rappel ? Mais il y avait deux consuls dont les âmes étroites, sordides, dépravées, ensevelies dans la fange et dans de ténébreuses débauches, ne pouvaient ni soutenir, ni envisager, ni embrasser l’idée même du consulat, la splendeur de cette magistrature, l’étendue d’un pareil pouvoir ; ce n’étaient pas des consuls, mais de vils acheteurs de provinces, des trafiquants de la dignité de votre ordre : l’un, en présence d’une foule de témoins, me redemandait son amant Catilina ; l’autre son parent Céthégus. Ces deux hommes, les plus scélérats qui aient jamais existé, moins consuls que brigands, m’ont abandonné dans une cause publique et consulaire ; que dis-je ? ils m’ont trahi, ils m’ont attaqué ; ils ont voulu, en me privant de leur secours, me priver aussi du vôtre et de celui des autres ordres de l’État. Il est vrai que l’un des deux n’a trompé ni moi ni personne.

V. En effet, que pouvait-on attendre de bon d’un homme qui avait prostitué les premières années de sa jeunesse aux plus honteuses dissolutions ; qui n’avait pu garantir des attentats de l’impudicité la partie de son corps la plus sacrée ; d’un homme qui, après avoir dissipé son patrimoine aussi promptement qu’il dissipa ensuite les revenus du trésor, a soutenu son luxe et son indigence par une prostitution domestique ; d’un homme qui n’aurait pu éviter ni la sévérité du préteur, ni la foule de ses créanciers, ni la confiscation de ses biens, s’il n’eût cherché un asile à l’autel du tribunat ; qui, sans la loi qu’il présenta au peuple, durant cette magistrature, pour la guerre des pirates, eût été infailliblement contraint, et par la misère, et par la perversité, de faire lui-même le métier de pirate ? et certes, il eût causé alors moins de préjudice à la république qu’en se montrant, au milieu de Rome, ennemi cruel et brigand odieux. N’est-ce pas en sa présence, n’est-ce pas sous ses yeux qu’un tribun du peuple a porté une loi qui défendait d’avoir égard aux auspices, d’interrompre une assemblée des comices ou du forum, de s’opposer à une loi, une loi qui renversait les lois Élia et Fufia, si sagement établies par nos ancêtres pour servir de frein aux fureurs des tribuns ? Et lorsque ensuite une multitude innombrable de gens de bien fut venue du Capitole en habit de deuil pour le supplier ; lorsque de jeunes nobles de la plus haute naissance, et tous les chevaliers romains, se furent jetés aux pieds de cet infâme, avec quel air cet audacieux débauché, aux allures efféminées, repoussa-t-il les larmes des citoyens, les prières de la patrie ! Ce n’est point assez encore : il parut à l’assemblée du peuple ; il fit entendre des paroles que son cher Catilina, s’il fût revenu au monde, n’eût osé prononcer. Il ferait, disait-il, expier aux chevaliers romains les nones de décembre de mon consulat et la rue du Capitole. Non content de le dire, il manda ceux qu’il lui plut ; cet impérieux consul fit sortir de la ville L. Lamia, un des chevaliers romains les plus distingués, que son amitié pour moi attachait à mes intérêts, que sa fortune liait à celle de la république. Vous aviez décidé dé prendre des habits de deuil ; vous en aviez pris, à l’exemple de tous les gens de bien qui l’avaient déjà fait auparavant : lui, parfumé d’essences, revêtu de la robe bordée de pourpre, que tous les préteurs, que tous les édiles avaient alors déposée, il insulta aux marques de votre tristesse, à l’affliction d’une ville reconnaissante ; et, ce que ne fit jamais aucun tyran, sans rien promettre qui pût calmer vos secrètes douleurs, il vous défendit de pleurer publiquement sur les infortunes de la patrie.

Mais quand, dans l’assemblée du cirque Flaminius, il fut présenté, non comme un consul par un tribun du peuple, mais comme un chef de pirates par un brigand, il s’avança, avec quelle importance ! tout plein encore de vin, de sommeil, de débauche, la chevelure arrangée avec art et parfumée, les yeux appesantis, les joues flétries et pendantes, la voix étouffée et embarrassée ; il désapprouvait fort, disait-il (croyons-en ce grave personnage), qu’on eût fait mourir des citoyens sans les avoir jugés. Où donc est restée cachée si longtemps une autorité si imposante ? pourquoi l’austère vertu de ce brillant danseur est-elle restée si longtemps ensevelie dans l’obscurité des tavernes et des plus infâmes repaires ?

