Plaidoyer pour le poète Archias (trad. Taranne)


Plaidoyer pour le poète Archias (trad. Taranne), Texte établi par NisardGarnier2 (p. 652-661).
PLAIDOYER


POUR LE POÈTE A. LICINIUS ARCHIAS.




DISCOURS VINGT-CINQUIÈME.




ARGUMENT.

Archias, poëte grec, natif d’Antioche, vint à Rome, âgé de dix-sept ans, sous le consulat de Marius IV et de Catulus (an de Rome 652), et son talent le fit accueillir par plusieurs illustres familles, entre autres celle de Lucullus. Plus tard, il obtint, par l’entremise du grand général de ce nom, le droit de cité à Héraclée, ville de Lucanie, alliée du peuple romain. Peu après (an 605) la loi Plaulia Papiria donna le droit de cité romaine à tous ceux qui, inscrits comme citoyens dans une des villes alliées, et domiciliés en Italie, feraient, avant soixante jours, leurs déclarations au préteur. Archias, qui était dans les conditions de la loi, fit sa déclaration avant le terme prescrit, et prit de son protecteur le nom de Licinius.

Cependant, en vertu de la loi Papia, portée en 689, et qui bannissait de Rome les étrangers se donnant pour citoyens, Gratius, ou Gracchus, selon d’autres, attaqua Archias comme usurpant les droits de citoyen romain. Archias en effet n’avait pas été compris dans les recensements comme citoyen : il ne pouvait justifier de son titre de citoyen d’Héraclée, parce que les registres de cette ville avaient été brûlés.

Cicéron entreprit sa défense ; il suppléa aux registres d’Héraclée par le témoignage de Lucullus et les dépositions des habitants de cette ville : il prouva par les registres des préteurs qu’Archias avait fait sa déclaration selon le vœu de la loi ; que les recensements ayant eu lieu en son absence, on ne pouvait rien conclure contre lui de ce que son nom ne s’y trouvait pas. Archias était donc de droit citoyen romain.

Là ne se borne pas la défense. Cicéron avait à plaider la cause d’un poète. Il démontre donc qu’Archias, ne fût-il pas citoyen romain, mériterait de l’être par son talent. C’est dans cette seconde partie du plaidoyer que se trouve ce magnifique éloge des lettres ; si justement admiré. D’après un commentaire inédit, publié par Angelo Mai, le frère de Cicéron, Quintus, poète lui-même, et auteur de tragédies, présidait le tribunal.

Quant au talent d’Archias, quelques.épigrammes qui nous restent de ce poète ne suffisent pas pour nous en donner une idée. Probablement Cicéron l’a fort exagéré, d’abord dans l’intérêt de la cause, ensuite par l’espoir d’être loué à son tour dans les vers du poète.

Ce Discours paraît avoir été prononcé peu de temps après le consulat de Cicéron, en 692 ou au commencement de 693, avant le départ de Q. Cicéron pour sa province d’Asie.


I. S’il est en moi, juges, quelque talent, et je sens toute la faiblesse du mien ; si j’ai quelque habitude de la parole, dans laquelle j’avoue que je me suis assez exercé ; ou si le goût et l’étude des lettres, auxquelles je n’ai été étranger dans aucun temps de ma vie, m’ont donné quelque connaissance de cet art, c’est A. Licinius, pour lequel je parle, qui est en droit surtout d’en réclamer le fruit. En effet, du plus loin que je puis reporter mon esprit sur le passé, en remontant jusqu’aux premières années de ma jeunesse, je le vois qui m’introduit et me guide dans la carrière des lettres. Si donc cette voix, formée par ses conseils et par ses leçons, a été plus d’une fois salutaire aux citoyens, sans doute celui auquel je dois de pouvoir défendre et sauver les autres, doit attendre de moi, autant qu’il est en mon pouvoir, secours et protection.

Ne soyez pas étonnés de m’entendre parler ainsi d’un homme dont le talent s’est exercé dans un autre genre ; qui n’a pas fait, comme moi, de l’éloquence son art et sa profession : nous-mêmes nous n’avons pas toujours donné notre temps à cette étude. En effet, toutes les sciences qui servent à perfectionner l’humanité sont unies par un lien commun, et sont, pour ainsi dire, les enfants d’une même famille.

