Librairie Beauchemin, Limitée (p. 176-213).

CHAPITRE VII

Le chemin de fer sur la glace — Dans le bas du fleuve — Quéquienne Rond-de-Cuir — À Fall River — Restons Français — À Rutland, Vermont — Luttes électorales — Liberté de discussion — Choc en retour — Les chevaliers du nœud-coulant — Dégommé — La JUSTICE — Les fourberies de Scapin — À Québec — Un bain inattendu — Voyage en Europe — Nouveaux avatars.

LE CHEMIN DE FER SUR LA GLACE

Au premier rang des brasseurs d’affaires qui avaient su tirer partie de la victoire conservatrice de 1878, figurait le fameux Sénécal. Sa popularité était telle que j’ai vu son portrait orner certains reposoirs du faubourg Québec le jour de la Fête-Dieu, preuve que la naïveté des fiers citadins ne le cède en rien à celle de certains pionniers de l’Est.

Ce portrait, dûment encadré aux frais d’un cigarier qui venait de lancer le cigare Sénécal, n’avait, certes pas été photographié pour des fins religieuses, et ceux qui l’avaient ainsi mêlé aux décorations des reposoirs n’y entendaient pas malice.

Vers ce même temps, M. Sénécal avait été nommé commandeur de la Légion d’Honneur ; pas simple chevalier, comme M. Würtele qui, lui, s’était borné à boire au succès des armes prussiennes en 1870. M. Sénécal avait au moins le mérite d’avoir fait du tripatouillage politique ! Sa décoration avait donné aux journaux hostiles l’occasion de rééditer le fameux quatrain :

« Aux temps barbares d’autrefois,
On attachait les voleurs à la croix ;
Mais les siècles passés ont adouci nos mœurs :
Aujourd’hui, c’est la croix qu’on attache aux voleurs. »

M. Sénécal était devenu co-propriétaire et administrateur du chemin de fer de la Rive Nord. Au cours de l’hiver de 1879-80, il fit poser des rails sur le fleuve, entre le Pied-du-Courant et Longueuil, et établit un service de chemin de fer sur le pont de glace. En sa qualité de rédacteur du Courrier de Montréal, Quéquienne avait été invité à assister à l’inauguration de cette hasardeuse entreprise et partagea avec une foule nombreuse l’honneur de traverser sur le premier train. Il prit part au banquet donné sur la glace, près du quai de Longueuil.

Ces agapes fraternelles le laissèrent d’autant plus froid que les seuls discours qu’on y entendit furent prononcés en anglais. L’auteur canadien-français de cette expérience sans précédent fut couvert de fleurs… de rhétorique ; mais il garda de Conrard le silence prudent. La santé de la presse fut proposée en anglais. M. J.-J. Curran, qui n’était pas journaliste, y répondit dans la même langue. Les représentants des journaux français, n’ayant pas été invités à parler, imitèrent le mutisme de M. Sénécal et de ses amis.

L’auditoire, en majeure partie composé de Canadiens-français, dut s’en retourner plus que jamais convaincu qu’une entreprise franco-canadienne devient forcément anglaise pour peu qu’elle ait quelque chance de réussir. Le service de la ligne ferro-glaciaire dura peu de temps. Une locomotive s’étant payé le luxe d’un plongeon dans une mare avoisinant la ligne, on en arriva à la conclusion que le plancher des vaches est encore la base la plus solide sur laquelle les voies ferrées peuvent être établies.

DANS LE BAS DU FLEUVE

En 1883 Quéquienne réunissait en un volume de plus de 300 pages les chansons et rimes qu’il avait préalablement publiées dans le Canard et autres journaux. Le nouveau volume fut favorablement accueilli par la presse franco-canadienne et Louis Fréchette en fit une analyse très sympathique. L’année suivante, Quéquienne publiait un roman de 450 pages, dans lequel il utilisait ses souvenirs de la guerre civile des États-Unis. La première édition de cet ouvrage, d’abord publié en feuilleton par le journal La Patrie, fut aussi l’objet d’une critique bienveillante de la part des journaux.

Après la session de 1884, Quéquienne s’occupa activement de la vente de ses deux ouvrages. À cette fin, il fit un voyage vers le bas du fleuve, s’arrêtant à Trois-Rivières, Québec, Baie Saint-Paul, Malbaie, Rivière-du-Loup, Tadoussac, Chicoutimi, Campbellton, New-Carlisle, Paspébiac et Percé. À ce dernier endroit, il gravit le mont Saint-Anne, se promena d’abord pédestrement sur les hautes falaises d’où la vue s’étend jusqu’au bassin de Gaspé, puis, réussit à se procurer une chaloupe de pêcheur. Le propriétaire de l’embarcation prit les rames et Quéquienne se mit au gouvernail.

Ils contournèrent d’abord le fameux rocher, naviguèrent jusqu’au bas des falaises et, en revenant passèrent sous la voûte d’aspect gothique dont l’unique fonction semble être de justifier le nom du rocher. Le même courant d’eau salé qui a creusé cette voûte avait antérieurement séparé du rocher une masse granitique dont l’aspect lointain est celui d’une énorme tour rectangulaire. Les goëlands dont les cris avaient, la nuit précédente, empêché Quéquienne de dormir, avaient jonché de leurs plumes les flots calmes arrosant la base de la masse escarpée qui brisait l’effort du vent.

C’était un dimanche et Quéquienne ayant rencontré à l’église le commandant Fortin, député de Gaspé, celui-ci l’avait invité à manger des foies de morue, un mets de la région, excellent lorsqu’il est préparé par un cordon bleu comme celui que le commandant avait jugé digne de pourvoir à l’alimentation de sa gigantesque stature. Pendant le repas, Quéquienne racontait au commandant qu’il s’était baigné à New-Carlisle en compagnie d’un M. Kelly lequel, étant très corpulent, avait été pris d’une syncope. Il se demandait si Jacques Cartier s’était baigné dans les eaux de la baie avant de la nommer Baie des Chaleurs. Le commandant lui dit : « Ici, les gens ne se baignent pas dans la mer. L’eau est trop froide. Nos pêcheurs, qui passent sur les flots la majeure partie de leur vie, ne savent pas nager. »

Ce voyage avait fortement intéressé Quéquienne. Il était monté au sommet du phare de Paspébiac, avait visité les grands séchoirs de morue des Le Bouthiller, avait rencontré à New-Carlisle deux autres de ses anciennes connaissances : M. d’Anjou, jeune avocat qu’il avait connu à la tribune des journalistes et le docteur Théodore Robitaille, alors lieutenant-gouverneur de la province de Québec. Il avait visité l’historique chapelle de Tadoussac, admiré les caps Trinité et Éternité, et contemplé avec un plaisir mêlé d’orgueil national les beautés naturelles du Saguenay, du bas du fleuve et de la Baie des Chaleurs.