VI. Quant à son collègue, ce Césonius Calventius a fréquenté le forum dès sa jeunesse ; alors il ne se recommandait que par les dehors d’une feinte austérité et non par l’étude du droit, ni par le talent de la parole, ni par la science de la guerre, ni par la connaissance des hommes, ni par aucun noble sentiment. À cet air négligé, triste, sauvage, on l’eût pris, en passant près de lui, pour un homme rude et grossier, plutôt que pour un homme vicieux et corrompu. Se trouver dans le forum avec un être pareil, ou avec un imbécile Éthiopien, n’était-ce pas la même chose ? Sans esprit, sans goût, sans parole, dénué de mouvement et de grâce, on eût dit d’un Cappadocien tiré d’une troupe d’esclaves tout récemment achetés. Mais chez lui quelle licence ! quel dérèglement ! quelle foule de voluptés introduites par une porte dérobée ! Veut-il étudier les lettres, ce débauché stupide ? veut-il philosopher avec ses Grecs ? alors il est épicurien, non pour avoir approfondi cette doctrine, quelle qu’elle soit, mais parce qu’il est séduit par le seul mot de volupté. Les maîtres d’un pareil homme ne sont pas ces philosophes ridicules qui passent les jours entiers à parler de morale et de vertu, qui exhortent au travail, à l’exercice des facultés de l’esprit, à braver les périls pour la patrie ; mais ceux qui soutiennent qu’il ne doit y avoir, ni dans la vie aucun moment sans plaisir, ni dans le corps aucune partie sans quelque jouissance agréable et délicieuse. Ce sont là comme ses intendants de débauche ; ce sont eux qui cherchent partout ce qui peut flatter les sens ; ce sont eux qui assaisonnent et qui ordonnent un repas ; ce sont encore eux qui étudient et apprécient les voluptés, qui prononcent sur les passions, qui jugent de ce qu’il faut accorder à chacune. C’est d’après leurs leçons et leurs préceptes, que Pison a poussé le mépris pour une nation amie de la vertu, au point de croire qu’il pouvait lui cacher tous ses désordres et ses infamies, pourvu qu’il apportât dans le forum son air dur et farouche.

VII. Il m’a trompé, ou plutôt ce n’est pas moi qu’il a trompé ; car étant allié aux Pisons, je savais combien le sang d’une mère gauloise, née au delà des Alpes, l’avait fait dégénérer de la race paternelle ; il vous a trompés vous et le peuple romain, non par sa politique, ni par son éloquence, comme on en a vu tant d’exemples, mais par les rides de son front et l’épaisseur de son sourcil. Avec un tel regard, je ne dirai pas avec un tel cœur, avec cette austérité feinte, je ne dirai pas avec cette vie régulière, avec cet épais sourcil, car je ne puis dire avec ces éclatants exploits, osiez-vous, Pison, vous associer à Gabinius pour ma ruine ? L’odeur de ses parfums, les fumées de son vin, les boucles de son élégante chevelure, ne vous faisaient-elles point penser que, lui ressemblant en effet, vous ne pourriez cacher plus longtemps vos infamies sous le masque d’une apparente austérité ? Osiez-vous vous liguer avec lui, et vendre de concert, pour de riches provinces, la dignité de consul, la constitution de Rome, l’autorité du sénat, l’existence entière d’un citoyen qui avait bien servi sa patrie ? Sous votre consulat, en vertu de vos ordonnances tyranniques, il n’a pas été permis au sénat et au peuple de secourir la république par leurs délibérations et par leurs décrets, ni même par leur affliction et par leurs habits de deuil. Pensiez-vous être consul, comme vous l’étiez alors, à Capoue, ville autrefois le séjour de l’orgueil, et non pas à Rome, ville où tous les consuls avant vous obéirent au sénat ? Produit, avec votre digne émule, dans l’assemblée du cirque Flaminius, avez-vous bien osé dire que vous aviez toujours été miséricordieux ; par cette prétention singulière, ne déclariez-vous pas que le sénat et tous les gens de bien, lorsqu’ils sauvaient la patrie, avaient été cruels ? Vous miséricordieux ! vous qui, malgré nos liens de famille, m’aviez choisi le premier pour veiller aux suffrages dans les comices où vous fûtes élu ; qui, aux calendes de janvier, dans le sénat, m’aviez fait opiner le troisième : et toutefois, âme compatissante, vous m’avez livré pieds et mains liés aux ennemis de l’État ; vous avez repoussé de vos genoux, avec des paroles arrogantes et dures, mon gendre votre proche parent, ma fille votre alliée ; puis, lorsque je tombai avec la république sous les coups des consuls bien plus que sous ceux d’un tribun, vous, Pison, si généreux et si doux, par un excès de la cupidité la plus atroce, vous ne mîtes pas l’intervalle d’une heure entre la ruine d’un citoyen et le partage de votre proie ; vous n’attendîtes pas même que Rome eût du moins interrompu ses gémissements et ses larmes.