II. Mais pour qu’on ne s’étonne point que, dans une question de droit, dans une cause plaidée en public, devant un personnage de la plus haute distinction, le préteur du peuple romain, devant des juges respectables, en présence d’une aussi grande affluence d’auditeurs, j’emploie un style étranger aux coutumes des tribunaux, et même à l’éloquence judiciaire ; je vous demanderai une grâce que vous ne me refuserez pas sans doute, par égard pour l’accusé, et dont, je l’espère, vous ne vous repentirez pas vous-mêmes : c’est qu’ayant à plaider pour un grand poète, pour un savant, devant un auditoire si instruit, en présence de juges si éclairés, et surtout d’un tel préteur, vous me permettiez de m’étendre avec quelque liberté sur le mérite des sciences et des lettres, et de me servir, en. parlant au nom d’un homme qu’une vie tranquille et studieuse a rendu étranger aux affaires et aux orages du barreau, d’un style extraordinaire, et inconnu jusqu’à présent. Si vous m’accordez cette demande, cette faveur, je vous ferai voir que vous ne devez pas retrancher du nombre des citoyens A. Licinius, puisqu’il est véritablement citoyen ; et même que, s’il ne l’était pas, vous devriez l’adopter.

III. En effet, à peine Archias fut-il hors de l’enfance ; à peine, au sortir des études qui forment ordinairement la jeunesse à la vie de l’homme, se fut-il livré à la composition, qu’il se fit connaître dans Antioche (car il est né de parents distingués, dans cette ville depuis longtemps célèbre, opulente, et remplie de savants et d’hommes de goût dans tous les genres : ) et bientôt il s’éleva au-dessus de tous par l’éclat de son génie. Plus tard, dans les autres parties de l’Asie, dans toute la Grèce, on parlait de son arrivée avec un tel enthousiasme que l’attente était au-dessus de sa réputation ; mais à son arrivée, l’admiration surpassait l’attente même. L’Italie était alors remplie d’hommes studieux qui cultivaient les sciences et les lettres grecques. Ces études étaient alors suivies dans le Latium avec plus d’ardeur qu’aujourd’hui dans les mêmes villes ; à Rome même, grâce à la tranquillité de la république, elles n’étaient pas négligées. Aussi les habitants de Tarente, de Rhéges, de Naples, lui accordèrent-ils le droit de cité avec leurs autres privilèges ; et tous ceux qui savaient apprécier le mérite jugèrent qu’il était digne d’être leur hôte et leur ami. Avec une réputation si brillante, déjà connu de ceux qui ne l’avaient pas encore vu auparavant, il vint à Rome sous le consulat de Marius et de Catulus : deux hommes dont l’un pouvait fournir une ample matière à son génie, et l’autre, avec de belles actions, une oreille délicate et un goût excercé. Aussi Archias n’avait pas encore quitté la prétexte que les Lucullus s’empressèrent de le recevoir chez eux ; mais ce fut moins par ses talents et son amour pour les lettres, que par son heureux naturel et ses vertus, qu’il mérita de conserver jusqu’à la vieillesse l’amitié d’une maison qui l’avait accueilli la première dans son jeune âge.

Il avait su plaire en ces temps-là au grand Métellus le Numidique, et à Pius son fils : M. Émilius se faisait un plaisir de l’entendre ; il était lié avec les deux Catulus, père et fils : L. Crassus l’honorait de son estime ; et ses relations étroites avec les Lucullus, Drusus, les Octaves, Caton, et toute la famille des Hortensius, lui donnaient la plus haute considération : car il était recherché et de ceux qui voulaient réellement l’entendre pour s’instruire, et de ceux qui feignaient de le vouloir. Assez longtemps après, ayant suivi L. Lucullus en Sicile, il quitta cette province avec lui et s’arrêta à Héraclée. Comme cette ville jouissait des plus grands privilèges en qualité d’alliée, il voulut en être citoyen ; son mérite personnel, soutenu du crédit et de la protection de Lucullus, le lui fit aisément obtenir. Ensuite parut la loi de Silvanus et de Carbon, qui accordait le droit de citoyen romain « à ceux qui seraient inscrits dans quelqu’une des villes fédérées ; qui seraient domiciliés en Italie lors de la publication de la loi ; qui enfin dans les soixante jours auraient fait leur déclaration devant le préteur. » Archias, qui était domicilié à Rome depuis plusieurs années, alla faire sa déclaration chez le préteur Q. Métellus, son ami.