Il avait même projeté de se procurer quatre lots de colonisation pour lui-même et ses trois fils dans cette dernière région. Les démarches qu’il fit dans ce but n’aboutirent pas. Les milliers d’acres de terres non défrichées étaient bien là ; mais elles y étaient pour le plus grand bien des spéculateurs au bénéfice desquels on se faisait un devoir de morceler le domaine public. Quéquienne dut en conséquence renoncer au louable projet d’employer au défrichement des terres de la Gaspésie une partie du salaire qu’il retirait de la Chambre des Communes.

QUÉQUIENNE ROND-DE-CUIR

Le gouvernement fédéral venait d’organiser le service permanent de publication des Débats. Un certain nombre de sténographes et quatre traducteurs avaient été nommés sur la recommandation du Comité des Débats, en 1883, les nouveaux titulaires devant entrer en fonctions à la session de 1884. Quéquienne était au nombre des aspirants traducteurs. L’un des membres du Comité lui avait même annoncé qu’il était nommé ; mais il y avait erreur : croyant voter pour lui, l’honorable M. Ross avait voté pour son homonyme. Quéquienne n’y perdit rien. Dès le début de la session de 1884, il fut nommé à temps pour commencer son service avec les quatre autres.

On avait constaté que cinq traducteurs ne seraient pas trop et, d’ailleurs, on avait besoin de quelqu’un pour traduire en anglais les discours prononcés en français. Quéquienne avait, lors de la session précédente, traduit, à la satisfaction des intéressés des discours français qu’on lui avait confiés. Ayant entendu dire qu’il y avait sur les rangs un candidat anglais protégé par le premier-ministre, Quéquienne demanda et obtint l’épreuve d’un examen de concours, établissant ainsi un précédent qui a été adopté depuis. L’honorable Thomas White, qui était alors président du Comité des Débats et qui possédait bien les deux langues, fit un rapport favorable à Quéquienne et celui-ci entra immédiatement en fonctions,

Quéquienne écrivait alors fréquemment, pour le Monde Illustré et autres publications périodiques, des articles signés de son nom ou de divers pseudonymes, articles qui lui rapportaient un certain revenu. Il avait pris part à l’organisation de la grande célébration de la Saint-Jean-Baptiste, et Montréal l’avait vu chevaucher en qualité de commissaire-ordonnateur lors de imposante procession de 1884. À son retour de la Gaspésie, il était entré à la sous-rédaction de la Presse, journal indépendant devenu la propriété de M. Blumhart. Toul cela, joint à la vente de ses livres, lui avait fourni de quoi s’occuper en attendant l’ouverture de la session de 1885.

À FALL RIVER

Cette session fut très longue, à tel point que la Chambre des Communes, qui avait déjà porté de $800 à $1,000 le salaire des traducteurs des Débats, leur vota, cette année-là, un supplément de $500. Avant la fin de la session M. H. A. Dubuque, de Fall River, Mass., écrivit à Quéquienne pour lui offrir la rédaction de l’Indépendant. On prévoyait que ses fonctions ne lui permettraient pas de se déplacer durant la session ; mais comme le journal ne paraissait alors qu’une fois par semaine, tout ce qu’on lui demandait pour le moment c’était d’envoyer un article hebdomadaire en attendant la fin de la session, et de se rendre à Fall River après la prorogation. Quéquienne, ayant accepté ces conditions, transporta sa famille à Fall River.

En automne, à la rentrée des classes, sa femme alla conduire ses trois fils au collège de la Côte-des-Neiges. Son père avait vendu la ferme de Clifton-Est. Il en avait acheté une autre à Cookshire et l’avait revendue, faisant chaque fois un léger profit. Vers 1876, il avait acheté, à Stoke, une terre en face de l’église. En 1885, il offrit à Quéquienne de lui céder cette terre moyennant une rente viagère. La femme de Quéquienne profita de son voyage au Canada pour aller voir ses beaux-parents et faire les arrangements définitifs. À Fall River, l’agitation en faveur des prêtres de notre race était en pleine effervescence. Voici comment Quéquienne résumait la question trente ans après à la demande d’une revue alors publiée à Montréal :

« En 1884, s’éteignait à Fall River, Mass., le regretté curé Bédard, depuis dix ans pasteur de la paroisse exclusivement canadienne-française de Notre-Dame de Lourdes. Ardent patriote, il avait su, par ses exemples et ses exhortations, entretenir vivaces chez ses dévoués paroissiens les saines traditions du pays natal. Il laissait une paroisse prospère, parfaitement organisée au triple point de vue national, social et religieux.

« Aux profonds regrets causés par la mort de ce guide sûr, dont le dévouement s’était si fréquemment et si clairement manifesté, vint bientôt s’ajouter, chez ces braves gens, inopinément devenus orphelins spirituels, la crainte bien fondée de se voir déposséder de ce qu’ils avaient conquis après dix ans d’épargnes et de généreux efforts,

« Un prêtre irlandais, le Rév. Père McGee, venait d’être nommé pour remplacer le curé Bédard. Sa connaissance du français était insuffisante, mais ce qui lui manquait surtout, c’était la facilité de comprendre les légitimes aspirations de nos compatriotes confiés à sa charge. Pour lui, comme pour un bon nombre de Celtes, de Pictes, de Scandinaves et de Saxons anglicisés, il ne pouvait y avoir qu’un seul type d’humanité acceptable : le type irrémédiablement et exclusivement anglophone.

« Évidemment, le Père Éternel a eu tort lorsqu’il s’est avisé de mettre un peu de diversité dans l’unité de la race humaine.

Dieu s’est mépris. Plus je contemple
Ces Canucks ainsi faits, plus il semble à Brisco
Que l’on a fait un quiproquo.

« Je demande humblement pardon aux mânes du bon Lafontaine si je me permets de démarquer les vers du grand fabuliste, mais Brisco fait bien pour la rime, et c’était le nom du curé irlandais qui avait précédemment, en 1878, hérité de la paroisse de Sainte-Anne, la première paroisse franco-canadienne fondée à Fall River en 1869.

« Ce dernier fait n’avait rien de rassurant pour les paroissiens de Notre-Dame. Ils s’adressèrent donc à Mgr Hendricken, afin d’obtenir un curé capable de les comprendre. J’emprunte ce qui suit à l’excellent ouvrage de M. Alexandre Bélisle, de Worcester « Histoire de la Presse Franco-Américaine » :

« En ce temps-là l’épiscopat irlandais de la Nouvelle-Angleterre s’obstinait à croire à la disparition prochaine de nos compatriotes, comme groupe distinct, et il caressait l’espoir de voir bientôt la langue française éliminée pour toujours de leur milieu. Il donnait pour prétexte que la diversité des langues nuisait à la bonne administration et au prestige de l’Église aux États-Unis.