On n’avait pas encore publié le trépas de la république, et déjà on vous payait ses funérailles. Dans le temps où ma maison était livrée au pillage et aux flammes, où l’on transportait mon mobilier du mont Palatin chez un des consuls, qui en était voisin, et celui de Tusculum chez l’autre consul, qui avait aussi une maison voisine de la mienne ; dans ce moment, par les suffrages des mêmes troupes de mercenaires, sur la motion du même gladiateur, dans ce forum où l’on ne voyait aucun homme de bien, ni même aucun homme libre, le peuple romain ignorant tout ce qui se passait, et le sénat gémissant dans l’oppression, les provinces, les légions, les commandements, le trésor, étaient abandonnés à deux consuls pervers et sacrilèges.

VIII. Ces deux consuls avaient tout renversé ; vous, consuls, leurs successeurs, vous avez tout relevé par votre courage, et par l’activité fidèle des préteurs et des tribuns. Que dirai-je de T. Annius, un de nos plus grands citoyens ? qui pourrait assez dignement parler d’un tel personnage ? Voyant que pour vaincre un citoyen coupable, ou plutôt un ennemi domestique, il fallait, s’il était possible, recourir aux lois et aux tribunaux, mais que, si la violence suspendait, anéantissait les tribunaux même, il ne restait plus qu’à réprimer l’audace par le courage, la fureur par la fermeté, la témérité par la prudence, les armes par les armes, la force par la force ; il dénonça d’abord Clodius pour crime de violence et quand il vit que c’était la violence qui l’emportait sur la justice, il prit des mesures pour arrêter ce funeste désordre ; il prouva qu’une immense énergie, de nombreux secours, des armes, pouvaient seuls garantir du brigandage nos demeures, nos temples, le forum et le sénat ; il fut le premier, depuis mon départ, qui rassura les bons, effraya les méchants, délivra cet ordre de ses frayeurs et Rome de la servitude. Avec un égal courage, avec la même fermeté et le même zèle, P. Sextius, noble défenseur de mes droits, de votre autorité et de nos institutions, s’est exposé à tous les genres d’inimitiés, de violences, d’insultes, de risques pour ses jours. La conduite du sénat était sans cesse attaquée dans des harangues séditieuses ; il l’a fait tellement approuver de la multitude par ses soins et ses efforts que rien n’était plus agréable au peuple que votre nom, rien de plus cher à tout le monde que votre autorité. Il m’a procuré tous les secours que je pouvais attendre d’un tribun, rendu tous les bons offices que j’aurais pu exiger d’un frère ; il m’a aidé de ses clients, de ses affranchis, de ses esclaves, de ses biens, de ses lettres ; et il a paru, non seulement adoucir ma disgrâce, mais la partager.

Vous avez vu l’empressement des autres à me servir ; vous avez vu combien C. Cestilius était porté pour moi, attaché à vos intérêts, ferme dans notre cause. Dirai-je tout ce que je dois à M. Cispius, à son père, à son frère ? Je leur avais été contraire dans un procès particulier ; mes services publics leur ont fait oublier une offense personnelle. M. Curtius, dont le père m’a eu pour questeur, T. Fadius qui a été le mien, ont répondu tous deux à la liaison formée entre nous, par la plus vive et la plus courageuse affection. C. Messius, comme ami et comme citoyen, a souvent parlé de moi ; dès le commencement, il a proposé seul une loi pour mon retour. Si, malgré les armes et la violence, Q. Fabricius avait pu exécuter ce qu’il avait résolu de faire pour ma cause, dès le mois de janvier je recouvrais mon existence civile : sa propre ardeur l’avait porté à s’occuper de mon rappel ; la violence l’arrêta ; votre voix l’a ranimé.

IX. Vous avez pu juger combien les préteurs étaient disposés pour moi. Comme particulier, L. Cécilius s’empressa de me fournir tous les secours qui étaient en son pouvoir ; comme magistrat, il proposa mon rétablissement, de concert avec presque tous ses collègues ; il refusa de donner action aux ravisseurs de mes biens. M. Calidius ne fut pas plutôt désigné, qu’il déclara, par son avis, combien il avait à cœur mon retour. C. Septimius, Q. Valérius, P. Crassus, Sext. Quintilius, C. Cornutus, nous ont rendu, à la république et à moi, les plus signalés services.