IV. S’il n’est question ici que de la loi et du droit de citoyen, je n’ai plus rien à dire, la cause est plaidée. Lequel de ces points peux-tu attaquer, Gratius ? Diras-tu qu’il n’a pas été inscrit à Héraclée ? Mais voici un témoin dont l’autorité, la parole, la véracité sont incontestables, Lucullus, qui ne dit pas, je crois, j’ai ouï dire, j’étais présent, mais, je le sais, je l’ai vu, c’est moi qui l’ai fait. Voici des députés d’Héraclée, les hommes les plus distingués de la ville, qui sont venus exprès pour cette cause, avec des lettres de créance, pour déposer au nom de leur cité ; et ils attestent qu’il a été inscrit comme citoyen d’Héraclée.

Ici tu me demanderas les registres de cette ville ; mais tout le monde sait qu’ils ont été brûlés avec les archives, pendant la guerre d’Italie. Il est ridicule de ne rien opposer aux preuves que nous avons, et de demander celles que nous ne pouvons avoir ; de se taire sur des souvenirs attestés de vive voix, et d’exiger des témoignages par écrit : et, tandis que nous avons l’autorité d’un citoyen si recommandable, et le serment d’une ville municipale la plus digne de notre confiance, de récuser ces preuves qui ne peuvent être falsifiées, pour redemander des registres qui, selon toi-même, peuvent l’être tous les jours. Dira-t-on qu’il n’était pas domicilié à Rome, lui qui, tant d’années avant la loi, avait fait de Rome le centre de ses affaires et de sa fortune ? Qu’il n’a pas fait sa déclaration ? Mais il l’a faite dans les registres qui seuls depuis cette époque, d’après une décision des préteurs réunis, sont reconnus pour authentiques. Ceux d’Appius passaient pour être tenus avec trop de négligence ; la légèreté de Gabinius tant qu’il fut en place, le désordre de ses affaires après sa condamnation, avaient fait perdre aux siens toute créance. Métellus au contraire, le plus intègre, le plus modeste des hommes, poussa si loin le scrupule, qu’il vint trouver le préteur Lentulus et les juges pour leur faire part d’une rature qui lui causait de l’inquiétude. Or dans ces registres, vous ne trouverez point de rature sur le nom d’Aulus Licinius.

V. Après des faits si clairs, peut-on révoquer en doute le droit de Licinius, surtout quand on le voit inscrit comme citoyen dans plusieurs autres villes ? Des hommes médiocres, sans aucune profession, ou qui n’en avaient qu’une fort peu estimée, ont reçu gratuitement chez les Grecs le droit de cité ; et des villes telles que Rhèges, Locres, Naples, Tarente, auraient refusé à un poète d’un si grand mérite ce qu’elles prodiguaient à de simples acteurs ? Eh quoi ! lorsque tant d’autres, après la loi de Silvanus, même après la loi Papia, se sont glissés, on ne sait comment, dans les registres de ces villes municipales, Archias qui ne fait point valoir le titre que lui ont accordé plusieurs d’entrés elles, parce qu’il s’est toujours contenté d’être citoyen d’Héraclée, sera-t-il privé de ses droits ?

Tu demandes nos rôles de recensement, comme si l’on ne savait pas que lors du dernier qui se fit, Archias était à l’armée de l’illustre Lucullus ; qu’à l’époque du précédent, il était avec le même Lucullus, questeur en Asie ; et que, sous. Julius et Crassus, les premiers censeurs depuis son adoption, aucune classe du peuple ne fut recensée ! Mais comme le recensement n’établit pas le droit de citoyen, et indique seulement que celui qui y a été compris se comportait alors comme citoyen romain, dans ce temps-là même que tu attaques, où tu soutiens que de son propre aveu Archias ne prétendait pas à ce droit, il a fait plusieurs fois son testament selon nos lois ; il a recueilli des successions de citoyens romains ; et il a été porté sur l’état des grâces au trésor public par Lucullus, préteur et consul.

Cherche des preuves si tu le peux ; tu n’en pourras découvrir aucune pour me réfuter, ni dans la conduite d’Archias ni dans celle de ses amis.