« Pour toute réponse à sa demande, la délégation de la paroisse de Notre-Dame de Lourdes reçut les paroles suivantes de S. G. Mgr Hendricken : « Pourquoi voulez-vous un prêtre franco-américain ? Dans dix ans, tout le monde parlera l’anglais dans vos églises. » On lui fit remarquer que l’Église n’avait pas été instituée pour trancher les questions philologiques et ethnographiques ; que le miracle avait été fait pour les desservants et non pour les desservis ; que le français était pour les nôtres une sauvegarde de la foi, et indispensable dans le moment pour le salut des âmes. L’évêque ne voulut rien comprendre. La cause fut portée à Rome. On sait que finalement, en 1886, nos compatriotes obtinrent ce qu’ils demandaient.

« Ce fut M. Dubuque qui prépara tous les documents, plaidoyers, etc., de cette cause célèbre. Il fut aussi le principal orateur des réunions populaires qui se tenaient dans la paroisse de Notre-Dame, deux ou trois fois par semaine. Ces réunions avaient lieu à la salle Saint-Jean-Baptiste.

« C’est ainsi que pendant deux ans, M. Dubuque réussit à empêcher plus de 5,000 Franco-américains de fréquenter leur église irlandaise. Allez aux autres églises, disait-il, mais pas à celle-là. »

« J’étais alors traducteur des Débats à Ottawa, mais je continuais à faire du journalisme en dehors des sessions. On m’avait écrit pour m’offrir la rédaction de l’Indépendant de Fall River. J’ai rédigé ce journal entre la session de 1885 et celle de 1886.

« À mon arrivée, la lutte battait son plein. Notre-Dame était en grève et le curé McGee se trouvait à la tête d’une paroisse sans paroissiens. On en avait appelé à Rome. Le délégué choisi par les paroissiens devait bientôt partir pour la Ville Éternelle. C’était M. N. Martineau, créé plus tard Chevalier du Saint-Sépulcre.

"Le principal orateur, parmi les laïques qui desservaient alors les paroissiens de Notre-Dame aux réunions de la salle Saint-Jean-Baptiste était, naturellement, M. Dubuque, aujourd’hui juge de la Cour Supérieure du Massachusetts. Dans l’exercice de son ministère, il était aidé par de nombreux et éloquents vicaires au nombre desquels il convient de citer les docteurs de Grandpré, Beaudet et Collette, et MM. Martineau, Antoine Houde, Victor Geoffrion, plus tard député fédéral du comté de Verchères, Janson, Péloquin, plus tard député à la Législature du Massachusetts. J’en oublie quelques-uns. Il y a déjà 31 ans de cela, ce qui ne me rajeunit pas. Plusieurs de ces hardis lutteurs sont partis pour un monde où nul ne leur reprochera d’avoir fait leur prière en français.

« La salle Saint-Jean-Baptiste n’aurait pu contenir toute la foule. Les soirs de réunion il y avait deux séances ; l’une pour les dames, de 7 à 9 heures, et l’autre pour les hommes, à partir de 9 heures. Les prêtres franco-canadiens avaient nécessairement dû s’abstenir de prendre part au mouvement. La discipline ecclésiastique s’y opposait ; mais je n’ai pas besoin de dire que nous avions toutes leurs sympathies.

« La lutte n’était pas tout-à-fait terminée lorsque mes devoirs officiels m’ont rappelé à Ottawa en 1886. C’est toujours avec le plus vif plaisir que je me rappelle cette période d’activité journalistique et quelque peu oratoire. J’ai contracté là des amitiés qu’un tiers de siècle n’a nullement affaiblies.

« M. Dubuque était alors mon collaborateur assidu à l’Indépendant. Grâce à son influence et à son infatigable énergie, j’ai pu fonder, à Fall River, la Ligue des Patriotes, devenue depuis, tout en restant société patriotique, une prospère association de Secours Mutuels. À ce propos, voici ce que je trouve dans l’Histoire de la Presse Franco-Américaine :

« La Ligue Des Patriotes, la belle et grande société nationale de Fall River, est l’œuvre de M. X… La Ligue des Patriotes, fondée par M. X…[1] à la fin de décembre 1885, célébrait avec éclat, le lendemain de Noël, 1910, le 25ième anniversaire de sa fondation. M. X…, qui était venu spécialement d’Ottawa, était l’un des hôtes d’honneur à cette belle fête, ainsi que son plus ardent coopérateur Mtre Hugo A. Dubuque. »

« La Ligue des Patriotes était, à son origine, une association de défense nationale. Au Canada, la francophobie orangiste n’était pas encore assouvie par le meurtre de Régina. Elle demandait encore du sang. Aux États-Unis, l’A. P. A. et la P. P. A. et autres Protestant Protective Associations, rachitiques rejetons du monstre vomi par l’Ulster, s’efforçaient en vain de galvaniser la vieille momie du Knownothingism. Tout cela coïncidait avec les systématiques empiètements des persécutés de l’Irlande devenus persécuteurs de nos compatriotes, émigrés comme eux sur cette terre de liberté.

« Les orangistes du Canada déclaraient ouvertement dans les journaux à leur dévotion qu’ils se préparaient à reconquérir la province de Québec, afin de punir les nôtres d’avoir désapprouvé le meurtre de Riel, comme si de pareils fantoches avaient jamais conquis autre chose que le mépris des amis de l’ordre. La Ligue des Patriotes a été fondée afin de résister à cette outrageante menace que rien n’avait provoquée.

« Les adhésions se firent nombreuses. On ouvrit un gymnase et une salle d’armes. L’enthousiasme, fréquemment réchauffé par des discours patriotiques, s’est si bien maintenu que la Ligue est restée puissante.

Lors de mon dernier séjour à Fall River (1893-1894), elle avait une belle compagnie militaire et comptait 1,000 membres. En 1885, lors de sa fondation, j’écrivais le chant patriotique « Restons Français », mis en musique par l’une de nos gloires artistiques, le regretté Calixa Lavallée. Depuis lors, chacune des séances de la Ligue est ouverte par le chant des deux premières strophes. Les deux dernières strophes se chantent à la clôture de chaque séance. Voici les paroles du chant de la Ligue des Patriotes :

RESTONS FRANÇAIS

Le ciel est noir, l’orage s’amoncelle
Et la discorde allume ses brandons ;
Pour étayer un pouvoir qui chancelle,
Le fanatisme arme ses mirmidons.
Assouvissez la rage des sectaires,
Frappez, frappez, plats valets des bourreaux.
Un peuple entier maudit vos caudataires
Et vos gibets font surgir des héros.

Quand l’oppresseur veut nous forger des chaînes,
De son courroux méprisons les accès
Et, fiers du sang qui coule dans nos veines,
Restons Français, (bis)

Restons Français ! tenons tête à l’orage ;
Consolidons l’œuvre de nos aïeux
En burinant une nouvelle page
Au livre d’or d’un passé glorieux.
Aux préjugés opposant une digue
Notre jeunesse, espoir du lendemain,
De la défense organise la ligue :
Malheur à qui sur nous porte la main !
Quand l’oppresseur, etc.