Et je rappelle ces services avec autant de plaisir que je passe sous silence quelques indignes procédés. Ce n’est pas ici le moment de me souvenir des injures ; et quand je pourrais en tirer vengeance, j’aimerais encore mieux les oublier. Un autre soin doit remplir tout le cours de ma vie ; c’est de témoigner ma reconnaissance à ceux qui m’ont servi avec zèle, de conserver les amis que j’ai éprouvés dans l’adversité, de combattre ouvertement mes ennemis connus, de pardonner à des amis faibles, de ne point laisser voir à ceux qui m’ont trahi quelle fut la douleur de mon départ, de consoler mes défenseurs par la gloire de mon retour. Quand je n’aurais dans toute ma vie d’autre devoir à remplir que de me montrer assez reconnaissant envers les principaux auteurs de mon rappel, le temps qui me reste à vivre serait trop court, je ne dis pas pour reconnaître, mais pour publier tout ce que je leur dois.

Pourrons-nous jamais, moi et les miens, nous acquitter envers Lentulus et ses enfants ? Quelle marque de gratitude, quel effort d’éloquence, quels témoignages de vénération pourront jamais égaler tous ses bienfaits ? J’étais abattu et renversé ; il est le premier qui m’ait tendu la main, offert sa protection consulaire, qui m’ait rappelé de la mort à la vie, du désespoir à l’espérance, et de ma perte à mon salut ; telle a été son affection pour moi, et son zèle pour la république, qu’il a cherché comment il pourrait, non seulement mettre fin à ma disgrâce, mais encore la tourner à ma gloire. Que pouvait-on m’accorder de plus magnifique et de plus beau que ce décret rendu par vous sur sa demande, en vertu duquel, dans toute l’Italie, ceux qui voulaient le salut de la république devaient venir pour défendre et pour rétablir un homme seul, un homme abattu et presque sans espoir ? Oui, cette parole que trois fois seulement depuis la fondation de Rome le consul avait fait retentir, pour le salut de toute la république, aux oreilles de ceux qui pouvaient entendre sa voix, le sénat l’employait pour exciter les citoyens romains et l’Italie entière, dans toutes les campagnes, dans toutes les villes, à venir consommer le rappel d’un seul homme.

X. Que pouvais-je laisser à mes descendants de plus glorieux que cette décision du sénat qui semble déclarer ennemi de la république tout citoyen que je n’aurais pas eu pour défenseur ? Aussi l’autorité imposante de votre décision, et la dignité éminente du consul, firent une si grande impression, qu’on aurait cru se déshonorer, si l’on ne fut point accouru à votre appel. Le même consul, quand une foule immense, et presque toute l’Italie, se fut rendue à Rome, vous assembla en grand nombre dans le Capitole. Vous comprîtes alors tout ce que pouvaient un excellent naturel et la vraie noblesse. Q. Métellus, frère de mon ennemi, et mon ennemi lui-même, instruit de vos intentions, oublia tout ressentiment personnel : P. Servilius, citoyen aussi illustre que vertueux, mon fidèle ami, joignit à l’ascendant de son caractère la force merveilleuse de ses discours, pour le rappeler aux actions et aux vertus d’une famille qui leur est commune ; il évoqua de leurs tombeaux son frère qui m’avait secondé dans toutes les opérations de mon consulat, et tous ces illustres Métellus, dont il l’engagea à suivre les exemples ; il fit parler surtout le vainqueur des Numides, ce Métellus, à qui son départ de Rome fut aussi indifférent qu’il fut triste pour Rome entière. Ainsi, celui qui avait été mon ennemi avant ce premier bienfait, devint un des plus fermes appuis et de mon rétablissement et de ma dignité. En ce jour où vous étiez assemblés au nombre de quatre cent dix-sept, où tous les magistrats étaient présents, un seul fut d’un avis contraire ; celui qui, par sa loi, voulait même qu’on fit revivre les conjurés. Et dans ce même jour où vous aviez, en termes formels et suffisamment motivés, déclaré que la république avait été sauvée par mes soins, le même consul donna ordre que, le lendemain, les principaux sénateurs répétassent les mêmes paroles dans une assemblée du peuple : il y plaida lui-même ma cause avec une rare éloquence, et il fit en sorte, aux yeux de toute l’Italie qui l’écoutait, qu’on n’entendît, de la part d’aucun magistrat gagé ou pervers, aucune parole dure et offensante pour les citoyens vertueux.