VI. Tu me demanderas peut-être, Gratius, pourquoi nous aimons tant Archias ? Nous trouvons dans sa société un délassement pour notre esprit et un repos pour nos oreilles après les agitations bruyantes et les querelles du forum. Crois-tu que nous puissions suffire à tant de matières différentes qui se présentent tous les jours, si notre esprit n’était renouvelé par la culture des lettres ; ou soutenir une application continue, s’il n’y trouvait en même temps quelque relâche ? Pour moi, j’avoue que je me livre avec plaisir à ces études. On peut en rougir quand on s’y enfonce de telle sorte qu’il n’en résulte aucun avantage pour la société, qu’il n’en paraît même rien à la lumière. Mais pourquoi en rougirais-je, moi qui, depuis tant d’années, lorsqu’il s’est agi de servir un citoyen, n’ai jamais été retenu par le soin de mes intérêts ou de mon repos, ni distrait par le plaisir, ni arrêté par le sommeil ?

Qui pourra donc me blâmer ou s’irriter contre moi, si le temps accordé aux autres pour la célébration des fêtes et des jeux, pour leurs plaisirs, pour le repos de l’âme et du corps ; le temps que d’autres perdent dans de longs repas, aux jeux de hasard, à la paume, moi, je le consacre à m’entretenir dans mes études littéraires ? On doit me le pardonner d’autant plus, que ces discours mêmes, ce talent de la parole, font partie de ces études. Quelque soit ce talent, il n’a jamais manqué à mes amis dans leurs besoins. S’il paraît peu de chose, je sens du moins à quelle source je puise les nobles pensées dont je vais vous entretenir.

En effet, si les leçons de plusieurs sages et l’étude assidue des lettres ne m’avaient persuadé dès ma jeunesse que rien dans la vie n’est vraiment désirable que ce qui est louable et honnête, et que pour l’acquérir il ne faut presque tenir aucun compte des tourments, de la mort, de l’exil, jamais, pour vous sauver, je n’aurais affronté tant et de si violents combats, ni les attaques journalières des mauvais citoyens. Mais tous les livres, mais la voix de tous les sages, mais toute l’antiquité, nous présentent une foule d’exemples qui, sans la lumière des lettres, seraient maintenant ensevelis dans les ténèbres. Combien d’images de grands hommes nous ont été laissées par les écrivains grecs et latins, moins comme objets d’admiration que comme modèles ! Je les ai toujours eues devant les yeux quand j’administrais la république, et je n’avais qu’à penser à ces illustres personnages pour régler sur cette idée mon âme et mon esprit

VII. Quoi ! me dira-t-on, ces grands hommes dont les lettres nous ont fait connaître les vertus, ont-ils été formés par ces études si vantées ? Je n’oserais l’assurer de tous, mais je ne serai pas embarrassé pour répondre. Sans doute il a existé des hommes d’un esprit supérieur, d’une vertu éminente, qui, sans le secours des lettres, par la disposition d’une nature presque divine, ont été par eux-mêmes sages et justes ; j’en conviens : j’ajoute même que souvent un heureux naturel sans étude a fait plus pour la gloire et lu vertu que l’étude sans la nature. Mais je soutiens en même temps que si aux qualités d’un heureux naturel se joignent celles que donnent l’étude et une instruction suivie, il nait de la le plus souvent je ne sais quoi d’éclatant et d’extraordinaire.

Tel fut, du temps de nos pères, ce divin personnage, Scipion l’Africain ; tels furent Lélius et Furius, ces rares exemples de modération et de sagesse ; tel fut cet illustre vieillard, le plus noble et le plus savant de ce temps-là, M. Caton. Assurément s’ils avaient cru les lettres inutiles pour la connaissance et la pratique de la vertu, jamais ils n’auraient appliqué leur esprit à ces nobles études.

Mais quand on n’envisagerait pas ce grand avantage, et que dans ces études on n’aurait en vue que le plaisir, vous n’en regarderiez pas moins, je pense, cette récréation de l’esprit comme la plus digne d’un homme et d’un citoyen libre. En effet, les autres amusements ne sont ni de toutes les heures, ni de tous les âges, ni de tous les lieux. Mais les lettres nourrissent la jeunesse, réjouissent les vieillards ; dans la prospérité elles nous servent d’ornement ; dans l’adversité, elles nous offrent un asile et une consolation : elles nous récréent chez nous, et ne nous gênent pas dehors ; elles passent la nuit avec nous, elles voyagent avec nous, elles nous suivent à la campagne.