Groupés autour du drapeau tricolore,
Francs Canadiens, préparons l’avenir.
L’horrible affront que notre orgueil dévore
Grave en nos cœurs un cruel souvenir.
Serrons nos rangs : notre mère la France
Pour la revanche aguerrit ses soldats ;
Elle nous offre un rayon d’espérance
Et ses ligueurs nous ont ouvert leurs bras.

Quand l’oppresseur, etc.

Nous t’acclamons, Ligue des Patriotes,
Aux champs d’honneur nous suivrons nos aînés.
Les Canadiens ne sont pas ilotes ;
Nul ne saurait les tenir enchaînés.
Forts de nos droits, laissant l’intolérance
S’empoisonner du suc de ses ferments,
Nous resterons Français par la vaillance,
Français de cœur, Français de sentiments.

Quand l’oppresseur, etc.

« Plus ça change, plus c’est la même chose. Les orangistes d’alors étaient des enragistes. Ceux d’aujourd’hui le sont encore. Alors ils voulaient reconquérir la province de Québec parce qu’eux-mêmes, les orangistes, avaient fait pendre Riel dans l’espoir de la provoquer. Aujourd’hui, ils veulent la reconquérir parce qu’il y a là des gens qui persistent à parler français et parce que le nombre des enrôlés de race française, d’après les rapports mensongers des fougueux patriotes qui se gardent bien de s’enrôler eux-mêmes, n’est pas aussi considérable qu’il devrait l’être.

À une réunion des orangistes, tenue hier dans une partie d’Ontario, où la civilisation n’a pas encore pénétré, un braillard venu de Montréal, (il paraît que vous en avez là-bas) déclarait qu’il avait honte d’habiter la province de Québec, parce que les Canadiens-français ne s’enrôlent pas. Il ajoutait que lorsque les soldats orangistes reviendront de la guerre, il leur restera encore assez de combativité pour aller nettoyer Bourassa, Lavergne et tous les autres.

« Allons, les gens que vous tuez se portent à merveille. Il y a quarante ans, lorsque ma position de journaliste m’obligeait à lire les journaux anglais que nous recevions en échange, j’avais trop souvent l’occasion de lire de semblables aménités. Le ton n’a pas changé, et la province de Québec n’a pas été reconquise.

« Ces gens-là ont l’humeur bien égale : ils ont toujours l’écume à la bouche. De temps immémorial, ils occupent leurs loisirs à se surexciter pour se préparer à pourfendre les Canadiens-français. Ils sont l’immense majorité et ils se battent continuellement les flancs afin d’avoir, au besoin, le courage de se défendre contre une minorité qui, loin de songer à les attaquer, ne daigne même pas se défendre contre leurs incessantes et furibondes attaques.

« Une société fondée dans l’unique but d’entretenir la haine contre une population paisible ne serait pas tolérée ailleurs. — Ici, elle fait la pluie et le beau temps.

« Sir Sam Hughes a déjà rendu hommage au patriotisme de notre race. Il faut à ces perturbateurs atteints de francophobie chronique et invétérée, un prétexte quelconque pour justifier leur raison d’être. Attendons avec calme le jour où ces foudres de guerre entreprendront d’introduire le Kultur boche dans les paisibles campagnes de la province de Québec. »

Avant son départ pour le Canada, le 16 février 1886, les Canadiens de Fall River donnaient une fête d’adieu au rédacteur de l’Indépendant. On avait même fait souscrire Quéquienne en lui disant qu’il s’agissait d’offrir un cadeau à M. Dubuque. Quéquienne et sa femme, invités à la soirée, se rendaient à la salle Saint-Jean-Baptiste, lorsque l’un des organisateurs monta dans le tramway pour les avertir du véritable but de la réunion et les invita à entrer chez lui en attendant que l’on fût prêt à les recevoir.

Deux cent cinquante couples étaient déjà réunis dans la salle brillamment illuminée. Lorsque les hôtes firent leur apparition, le corps de musique franco-canadien attaqua le « Restons Français » de Calixa Lavallée. Des cadeaux consistant en une montre en or, avec chaîne du même métal, et une canne à pommeau d’or furent présentés à Quéquienne, et une magnifique corbeille de fleurs naturelles fut offerte à sa meilleure moitié. Le tout fut accompagné d’un éloquent discours de la part de M. Dubuque, auquel Quéquienne répondit en termes émus.

Il y eut goûter, chansons, escrime, monologues, et le bal commença après le départ du Révérend M. Laflamme, le nouveau curé, qui assistait à la fête et qui se retira un peu avant minuit. M. Laflamme venait d’être nommé par l’évêque à la desserte de Notre-Dame, et tout faisait présager que le différend survenu dans cette paroisse serait réglé d’une façon satisfaisante.

Quéquienne regrettait beaucoup de quitter Fall River. Il avait trouvé là un milieu sympathique dont il aime encore à se rappeler les agréables souvenirs. Quéquienne et sa femme allèrent d’abord visiter leurs enfants au collège de la Côte-des-Neiges, puis s’acheminèrent vers Ottawa où ils demeurèrent durant la session.

La prorogation du Parlement et les vacances du collège ramenèrent toute la famille à Stoke. Une convention des sociétés canadiennes-françaises des États-Unis eut lieu cette année-là à Rutland, Vermont. Quéquienne avait été prié par le comité exécutif d’aller y traiter la question de la presse franco-canadienne. Il se prépara avec soin et se rendit à Rutland où il eut le plaisir de rencontrer les délégués de Fall River et d’autres anciens co-délégués de conventions où il avait figuré précédemment, une fois, entre autres en qualité de premier vice-président.

À Rutland, l’assistance était si nombreuse et le programme tellement surchargé que l’on décida tout d’abord de se dispenser d’entendre les longs discours préparés pour la circonstance. Exception fut faite, cependant, en faveur du major Mallet, un Canadien de Washington, écrivain catholique, dont les essais historiques, publiés dans des revues de langue anglaise, étaient hautement appréciés. M. Mallet, élevé dans un milieu exclusivement anglophone, ne s’était refrancisé qu’après avoir conquis ses grades dans l’armée américaine. Sa phrase française n’était pas toujours impeccable ; mais la profondeur de sa pensée était telle qu’on l’écoutait toujours avec plaisir.