XI. À tous ces moyens de salut, à tous ces honneurs, c’est vous qui joignîtes encore la défense de s’opposer à mon retour sous aucun prétexte ; vous déclarâtes que vous seriez mécontents de celui qui s’y opposerait ; que vous verriez en lui l’ennemi de Rome, des bons citoyens, de la concorde publique, et qu’on vous en ferait aussitôt le rapport ; vous ordonnâtes que je reviendrais, dussent mes ennemis chercher encore des obstacles. Que dis-je ? ne décidâtes-vous pas encore qu’on remercierait ceux qui étaient venus des villes municipales, qu’on les prierait de se rendre à Rome avec le même empressement, le jour où l’on reprendrait la délibération ? Et ce jour enfin, qui, grâce à Lentulus, fut pour moi, pour mon frère, pour mes enfants, un jour de fête, et qui le sera, non seulement durant le cours de notre âge, mais encore dans tous les siècles à venir ; ce jour où, pour me rendre à ma patrie, il convoqua l’assemblée par centuries, cette assemblée la plus nombreuse et la plus solennelle qu’aient instituée nos ancêtres, afin que les mêmes centuries qui m’avaient fait consul approuvassent les actions de mon consulat ; ce jour où aucun citoyen, quel que fût son âge ou sa santé, ne se dispensa de donner son suffrage pour mon rétablissement : vîtes-vous jamais une aussi grande multitude dans le Champ de Mars, une aussi brillante assemblée de toute l’Italie et de tous les ordres, des hommes d’une aussi grande distinction, chargés de distribuer, de recueillir et de compter les marques des suffrages ? Aussi, par cet immortel bienfait de P. Lentulus, ai-je moins été rappelé dans ma patrie comme quelques citoyens illustres, que ramené sur un char de triomphe.

Puis je me montrer assez reconnaissant envers Pompée ? Ce grand homme a déclaré, non seulement devant vous qui partagiez ses sentiments, mais encore devant toute la multitude du peuple romain, que j’avais sauvé la république, et que le salut de tous était attaché au mien ; il a recommandé ma cause aux citoyens éclairés, instruit ceux qui ne l’étaient pas, réprimé par son autorité les méchants, en même temps qu’il excitait les bons : il ne s’est pas contenté d’exhorter le peuple romain, il l’a supplié pour moi comme pour un frère ou pour un père ; obligé de se renfermer dans sa maison, par la crainte d’en venir aux armes et de répandre le sang, il a prié les derniers tribuns de proposer au sénat et au peuple une loi pour mon rappel ; dans une colonie nouvellement établie, où il était souverain magistrat, où il n’avait point à craindre une opposition mercenaire, il a fait décider que la loi dirigée contre moi était l’ouvrage de la cruauté et de la violence ; il l’a fait décider par les principaux habitants, et consigner dans les registres publics ; enfin, le premier de tous, il a cru devoir implorer pour mon rappel le secours de l’Italie entière ; et, non content d’avoir toujours été mon ami le plus fidèle, il s’est employé de toutes ses forces à me concilier l’affection de ses amis.

XII. Comment reconnaîtrai-je jamais les bienfaits de Milon ? Toutes ses actions, toutes ses démarches, toutes ses pensées, n’ont eu pour but que mon rétablissement ; il s’en est occupé dans tout son tribunat avec une fermeté inébranlable, avec un courage invincible. Est-il besoin de citer P. Sextius ? l’affliction qu’il a ressentie, les blessures dont il est couvert, témoignent assez de son attachement pour moi.

Je vous ai fait, pères conscrits, et je vous ferai encore des remercîments à chacun : je vous en ai fait à tous en commençant, autant que je l’ai pu, et non pas avec toute l’éloquence qu’il aurait fallu. Plusieurs, sans doute, m’ont rendu des services essentiels que je ne puis taire ; mais les circonstances et mes scrupules ne me permettent pas de détailler tout ce dont je suis redevable à chacun de mes bienfaiteurs : il serait difficile de n’en pas oublier quelqu’un, et ce serait un crime d’en omettre un seul. Je dois, pères conscrits, vous honorer tous à l’égal des immortels. Mais, vous le savez, nos prières et nos vœux ne s’adressent pas toujours aux mêmes divinités, et chacune tour à tour peut les recevoir : ainsi, résolu de consacrer toute ma vie à publier les bienfaits de ces hommes qui se sont montrés pour moi des divinités protectrices, j’ai cru devoir aujourd’hui remercier nommément d’abord les magistrats, et, parmi les particuliers, celui-là seul, qui, pour mon rappel, a parcouru les villes de l’Italie, supplié le peuple romain, et proposé l’avis que vous avez adopté et par lequel vous m’avez rétabli. Oui, vous me comblâtes toujours de distinctions dans les jours de ma prospérité ; et dans ceux où l’on me persécuta, vous me défendîtes, autant qu’il était en vous, par votre tristesse et vos habits de deuil. Les sénateurs, jusqu’ici, ne prenaient pas d’habits de deuil, même dans leurs propres disgrâces ; le sénat en a pris dans les miennes, et les a gardés tant que le lui ont permis les édits de ces hommes qui ont privé mon malheur, non seulement de leur secours, mais de vos sollicitations.

XIII. Alors, voyant que, simple particulier, j’aurais à combattre contre cette même armée que j’avais vaincue quand j’étais consul, non par les armes, mais par vos décrets, j’hésitai longtemps.