VIII. Et quand nous ne pourrions y atteindre, ni goûter par nous-mêmes la douceur des lettres, nous devrions encore les admirer dans les autres. Qui de nous dernièrement fut assez dur, assez insensible pour n’être pas touché de la mort de Roscius ? Il était déjà vieux, et néanmoins telle était l’excellence, tel était le charme de son talent, qu’il nous semblait n’avoir jamais dû mourir. Ainsi il nous avait tous séduits par de simples mouvements du corps ; et nous ne serions pas même touchés des mouvements de l’âme, et de l'activité incroyable de l’esprit ! Combien de fois ai-je vu Archias (car je profite de la bienveillante attention avec laquelle vous m’écoutez dans cette cause toute nouvelle), combien de fois l’ai-je vu, sans avoir écrit une seule lettre, nous improviser un très-grand nombre de bons vers sur les matières dont nous nous entretenions ! Combien de fois, prié de les redire, a-t-il répété les mêmes choses en d’autres termes et avec d’autres pensées ! Quant à ses compositions écrites et travaillées avec soin, je les ai entendu louer presque à l’égal des meilleurs ouvrages des anciens. Pourrais-je ne pas aimer, ne pas admirer un tel homme, et ne pas me croire obligé de le défendre par tous les moyens que j’ai en moi ?

Nous avons appris des savants les plus illustres que les autres talents s’acquièrent par l’étude, les préceptes, la méthode ; mais que le poète ne doit rien qu’à la nature, qu’il s’anime par la force de son génie, et qu’il est inspiré par un souffle divin. Aussi notre compatriote Ennius défendait ses droits, en appelant les poètes des personnages sacrés ; parce qu’ils paraissent en quelque sorte nous avoir été donnés comme une faveur et un présent des dieux.

Qu’il soit donc sacré pour vous, citoyens juges, vous les plus civilisés des hommes, ce nom de poète que les barbares même ont toujours respecté. Les rochers et les solitudes répondent à la voix des poètes ; souvent les bêtes féroces sont attirées, et s’arrêtent charmées par leurs accords ; et nous, formés par l’étude des lettres, nous serions insensibles aux accents de la poésie !

IX. Les habitants de Colophon disent qu’Homère était leur concitoyen ; ceux de Chio le revendiquent ; Salamine le réclame ; les Smyrniens prouvent qu’il leur appartient : aussi lui ont-ils élevé un temple dans leur ville. Plusieurs autres peuples se disputent et ambitionnent le même honneur. Ainsi ils réclament, même après sa mort, un étranger, parce qu’il fut grand poète ; et Archias, qui est vivant, qui veut être notre concitoyen, qui l’est d’après nos lois, nous le repousserions, surtout lorsqu’il a consacré depuis longtemps tout son travail et tout son génie à la gloire et aux vertus du peuple romain ! Dans sa jeunesse, il s’est essayé sur la guerre des Cimbres, et par là même il gagna les bonnes grâces de Marius, qui paraissait peu sensible à ce genre de mérite. C’est qu’il n’y a personne assez ennemi des Muses pour ne pas voir avec plaisir son nom et ses travaux immortalisés par la poésie. On demandait un jour, dit-on, à Thémistocle, ce fameux Athénien, quel chant, quelle voix lui plaisait le mieux : « Celle, répondit-il, qui fait le mieux l’éloge de mes actions. » Aussi le même Marius aimait-il singulièrement Plotius, dont le génie lui paraissait capable de célébrer ses exploits.