Il y avait là d’autres orateurs, venus du Canada, qui n’avaient pas été officiellement invités, mais qui ne se crurent pas obligés d’écourter leurs discours. L’un d’eux prit même une bonne heure pour lire une longue dissertation qui dénotait une connaissance assez médiocre de l’état d’âme des Canadiens émigrés. Le temps qu’on avait cru épargner en élaguant les discours préparés sur demande, par des Canadiens qui avaient vécu de la vie des émigrés, fut employé à écouter les élucubrations de gens qui avaient passé leur vie à déplorer le prétendu manque de patriotisme des Canadiens chassés de leur pays natal, par l’incurie des propres chefs de ces orateurs d’occasion, nouvellement épris d’un tendre amour pour cette population restée française et catholique en dépit des sinistres prédictions qu’on ne lui avait pourtant pas ménagées. Quéquienne dut se contenter de résumer le discours qu’il avait préparé et qui fut plus tard publié par le Messager de Lewiston.

Une élection provinciale ayant eu lieu au cours de l’été de 1886, des orateurs étaient venus de Sherbrooke à Stoke, un dimanche, et avaient péroré sur la galerie de la maison construite par Quéquienne en 1872. En ce temps-là, l’affaire Riel était nécessairement mêlée à toutes les discussions politiques. Quéquienne se crut obligé de relever certaines assertions à ce sujet et prononça un discours à l’emporte-pièce, au grand scandale des partisans du pouvoir. L’hiver suivant, il prenait une part active à l’élection fédérale et rencontrait, en divers endroits, le candidat ministériel, M. Ives, qui fut cependant réélu.

L’année précédente, la Chambre avait porté à $2,000 le salaire des sténographes des Débats. Les traducteurs avaient demandé la même augmentation ; mais, au cours de la discussion parlementaire, les représentants du gouvernement avaient déclaré que les traducteurs devaient se contenter de ce qu’on leur donnait. La raison, alléguée était que les huit traducteurs étaient tous journalistes ; que trois d’entre eux étaient des libéraux ; qu’on ne leur demandait pas compte de leurs opinions et que leurs salaires de journalistes, suppléaient à la modicité de leurs appointements de traducteurs.

Cet argument aurait pu s’appliquer également aux sténographes ; mais ce n’était pas la première fois que la logique des gouvernants péchait par la base. Les traducteurs se le tinrent pour dit. Les cinq conservateurs appuyèrent de leur parole et de leurs écrits les candidats ministériels, et les trois libéraux les combattirent de leur mieux.

Quéquienne n’avait pas pris part à la grande assemblée rielliste et anti-pendarde du Champ de Mars, à Montréal, puisqu’il était alors à Fall River ; mais l’élection de 1887 lui fournit l’occasion de dire ce qu’il avait sur le cœur au sujet du meurtre de Régina. C’est à la suite de cette élection qu’il publia sous sa signature les vers suivants qui figurent aujourd’hui dans le rapport officiel des Débats de la Chambre des Communes :

AUX CHEVALIERS DU NŒUD COULANT

Enfin vous l’avez eu votre jour de victoire ;
Vous avez souffleté la patrie aux abois.
Pour vous, la trahison est un titre de gloire,
Vous prodiguez l’opprobre au noble sang gaulois.
Honte éternelle à vous, renégats, mercenaires
Pour qui le vil métal est la suprême loi !
Courtisans d’une secte aux instincts sanguinaires,
Traîtres au sol natal, traîtres à votre foi.
Enfants dégénérés d’une race virile,
Conçus par l’intérêt, enfantés par la peur,
Battez des mains, riez, ô phalange servile :
On nous prend, grâce à vous, pour un peuple sans cœur.
Vous qui d’un zèle outré nous donnâtes la preuve
Quand la patrie en deuil appela ses enfants,
Vous nous avez trahis au moment de l’épreuve,
Et vous rampez aux pieds des vainqueurs triomphants.
En dépit du courroux que vous fîtes paraître
Quand le sang d’un martyr eut rougi l’échafaud,
On vous a vus bientôt, sur un signe du maître,
Insulter la victime, exalter le bourreau.
Depuis lors, piétinant sur le cadavre inerte
De celui qui mourut pour défendre les siens,
Vous n’avez eu qu’un but : consommer notre perte.

Triomphez aujourd’hui, vils politiciens !
Ah ! vous avez voulu nous traîner dans la boue
Et souiller dans le sang votre immonde drapeau !
Aux soufflets de vos chefs présentant notre joue,
Vous nous avez livrés comme on livre un troupeau !
Eh ! bien, vos propres fils, évoquant la mémoire
De vos tristes exploits, seront saisis d’horreur,
Car vos ignobles noms, abhorrés dans l’histoire,
Rediront notre honte et votre déshonneur.

Stoke Centre, 26 février 1887.

DÉGOMMÉS

La session de 1887 était à peine commencée, lorsque Quéquienne et ses deux collègues libéraux reçurent copie d’une plainte portée contre eux. On demandait leur destitution. Quéquienne, mieux partagé que les deux autres, avait même été l’objet de deux accusations : l’une de la part d’un ministre lui reprochant, entre autres choses, la pièce de vers précitée, et l’autre, signée par le député Ives, racontant la part prise par Quéquienne à la lutte électorale de Richmond et Wolfe.

La discussion dura deux jours à la Chambre des Communes, l’opposition approuvant la conduite des trois accusés et se plaignant de l’intervention de leurs cinq collègues conservateurs. M. Choquette, alors député de Montmagny, ayant déclamé en pleine séance les vers dont se plaignait le Secrétaire d’État, ces vers durent être imprimés dans les deux versions anglaise et française du rapport officiel des débats, et sont aujourd’hui immortalisés dans les archives officielles.

Les traducteurs, ayant été nommés sur recommandation du Comité des Débats, supposaient, assez naturellement, qu’il appartenait à ce Comité de se prononcer au sujet de leur destitution, Or, à la fin de la session de 1887, l’un des membres ministériels les plus influents de ce Comité dit aux trois accusés que, s’ils renonçaient à faire de la politique active, soit dans les journaux soit ailleurs, ils pourraient conserver leur emploi. Sur la foi de cette déclaration, deux d’entre eux, Quéquienne et son homonyme, résolurent de se fixer à Ottawa, Quéquienne se proposant de demander à la Législature de Québec d’adopter une loi lui permettant d’être admis au barreau après examen.

Dès le commencement de la session de 1888, l’Orateur informa les trois inculpés que leurs services n’étaient plus requis. Quéquienne retourna à la tribune des journalistes à titre de correspondant du journal l’Étendard. De retour à Montréal, il s’occupa d’abord, de la publication d’un nouveau volume de poésies et fit paraître une deuxième édition de son roman.

Ses deux compagnons d’infortune avaient été placés, l’un à Montréal et l’autre à la Législature de Québec. Pendant son séjour à Stoke, Quéquienne avait occupé ses loisirs à piocher le latin et l’algèbre avec l’aide du regretté M. Gignac, alors curé de l’endroit. Il se préparait à retourner sur sa ferme après avoir disposé de ses deux dernières publications, lorqu’on lui offrit la direction de la Justice de Québec.