Un consul avait dit dans l’assemblée du peuple, qu’il ferait expier la rue du Capitole aux chevaliers romains ; les uns étaient personnellement menacés, les autres cités en justice, d’autres bannis. On avait fermé l’entrée des temples, et en postant des soldats, et en faisant enlever les degrés. L’autre consul, qui s’était engagé à nous abandonner, la république et moi, que dis-je ? à nous livrer aux ennemis de l’État, ne voyait que le honteux salaire promis à sa trahison. Aux portes de Rome était un général avec un commandement pour plusieurs années, et une armée formidable. Je sais qu’il a gardé le silence quand on le disait mon ennemi, quoique je ne prétende pas qu’il le fût. Il y avait, disait-on, deux partis dans la république : les uns cherchaient à me perdre par inimitié ; les autres, par crainte des massacres, me défendaient faiblement. Ceux qui semblaient travailler à me perdre augmentaient encore cette crainte, en ne désavouant pas ce qu’on disait d’eux. Voyant donc que le sénat manquait de chefs ; que parmi les magistrats, les uns m’attaquaient, les autres me trahissaient, d’autres m’abandonnaient ; qu’on enrôlait des esclaves sous prétexte de former de nouvelles corporations ; que toutes les troupes de Catilina embrassaient de nouveau, et presque sous les mêmes chefs, l’espoir des meurtres et des incendies ; voyant les chevaliers romains craindre une proscription ; les villes d’Italie, le ravage ; tous, les massacres : je pouvais bien, pères conscrits, oui, je pouvais, d’après le conseil des premiers citoyens, me défendre par la force et par les armes ; et je ne manquais point de ce courage dont les preuves ne vous sont pas inconnues : mais je ne le voyais que trop, si j’avais vaincu alors mon adversaire, j’en aurais eu beaucoup d’autres à vaincre ; si j’avais succombé, une infinité de gens de bien auraient péri pour moi, avec moi, et même après moi ; il y avait des hommes prêts à venger aussitôt le sang d’un tribun, au lieu que la vengeance de ma mort devait être renvoyée à un jugement et à l’avenir.

XIV. Après avoir, pendant mon consulat, défendu la patrie sans tirer l’épée, je n’ai pas voulu, simple particulier, me défendre par les armes ; et j’ai mieux aimé exposer les gens de bien à déplorer mon sort, que de les plonger dans le désespoir. Quelle honte pour moi, si j’eusse péri seul ! quelle calamité pour la république, s’il en eût péri d’autres avec moi ! Si j’avais pensé que ma disgrâce dût n’avoir aucun terme, je me serais arraché la vie plutôt que de me condamner à une douleur éternelle. Mais comme je voyais que je ne serais pas absent de cette ville plus longtemps que la république elle-même, je n’ai pas cru devoir rester lorsqu’elle était bannie ; et elle m’a ramené avec elle dès quelle s’est vue rappelée. Les lois, la justice, les droits des magistrats, l’autorité du sénat, la liberté des citoyens, même la fertilité des campagnes, tout ce qu’il y a de plus saint dans la religion, tout ce qu’il y a de plus sacré pour les hommes, a été banni avec moi. Si ces principes du bonheur public avaient été éloignés sans retour, j’aurais moins regretté mes pertes que pleuré sur celles de la patrie ; mais je voyais que, s’ils devaient revenir, je reviendrais avec eux. Quand je parle ainsi, un témoin, que vous pouvez croire, est Cn. Plancius, qui fut alors le défenseur de ma personne ; Plancius, cet ami dévoué, qui, se dépouillant pour moi des honneurs de sa charge, et renonçant à ses propres intérêts, employa tout l’ascendant que lui donnait sa questure à me consoler et à me sauver. Si j’eusse été son général et lui mon questeur, je l’aurais regardé comme mon fils ; je le regarderai maintenant comme mon père, lui qui a partagé non pas ma puissance, mais ma douleur.

Ainsi donc, pères conscrits, puisque j’ai été rétabli dans la république avec la république, loin de rien diminuer de mon ancienne liberté pour la défendre, je redoublerai même de courage.

XV. En effet, si je l’ai défendue lorsqu’elle me devait quelque chose, que ferai-je à présent que je lui dois tout ? Qui pourrait abattre ou affaiblir le courage d’un homme dont la disgrâce même est une preuve et de son innocence, et des services insignes qu’il a rendus à la république ? car on ne m’a fait essuyer cette disgrâce que parce que j’avais défendu l’État, et je l’ai subie volontairement pour ne pas voir périr avec moi cette patrie que j’avais sauvée.