La guerre de Mithridate, cette guerre si difficile et si longue, dont les événements furent si variés sur terre et sur mer, a été traitée tout entière par notre poète ; et cet ouvrage ajoute un nouveau lustre non-seulement à la valeur du noble et célèbre Lucullus, mais encore au nom du peuple romain. En effet, c’est le peuple romain qui, sous le commandement de Lucullus, s’est ouvert le Pont, ce royaume défendu et par les forces d’un roi puissant, et par la nature même, des lieux. C’est l’armée peu nombreuse du peuple romain qui, sous le même chef, mit en fuite l’armée innombrable des Arméniens ; c’est la valeur du peuple romain, conduit par le même Lucullus, qui a sauvé la ville de Cyzique, notre alliée fidèle, des attaques d’un roi puissant et du choc d’une guerre furieuse qui allait la dévorer. On publiera, on vantera dans tous les siècles, comme notre ouvrage, cette incroyable victoire remportée à Ténédos, par les armes du même Lucullus, où les généraux ennemis furent tués et leur flotte coulée à fond. Ces monuments, ces trophées, ces triomphes sont les nôtres : les génies qui les chantent, célèbrent la gloire du peuple romain. Notre poète Ennius fut cher au premier Scipion l’Africain ; on pense même que c’est sa figure en marbre que l’on voit dans le tombeau des Scipions ; mais assurément avec les héros de son poème, il éternise le nom du peuple romain. Caton, bisaïeul de celui qui est devant nous, y est élevé jusqu’au ciel ; c’est en même temps un hommage rendu à la vertu romaine. Enfin, quand tous ces grands hommes, les Maximus, les Marcellus, les Fulvius sont célébrés par ses vers, nous participons tous à leurs éloges. Aussi l’auteur, quoique né à Rudie, fut admis par nos ancêtres au rang des citoyens ; et celui-ci, déjà citoyen d’Héraclée, recherché par plusieurs autres villes, citoyen de Rome par nos lois, nous le rejetterions de notre sein !

X. Si l’on s’imagine que des vers grecs font moins d’honneur à leurs héros que des vers latins, on se trompe fort ; car les ouvrages grecs sont lus chez presque toutes les nations, et les livres latins sont renfermés dans les limites, assurément fort étroites, de l’Italie. Si donc nos belles actions n’ont d’autres bornes que l’univers, nous devons désirer que notre gloire et nos éloges parviennent jusqu’où ont pénétré nos armes. Cette récompense, la plus grande pour les peuples dont on célèbre les actions, est aussi, pour ceux qui combattent dans la vue de la gloire, le plus puissant motif d’émulation, au milieu des dangers et des fatigues de la guerre. Combien d’écrivains n’avait pas avec lui cet Alexandre le Grand pour raconter ses exploits ! Cependant, lorsqu’il arriva au promontoire de Sigée, il s’arrêta sur le tombeau d’Achille, et s’écria : « Heureux jeune homme qui as trouvé un Homère pour chanter ta valeur ! » Il avait raison ; car sans l’Iliade, le même tombeau qui enfermait le corps d’Achille aurait enseveli son nom. Eh quoi ! ce Romain, surnommé aussi le Grand, dont la fortune égale le mérite, ne donna-t-il pas, en présence de ses soldats, le droit de cité à Théophane de Mitylène, son panégyriste ? Et nos braves soldats, malgré, leur rudesse et leur simplicité, comme touchés de la douceur d’une gloire qu’ils semblaient partager avec leur général, n’y ont-ils pas applaudi par de vives acclamations ?

Croirais-je donc que, si Archias n’était pas citoyen par nos lois, il n’eût pu venir à bout d’obtenir ce titre de quelqu’un de nos généraux ? Sylla peut-être, qui accordait cette grâce à des Espagnols et à des Gaulois, l’aurait refusée à sa demande ? lui qui, dans une assemblée publique (nous l’avons vu nous-mêmes), ayant reçu d’un mauvais poëte du peuple un placet accompagné de quelques distiques, fit donner aussitôt en récompense à cet homme une partie des dépouilles qu’il vendait alors, mais à condition qu’il ne ferait plus de vers. Celui qui jugeait digne de récompense la bonne volonté d’un mauvais écrivain, n’aurait-il pas recherché un génie si fort et facile ? Quoi ! Archias n’aurait-il pu, ni par lui-même ni par les Lucullus, obtenir cette faveur de Métellus Pius, son ami particulier, qui l’a accordée à beaucoup d’autres ; lui surtout qui désirait avec tant d’ardeur qu’on écrivît ses belles actions, que des poètes de Cordoue, tout rudes et tout barbares que fussent leurs chants, ne laissaient pas de captiver ses oreilles ?