Les trois traducteurs dégommés avaient touché une légère compensation que la Chambre leur avait votée après leur renvoi d’office. Une nouvelle discussion avait eu lieu à ce sujet en 1888, l’opposition soutenant que l’Orateur avait eu tort de les renvoyer ; mais n’allant pas jusqu’à dire qu’il avait excédé ses pouvoirs. Quéquienne s’était procuré une vingtaine de déclarations sous serment contenant une dénégation formelle de certaines allégations faites par M. Ives. Il ne put réussir à les faire lire en Chambre, l’esprit de corps des députés ne leur permettant probablement pas de convaincre un adversaire de mensonge dans l’unique but de disculper un vulgaire électeur. Quéquienne dut se contenter de faire publier ces affidavits dans le Hérald de Montréal.

Honoré Mercier était alors premier-ministre à Québec et Georges Duhamel était l’un des membres de son cabinet. Ce dernier avait beaucoup insisté pour faire entrer Quéquienne à la rédaction de l’Étendard. La direction de ce journal indépendant ne se souciait pas de se faire imposer par un groupe politique un rédacteur dont elle n’avait pas besoin. De son côté Quéquienne ne considérait pas qu’il eût besoin de l’intervention des gouvernants pour faire du journalisme s’il lui plaisait d’en faire.

Qu’on lui offrit un emploi permanent comme celui qu’il venait de perdre et il était prêt à l’accepter ; mais, pas plus alors qu’auparavant, il n’était disposé à se faire l’obséquieux organe d’une coterie. Il ne lui manquait que deux choses pour entrer à l’Étendard : son propre consentement et celui du directeur de ce journal. Mais M. Duhamel tenait à garder Quéquienne dans le journalisme. Celui-ci, mandé à Québec, accepta les conditions qui lui étaient offertes. Il était nommé directeur de la Justice ; il devait être employé à la Chambre durant la session et le gouvernement achetait au prix courant ce qui lui restait des livres qu’il avait récemment publiés. Le tout devait lui assurer, pour l’année suivante, une recette nette de $2,500.

Quéquienne transporta sa famille à Québec vers la fin de l’été. Peu de temps après, il fut appelé à Montréal pour prendre part à une élection où l’un de ses anciens collègues était candidat. Il était depuis quelques jours à Montréal, lorsqu’il reçut une dépêche lui annonçant que sa mère venait de mourir à Stoke. Il partit immédiatement pour cet endroit et résolut d’amener son père passer l’hiver avec lui à Québec.

À son retour dans l’ancienne capitale, il constata qu’on avait profité de son absence pour modifier l’entête du journal. Son nom, qui figurait d’abord comme directeur, avait été remplacé par celui d’un jeune avocat, qui n’était pas journaliste, mais qui est devenu plus tard ministre des Postes à Ottawa. Dans le bureau de direction, dont Quéquienne faisait partie, il y avait plusieurs jeunes gens, dont trois ou quatre sont devenus juges. L’un d’eux, qui était alors à ses débuts, est aujourd’hui lieutenant-gouverneur de la province de Québec, après avoir été juge-en-chef de la Cour Suprême et administrateur du Dominion.

Que pouvait bien faire le nouveau rédacteur de la Justice contre cette douzaine d’arrivistes, dont deux étaient déjà membres du Cabinet Mercier ? On lui avait enlevé le titre de directeur du journal, mais on avait accolé son nom à celui d’un autre et tous deux figuraient comme rédacteurs-en-chef. Il ne pouvait partir comme il était parti du Courrier de Montréal. Il avait signé un engagement qui le liait pour au moins treize mois car, il lui fallait donner un mois d’avis pour pouvoir partir au bout d’un an.

Il se résigna donc à rester jusqu’à l’automne de 1889. L’emploi qu’on lui avait promis à l’Assemblée Législative ne lui fut jamais accordé. Ses livres lui furent payés à un prix inférieur à celui qui était convenu, de sorte qu’il n’avait aucune raison de se féliciter d’avoir cédé aux instances de son ami Georges Duhamel. Deux ans après, se trouvant à Montréal, voici ce qu’il écrivait en réponse à une attaque de la part de l’Électeur :

LES FOURBERIES DE SCAPIN

« La Minerve répondait lundi matin à un premier Québec de l’Électeur. Je n’avais pas encore vu cet article du journal de M. Pacaud. Je viens de le lire et je prends la liberté de relever quelques-unes des inexactitudes qui me concernent personnellement.

« On m’y traite un peu de Turc à Maure, sur un espace de plusieurs colonnes ; mais, comme je suis un peu habitué à cette délicatesse de procédés de la part de gens qui n’ont jamais pu réussir à me faire prosterner avec eux devant les Manitous de la politique, je me bornerai à signaler les plus grotesques des mensonges qui émaillent ce chef-d’œuvre de pacotille.

« Commençons par une citation. Après avoir entonné à la louange de M. Mercier l’hosanna de rigueur, M. Pacaud s’écrie.

« Chaque fois qu’un journaliste, un quidam quelconque appartenant au grand parti conservateur se rend suspect à ses propres amis, qu’il baisse dans leur estime, qu’on ne le croit plus « ferme dans la foi » (style Leblanc-Martel, réminiscence de Sainte-Barbe !) et qu’on le montre du doigt comme un faux frère dont il faut se méfier et à qui il faut cacher les secrets du parti, ce personnage déchu n’a plus qu’une ressource, qu’une manière de relever ses actions. Les décavés au jeu se brûlent la cervelle. Les décavés bleus ont mieux que cela : M. Mercier et ses amis ne sont-ils pas là ? Ils tapent dessus comme sur des têtes de Turcs, à tour de bras ; et chaque coup qu’ils donnent les relève d’un cran dans la hiérarchie du parti. »

« Il est évident que cette tirade me vise. La suite le prouve, mais c’est absolument comme si certains blagueurs prétentieux, qui prennent leurs têtes de linottes pour des têtes de Turcs, dirigeaient une arme à feu contre leurs coloquintes respectives dans l’espoir de se faire sauter la cervelle qui leur fait complètement défaut : ça manque le but. Je suis bien journaliste, pour mon malheur et pour le plus grand désespoir des courtisans avachis, mais je ne suis pas plus quidam et je suis beaucoup moins quelconque que M. Pacaud, à qui je nie le droit de m’attribuer des opinions politiques autres que celles que je soutiens publiquement.

« Je ne suis pas un personnage déchu, n’ayant jamais été mêlé aux tripotages, grâce auxquels certains entremetteurs se sont acquis une notoriété peu enviable.