On n’a pas vu des fils dans la fleur de la jeunesse, ni une foule de parents distingués, solliciter le peuple romain pour mon retour comme pour celui de l’illustre et noble Popillius. On n’a pas vu un fils dans la force de l’âge, et déjà connu ; on n’a pas vu, comme pour Métellus, ce grand et vertueux citoyen, L. et C. Métellus, anciens consuls, et leurs enfants ; Métellus Népos, qui demandait alors le consulat ; les Lucullus, les Servilius, les Scipions, tous les rejetons de cette famille, supplier le peuple romain pour mon rappel, les larmes aux yeux et en habits de deuil ; mon frère, qui m’a témoigné la tendresse d’un fils, la sollicitude d’un père ; qui m’a prouvé qu’il m’aimait vraiment comme un frère, est le seul dont les larmes, dont la douleur profonde, dont les supplications continuelles aient fait regretter mon nom et renouvelé le souvenir de mes services. Résolu d’ailleurs, si vous ne me rendiez pas à son amour, à subir le même sort que moi, jaloux de partager et le même exil et le même tombeau, ni la difficulté de l’entreprise, ni l’abandon où il se trouvait, ni la violence et les armes de mes ennemis n’ont pu l’intimider. Un autre défenseur que j’ai eu dans mon infortune, non moins ardent et non moins assidu, c’est C. Pison, mon gendre, dont la tendresse égale le courage. Son zèle pour mes intérêts lui a fait braver les menaces de mes ennemis ; l’inimitié d’un consul, mon allié et son parent, lui a fait négliger de se rendre dans le Pont et dans la Bithynie, dont il était questeur. Jamais il n’y eut de décret du sénat au sujet de Popillius ; jamais dans cet ordre on ne fit mention de Métellus. Tous deux furent rappelés, sur la demande d’un tribun, après la mort de leurs ennemis, sans aucune décision du sénat, quoique l’un eût été victime de son dévouement pour cet ordre, et que l’autre eût voulu éviter les meurtres et la violence. Quant à Marius, le troisième consulaire avant moi, qui, de nos jours, a été jeté hors de sa patrie par les flots des discordes civiles, loin d’avoir été rappelé par le sénat, le sénat s’est vu presque anéanti par son retour. Les magistrats ne se sont pas réunis pour ces grands hommes, le peuple romain n’a pas été convoqué comme pour la défense de la république, l’Italie ne s’est point émue, les villes municipales et les colonies n’ont point porté de décrets.

Aussi, rétabli par vos décisions, rappelé par le peuple romain, redemandé par la république, rapporté, pour ainsi dire, entre les bras de toute l’Italie, ayant recouvré ce qui n’était pas en mon pouvoir, je ferai en sorte, pères conscrits, de ne point renoncer aux biens qui sont en moi, surtout quand j’ai retrouvé ce que j’avais perdu, et que je n’ai jamais perdu le courage ni l’amour pour ma patrie.
NOTES


SUR LE DISCOURS DE CICÉRON AU SÉNAT, APRÈS SON RETOUR.




II. Referente L. Ninnio. L. Ninnins Quadratus, tribun du peuple, lequel avait proposé que le sénat et tous les honnêtes gens de la république prissent le deuil, à l’occasion de l’exil de Cicéron.

Per eum tribunum. L. Ælius Ligur forma opposition au rappel de Cicéron, proposé d’abord par L. Ninnius.

Ab his consulibus. Gabinius et Pison, consuls et ennemis acharnés de l’orateur. Ils appuyaient et encourageaient ostensiblement Clodius jusque dans ses tentatives à main armée pour soutenir sa loi contre Cicéron.

Hos tribunos. Dans l’année de son exil et dans celle de son retour, Cicéron avait pour lui huit tribuns, et deux contre lui : dans la première, Clodius et L. Ælius Ligur ; dans la seconde, Sextus Attilius Serranus et Numérius Quintius, surnommé Gracchus par dérision. (Voyez Pio Sextio, ch. 33, 38, etc.)

Si revixcissent ii. Clodius avait dit que Cicéron reviendrait quand les citoyens qu’il avait fait mourir pendant son consulat ressusciteraient. C’étaient les termes de sa loi.

III. Kal. januarii. L’an 697, date de l’entrée en charge des consuls P. Corn. Lentulus Spinther et Q. Cécilius Metellus Népos.

Tribunorum pœne omnium. Tous, excepté Attilius et Quinlius.

Deorum templa inflammata. (Voyez Pro Sextio, ch. 39 ; Pro Cœlio, ch. 32. — Clarissimi consulis. Métellus. — Tribuni plebis. Sextius. — Nonnulli magistratus. Entre autres, le tribun Q. Fabricius, qui le premier proposa le rappel de Cicéron, et qui, ayant été chassé du forum par des gens armés (Pro Sextio, ch. 35), fut quelque temps sans oser y reparaître.