Et pourquoi dissimuler un sentiment qu’on ne peut tenir secret ? Il faut l’avouer sans crainte. Nous sommes tous sensibles aux attraits de la gloire, les grandes âmes avant toutes les autres. Ces philosophes mêmes qui écrivent sur le mépris de la gloire mettent leur nom à la tête de leurs livres : au moment même où ils affectent de mépriser la louange et la célébrité, ils désirent d’être loués et connus. Décimus Brutus, aussi bon citoyen que grand capitaine, fit graver des vers d’Attius, son intime ami, au frontispice des temples et des monuments qu’il avait fait élever. Et celui qui se fit accompagner d’Ennius dans la guerre contre les Étoliens, Fulvius, n’hésita pas à consacrer aux Muses les dépouilles de Mars. Ainsi dans une ville où des généraux, encore tout armés, ont honoré le nom des poètes et les temples des Muses, des juges, magistrats pacifiques, ne sauraient être indifférents à la gloire des Muses et au salut des poètes.

XI. Et pour vous y engager plus vivement encore, citoyens juges, je vous parlerai de moi-même, et je vous avouerai mon amour pour la gloire, trop vif peut-être, mais honorable. Ce que nous avons fait avec vous dans notre consulat pour la conservation de cette ville et de cet empire, pour la vie des citoyens elle salut de l’État tout entier, Archias a entrepris de l’écrire en vers. L’ouvrage est commencé, et ce qu’il m’en a lu m’a paru si élevé, si intéressant, que je l’ai exhorté à continuer. Car la vertu ne souhaite d’autre récompense de ses travaux et de ses dangers que les éloges et la gloire. Ôtez cette espérance, quel motif aurions-nous de fatiguer par tant de travaux une vie renfermée dans une carrière si courte et si étroite ? Assurément si notre âme n’avait pas le pressentiment de l’avenir, si le même terme où s’arrête le cours de la vie bornait aussi toutes nos pensées, l’homme voudrait-il s’user par tant de travaux, se tourmenter par tant de veilles et de soucis, risquer tant de fois ses jours ? Mais dans les cœurs les plus vertueux réside un noble sentiment qui jour et nuit les anime par l’aiguillon de la gloire ; et qui nous avertit de ne pas laisser périr avec nous le souvenir de notre nom, de le faire vivre au contraire aussi longtemps que la dernière postérité.

Montrerions-nous donc une âme assez peu élevée, nous toujours livrés aux affaires publiques, aux dangers, aux travaux, pour croire qu’après avoir été jusqu’au bout de la carrière sans avoir eu le loisir de respirer tranquillement, il ne restera rien de nous après notre mort ? Eh quoi ! tant de grands hommes ont pris soin de laisser après eux des statues et des portraits, images non de leur esprit, mais de leurs corps, et nous ne souhaiterions pas avec plus d’ardeur de laisser de nos pensées et de nos vertus des tableaux tracés et achevés par les mains les plus habiles ? Pour moi, dans tout ce que j’ai entrepris, je pensais, en le faisant, répandre par toute la terre une semence dont le fruit devait être le souvenir immortel de l’univers. Que je sois, après ma mort, insensible à cette renommée, ou que, suivant l’opinion des hommes les plus sages, une partie de moi-même puisse en jouir encore, cette pensée, cet espoir me donnent du moins dès à présent un véritable plaisir.

XII. Juges, conservez-nous donc un homme, dont les vertus modestes vous sont attestées par le mérite et le long attachement de ses amis : dont le génie est tel qu’on doit se figurer celui d’un poète recherché par les hommes du plus grand génie ; dont la cause a pour soutien la loi, l’autorité d’une ville municipale, le témoignage de Lucullus, et les registres de Métellus. Aussi, magistrats, si, dans une affaire de cette importance, il faut parler au nom des dieux comme au nom des hommes, je vous recommande un poète qui vous a toujours célébrés, vous, vos généraux et les victoires du peuple romain ; qui promet d’immortaliser par ses chants les derniers périls dont nous sommes sortis victorieux par nos efforts réunis ; qui enfin est du nombre de ceux dont la personne a toujours été jugée et dite sacrée chez tous les peuples. Prenez-le sous votre protection ; et qu’on dise de lui qu’il a été plutôt sauvé par votre bonté que frappé cruellement par votre justice. Juges, ce que j’ai dit sur le fond de la cause, en peu de mots et simplement selon ma coutume, a été, j’en ai la confiance, approuvé de tout le monde ; les éloges que j’ai donnés au génie d’Archias et à la poésie en général, quoique étrangers au barreau et aux discours judiciaires, ont été écoutés avec bienveillance, j’ose le croire : quant au magistrat qui préside ici, je suis sûr de son approbation.


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NOTES


SUR LE PLAIDOYER POUR ARCHIAS.