« Si M. Pacaud entrait à la Minerve, à quelque titre que ce soit, le vieux journal aurait peut-être besoin de réhabilitation ; mais, en insistant pour que mon nom parût en tête d’un journal dans lequel parait-il, il avait des intérêts, M. Pacaud a prouvé qu’il y a deux ans mon nom n’avait rien de compromettant. Depuis cette date mes actions n’ont pas baissé et elles n’ont pas besoin d’être relevées. Je n’en possède aucune dans les entreprises aléatoires ou clandestines. Voilà déjà un joli groupe d’inexactitudes relevées dans une vingtaine de lignes, mais il y a encore mieux que cela. Jugez-en :

« Nous comprenons ce zèle redoublé. Il se déroule en ce moment devant les tribunaux de Montréal un petit drame de famille sur lequel notre correspondant télégraphique de Montréal a récemment appelé notre attention. Le propriétaire du matériel de la Minerve, M. Berthiaume, a mis M. Tassé à la porte de la rédaction et l’a remplacé par M. X…, autrefois du Courrier de Montréal, et plus récemment de la Justice et de la Patrie. Plusieurs témoins sont venus jurer sur l’Évangile que l’apparition du nom de M. X… en tête de la Minerve leur avait fait un effet excessivement désagréable. Le nouveau rédacteur s’est dit : Ah ! vous ne me trouvez pas assez catholique, eh ! bien, vous allez voir si je suis capable d’en faire autant que M. Tassé qui a poussé le zèle jusqu’à se faire citer et condamner en Cour d’Assises. »

« C’est ici où le mensonge et la mauvaise foi deviennent le plus flagrants. Si votre correspondant vous a dit que M. X… a remplacé M. Tassé à la rédaction de la Minerve, il vous a conté là une blague dont vous n’avez pu rester la dupe après la publication des témoignages entendus en cette cause. Pour être juste, vous auriez dû dire que les témoins dont vous parlez ont déclaré, les uns qu’ils ne me connaissaient pas, les autres, qu’ils avaient cru que j’avais pris la rédaction de la Minerve et qu’ils n’avaient aucune objection à me voir m’occuper de l’administration. Les plus scandalisés étaient ceux qui ne me connaissaient ni d’Ève ni d’Adam ; mais qui ont avoué s’être scandalisés sur les représentations de la demanderesse.

« Je ne crains pas plus ces gens-là que je vous crains, vous, M. Pacaud, et vous savez que vous et les vôtres n’avez jamais pu réussir à m’inspirer votre zèle et votre enthousiasme en faveur de vos fétiches.

« J’espère que le mot catholique mis à la place de conservateur n’est pas une erreur voulue. Mon orthodoxie vaut bien la vôtre. On ne m’a pas donné en Cour, où je comparais pour la première fois, l’occasion de produire un billet de confession. S’il vous en faut un pour rassurer votre sollicitude, je vous le fournirai au besoin.

« J’ai déclaré sous serment que je ne suis jamais intervenu dans la direction politique de la Minerve, laquelle direction appartient à la compagnie demanderesse.

« Il a été prouvé par des témoins de la poursuite, que la Minerve n’a pas changé de ton, et j’ai affirmé dans ma déposition que je n’aurais pas accepté la rédaction politique de la Minerve, lors même qu’elle m’aurait été offerte par qui de droit.

« C’est en présence de ces faits, que vous ne pouvez ignorer, que vous me suscitez une querelle d’Allemand, sans doute dans l’espoir que ma position actuelle me mettra dans l’impossibilité de vous répondre. Détrompez-vous. Je saurai bien trouver un journal qui me permettra de démasquer vos puériles fourberies.

« Nous, voici arrivés au point important : In cauda venenun. Vous terminez votre écrit en me reprochant le maigre salaire que j’ai pourtant bien gagné à la Justice où, à votre grand regret, paraît-il, j’ai fait de la politique indépendante comme il avait été convenu. Vous dites :

« Le monsieur qui couvre de son nom ces saletés devrait au moins ne pas oublier sa propre histoire.

« Quand M. X… a été expulsé du bureau des traducteurs à Ottawa, qui a pris sa défense et plaida sa cause avec chaleur aux Communes ? L’honorable Charles Langelier, qu’il insulte aujourd’hui.

« Quand il s’est vu, par cet acte arbitraire, jeté sur le pavé, sans ressources, qui l’a généreusement recueilli ? Le parti qui a pour chef l’honorable M. Mercier.

« C’est par l’influence des chefs de notre parti que M. X… a obtenu la rédaction de la Justice, avec un salaire de $1,000, dont M. Pacaud, une autre de ses victimes, a généreusement consenti à payer la moitié de sa poche.

« Allons ! il doit y avoir d’autres moyens plus nobles. de relever le crédit politique de la Minerve. »

« Mon nom n’a jamais couvert aucune saleté que je sache, et la preuve, c’est que pour obéir au maître qui vous a chargé de me calomnier, vous êtes obligé de m’attribuer la responsabilité de faits sur lesquels je n’ai pas eu le moindre contrôle.

« Je n’ai jamais eu connaissance des articles incriminés, sur lesquels je ne vous ferai pas le plaisir de vous donner mon opinion. Il n’est pas vrai que j’aie insulté M. Charles Langelier. Gardez vos leçons de gratitude pour votre parti qui semble en avoir joliment besoin.

« Ah ! parlons-en de la reconnaissance de ce parti qui, à votre dire, m’a généreusement recueilli après l’acte arbitraire que vous signalez !

« Voyons ; c’est au printemps de 1887 que j’ai cessé de toucher mon salaire à Ottawa.

« C’est à l’automne de 1888 que je suis entré à la rédaction de la Justice.

« Pendant ce long espace de dix-huit mois, qu’a fait pour moi ce parti généreux ?

« Je ne lui demandais pas de me créer une sinécure ; encore moins de me procurer une de ces entreprises lucratives dont le monopole vous est incontesté ; mais s’il eut été si charitablement disposé que vous vous plaisez à le dire, n’aurait-il pas pu utiliser mes services pour le compte du gouvernement ?

« Vous dites que j’étais sans ressources, qu’en savez-vous ? Mêlez-vous, s’il vous plaît, de votre propre cuisine, dont je vous ai toujours concédé la direction ; mais ne venez pas chez moi soulever le couvercle pour voir ce qui bout dans ma marmite.

« Vous ai-je jamais demandé, à vous ou à vos amis, de m’endosser un billet, de me faire un prêt, ou de me faire ouvrir un compte quelque part ?

« Me connaissez-vous, des créanciers ? Avez-vous jamais entendu dire que ma famille manquât du nécessaire ?

« Si vous ne me connaissez pas plus que ceux dont vous invoquez contre moi le témoignage peu compromettant, ayez assez de savoir-vivre pour ne pas vous apitoyer tout haut sur l’exiguïté relative de mon modeste revenu.

« Si je n’avais pas eu d’autres ressources que les stériles sympathies de vos amis, il est fort probable que j’aurais fait maigre chère pendant les dix-huit mois en question.