Nominatim. C’était une chose odieuse et illégale de porter une loi nommément contre un citoyen.

Q. Catulo. Il avait été consul en 676, avec Marius. — Alter… alter. Gabinius, Pison. — Quorum alter. Gabinius.

V. De piratico bello. Gabinius étant tribun, avait porté une loi pour que Pompée fût mis seul à la tête de la guerre contre les pirates.

Ut lex Ælia et Fufia. Ces deux lois avaient été faites sur le même objet de comitiis ; la première permettait aux magistrats de prendre les auspices, servare de cœlo, et d’interrompre une assemblée du peuple. Clodius avait fait abolir ces deux lois, afin de porter plus librement la sienne pour l’exil de Cicéron.

Nonarum decembri. Jour où le supplice des conjurés fut statué dans le sénat, et où tous tes chevaliers en armes remplirent la rue du Capitole.

L. Lamiam. Préteur, en 710, sous le consulat de M. Antoine et de Dolabella.

In circo Flaminio. Ce cirque était hors de la porte Carmentale.

VI. Cœsoninus Calventius. Pison, dont le père, ayant pour surnom Césoninus, avait épousé la fille d’un Calventius, Gaulois.

VII. Propter Pisonum affinitatem. La fille de Cicéron, Tullia, avait épousé un Pison ; ce fut son premier mari.

Capuæne te putabas. Pison était duumvir à Capoue l’année où il était consul à Rome. Les duumvirs étaient à Capoue ce qu’étaient à Rome les deux consuls.

Custodem prærogativæ, c’est-à-dire, custodem suffragiorum centuriæ, quæ prima ad ferendum suffragium rogaretur. Ceux qui demandaient les magistratures et qui étaient intéressés à la tenue des comices, nommaient de leurs amis pour veiller aux suffrages, pour voir s’ils étaient comptés exactement. Les consuls demandaient l’avis des sénateurs ; c’était une marque d’amitié et de distinction.

Occidisse rempublicam. C’est-à-dire, la loi qui condamnait Cicéron pour avoir défendu la république de concert avec le sénat.

VIII. T. Annio. C’est le même T. Annius Milon qui fut défendu par Cicéron après le meurtre de Clodius.

P. Sextius. Sextius, tribun du peuple, pour lequel l’orateur a composé le long plaidoyer intitulé pro Sextio.

M. Curtius, etc. etc. Cicéron avait été questeur en Sicile de Sextus Péducéus, dont Curtius était probablement le fils adoptif. — Fadius était sans doute aussi questeur de Cicéron pour la province que celui-ci abdiqua, aimant mieux rester à Rome.

IX. Cæcilius. Cécilius, prêteur de la ville. Tous les préteurs, excepté Appius, frère de Clodius, se joignirent à lui en faveur de Cicéron.

Qui remp. salvam esse velit, sequatur. Cette formule fut employée trois fois : 1° l’an 294, par le consul P. Valérius Publicola (Tit. Liv. III, 17), lorsque le Sabin Mardorius s’empara du Capitole ; 2° l’an 654, lorsque Marius, par ordre du sénat, marcha contre Saturninus ; 3° l’an 686, lorsque le consul Calpurnius Pison marcha contre le tribun Cornélius.

X. P. Servilius Isauricus était fils d’une fille de Q. Métellus Macédonicus. — De son frère ; de Q. Métellus Celer, qui était préteur lorsque Cicéron était consul.

XI. Rogatores étaient proprement ceux qui demandaient les voix avant qu’on les recueillit par scrutin. Ce furent ensuite ceux qui faisaient donner aux centuries les urnes ou boites dans lesquelles on déposait les marques des suffrages. — Diribitores, ceux qui distribuaient ces bulletins à chaque citoyen. — Custodes, ceux qui veillaient à ce qu’il ne se commit aucune fraude. Les principaux sénateurs, pour faire honneur à Cicéron, s’étaient chargés de ces fonctions diverses.

In colonia nuper constituta. Cicéron, probablement, veut parler de Capoue, où César venait d’établir une colonie, et où Pompée était duumvir avec Pison.

XIII. Erat alius ad portas cum imperio. César, qui avait obtenu pour cinq ans le gouvernement de l’une et l’autre Gaule, mais qui ne partit pour rejoindre son armée que quand il vit Cicéron banni de l’Italie.

XIV. Cn. Plancius. C’est le même Plancius pour lequel nous avons un plaidoyer de Cicéron. Il était questeur de Macédoine.

Interfectis inimicis. Après la mort de C. Gracchus, ennemi de Popillius, et de Saturninus, ennemi de Métellus. — Le troisième consulaire. Popillius et Métellus étaient les deux premiers.