II. Hoc prætore exercente judicium. Voici la note du scoliaste publié par Angelo Mai en 1814, d’après un manuscrit de la bibliothèque Ambrosienne de Milan : « Non vacat quod mentionem facit prætoris ipsius, id est fratris sui, Q. Ciceronis, qui judicio praeerat… fuit enim Q. Tullius non solum epici, verum etiam tragici carminis scriptor. »

III. Metello illi Numidico. Le manuscrit Ambrosien ajoute comme partie du texte, qui de Jugurtha triumphavit.

Æmilio. Émilius Scaurus, prince du sénat ; Q. Catulus, père, collègue de Marius, qui plus tard le força de se donner la mort. Catulus fils, qui s’opposa au consul Lépidus, quand celui-ci voulut détruire les actes de Sylla ; L. Crassus, l’orateur, si vanté par Cicéron ; les Lucullus ; Marcus, qui triompha de la Macédoine ; Lucius, de Mithridate et de Tigrane. Drusus, le célèbre tribun ; les Octaves, l’un fils d’Octave, collègue de Cinna, an de Rome 667 ; l’autre, collègue de Scribonius Curion, 679 : Catonem, le père de Caton d’Utique ; les Hortensius, dont le plus connu est l’orateur rival de Cicéron.

L’orateur accumule ici à dessein les noms de plusieurs illustres personnages ; ce sont autant de recommandations en faveur d’Archias.

(La plupart de ces indications, et cette dernière réflexion, sont du scoliaste Ambrosien.)

In Siciliam. Ciliciam, selon certains commentateurs.

Heracleam. Sur le golfe de Tarente, entre Tarente et Métaponte. « Cette ville, presque l’unique, dit-on, avec qui on fit un traité du temps de Pyrrhus, sous le consulat de Fabricius. (Cicéron pro Balbo, cap. 22.)

Silvani lege. Loi Plautia Papiria, portée par les tribuns M. Plautius Silvanus, et C. Papirius Carbon, l’an de Rome 665, sous les consuls Cn. Pompéius Strabon, et L. Porcius Caton.

Q. Metellum. Probablement Métellus Pius.

Collegio prætorum, me semble signifier : d’après une décision des préteurs réunis. Collegium prætorum (Offic. III, 20) est le corps des préteurs assemblés pour dresser un règlement.

IV. Gabinii. On ignore quel est ce Gabinius. Ce n’est certainement pas, quoi qu’en dise le scoliaste Ambrosien, le consul Gabinius sous lequel Cicéron fut exilé.

V. Legem Papiam. Cette loi, portée en 689, en vertu de laquelle Archias était accusé. Voyez l’argument.

Proximis censoribus. L. Gallius Publicola, Cn. Cornélius Lentulus, an 684.

Superioribus. L. Marcius Philippus, M. Perpenna, 668.

Julio et Crasso. Censeurs l’an 664.

In beneficiis ad ærarium, etc. On appelait beneficiarii ceux qui étaient inscrits sur les registres publics, comme méritant des honneurs et des distinctions.

Divinum hominem Africanum. Le second Scipion l’Africain, fils de Paul Émile. Lælium, son ami. Furium, peut-être le consul Furius Philus, en 618. M. Catonem, Caton le censeur, auteur de plusieurs discours, et du livre Des Origines.

VIII. Roscius, l’acteur comique, mort depuis peu. (Schol. Ambr.)

L. Plotium. Peut-être le Plotius Gallus dont Cicéron a parlé dans une lettre à Titinius, citée par Suétone (de Claris rhetoribus, c. 2), et qui le premier donna dans Rome des leçons de rhétorique en latin, lorsque Cicéron était encore enfant : le manuscrit Ambrosien porte Clodius.

Hujus proavus. Caton le censeur, bisaïeul de Caton d’Utique. Maximi, etc. Trois familles dont les membres les plus célèbres sont Fabius Maximus, qui arrêta Annibal; Marcellus, qui le vainquit; Q. Fulvius Flaccus, qui réduisit Capoue.

Heraclænsem, Héraclée, ville beaucoup plus importante que Rudie, bourg obscur de Calabre.

Noster hic magnus. Par opposition au grand Alexandre. (Schol. Ambros.)

Theophanem. Théophane, en faveur de qui Pompée épargna Mitylène, sa patrie.


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