« Je n’avais pas besoin de vous ni de vos chefs pour entrer à la rédaction de n’importe quel journal respectable. À l’époque où vous croyez que j’étais réduit à la misère la plus noire, j’ai refusé par principe d’entrer à la rédaction de deux journaux qui m’auraient payé bien mieux que la Justice. Et si vous consultez bien vos souvenirs ou vos livres, vous vous rappellerez que vous me devez encore un reliquat de $4 sur une série de biographies que j’ai écrites pour l’Électeur pendant la session provinciale qui a précédé mon entrée à la Justice. Cela avait pour titre « Nos Législateurs ». Je ne vous ai jamais réclamé cette somme. Je considérais que je pouvais m’en passer aussi bien que vous.

« En prétendant que ce sont vos chefs qui m’ont fait entrer à la rédaction de la Justice, vous leur prêtez un rôle aussi peu digne que compromettant. Depuis quand les gouvernements sont-ils devenus courtiers d’emplois de rédacteurs aux journaux indépendants ? Vous affirmez que vous avez payé la moitié de mon salaire. Permettez-moi d’en douter malgré votre parole, et pour l’honneur du journal en question. Si la rédaction de la Justice dépendait de vous et de vos chefs, l’indépendance de ce journal serait une ignoble farce, et vous m’auriez fait venir à Québec dans l’espoir, ou de me tromper sur les tendances véritables du journal, ou de profiter de la misère dans laquelle vous me supposiez plongé pour me forcer à écrire selon vos vues. Quelles qu’aient pu être vos intentions personnelles à mon égard, je refuse de vous croire lorsque vous prétendez que vous avez eu des complices. Il est bien vrai qu’en dehors du salaire de $1,200, je n’ai rien touché des recettes légitimes qui m’avaient été promises et qui auraient porté, pour cette année, mon revenu à $2,500 ; mais vous n’irez pas soutenir qu’on a tenté de me réduire à la dèche pour me corrompre. Dans tous les cas, vous vous étiez trompé d’homme. Cela fait d’autant moins d’honneur à votre perspicacité que vous auriez dû me connaître avant mon entrée à la Justice. Ce n’est pas moi qui ai demandé la rédaction de ce journal. L’emploi m’a été offert. J’aurais pu me dispenser de l’accepter. Je l’ai quitté de mon plein gré, et ceux que vous représentez faussement comme mes bienfaiteurs m’ont même reproché de ne pas leur permettre de continuer à mon égard le genre de protection qu’ils avaient réussi jusqu’à un certain point à m’imposer et qui m’était devenu insupportable. Vous avez eu bien tort de payer $500 sur mon salaire. Si vous l’avez fait, c’est sans mon autorisation, et il vous aurait été beaucoup plus facile de conseiller à vos amis de remplir les engagements qu’ils avaient pris à mon égard. Si vous tenez à avoir des détails, j’ai en mains des documents qui racontent par le menu la véritable version de l’affaire. Je les tiens à votre disposition et vous les aurez par la voix des journaux si vous continuez à vous mêler de ce qui vous ne regarde pas. »

« X… »

À QUÉBEC

À la rédaction de la Justice, Quéquienne s’était entendu avec son co-rédacteur-en-chef pour laisser à celui-ci le soin de traiter les questions qui se rapprochaient le plus de la politique de parti. La plume alerte de cet excellent collaborateur exposait ces questions avec une impartialité et une vigueur très appréciées du public. Quéquienne se réservai surtout les questions d’économie politique, d’agriculture et de colonisation.

Le directeur dont le nom avait remplacé celui de Quéquienne en tête du journal, avait été élu député à l’Assemblée Législative où il prononça un discours qui fut fort admiré. Or, ce discours était un résumé d’une série d’articles écrits par Quéquienne, publiés par la Justice et naturellement attribués au jeune député élu, grâce à l’influence du journal dont on l’avait improvisé directeur. C’était même Quéquienne qui avait préparé le résumé au moyen duquel le futur ministre avait pu traiter une question dont il ne connaissait pas le premier mot.

Les articles de Quéquienne constituaient un réquisitoire contre les compagnies organisées dans le but ostensible de favoriser la colonisation qu’elles entravaient depuis plus d’un demi-siècle. La British American Land Co, entre autres, se moquait des obligations qu’elle avait contractées envers les colons. Elle attendait que le défrichement des terres avoisinantes eût augmenté la valeur de ses propres terrains avant de consentir à les vendre. Quéquienne avait pu constater cela lorsqu’il habitait les Cantons de l’Est.

Le premier-ministre Mercier prononça un discours favorable à la thèse soutenue par la Justice et par son directeur-député ; mais le feu de paille ne dura pas. Les compagnies en faveur desquelles le domaine public a été morcelé sous prétexte de colonisation n’ont jamais été forcées de remplir les conditions de leur contrat.

Durant la saison d’été Quéquienne avait installé sa famille à Notre-Dame de Lévis. Il revenait du banquet, le soir de la Saint-Jean-Baptiste de 1889, et dissimulait son habit de soirée sous un imperméable. Comme il faisait très chaud et que l’avant-pont du bateau passeur était désert, il se tint là pendant la traversée et enleva son manteau. Les passagers étaient presque tous débarqués lorsqu’il crut poser le pied sur le quai flottant. Au même instant le flanc du bateau, probablement repoussé par le contact avec le ponton, s’éloigna quelque peu de ce dernier, et Quéquienne tomba entre les deux. Un coup de nage lui avait permis de saisir l’une des chaînes qui pendaient le long du quai et qui étaient assujetties par les deux bouts. On l’avait vu tomber et le sauvetage fut promptement organisé. Quéquienne, à cheval sur la chaîne, n’avait perdu ni son chapeau, ni son parapluie, ni son imperméable.

— « Vous êtes bien là ? » lui cria-t-on, « attendez un peu et restez tranquille ». On lui descendit une échelle et les quelques témoins furent assez surpris de voir surgir, d’un endroit où la profondeur de l’eau était de 80 pieds, un monsieur en habit à queue, la tête couverte d’un chapeau haute-forme, avec un imperméable sur le bras et un parapluie à la main. On voulait l’envoyer chez lui en voiture ; mais, ce bain improvisé l’ayant un peu rafraîchi, il préféra s’y rendre à pied. Le lendemain, comme il retraversait à Québec pour se rendre à son bureau, avec un ami parfaitement au courant du plongeon de la veille, ils s’amusèrent à faire raconter l’incident par un témoin qui ne reconnaissait pas Quéquienne et qui les assura que personne ne l’avait reconnu.

Quéquienne avait averti les propriétaires de la Justice qu’il quitterait leur emploi au commencement d’octobre, lorsqu’un de ses lecteurs assidus vint lui proposer d’aller avec lui à l’exposition universelle de Paris. Quéquienne lui ayant répondu qu’il n’avait pas les moyens de se payer un pareil luxe, cet homme généreux offrit d’abord de lui payer la moitié de ses dépenses, et finit par offrir de les payer en entier. Dans ces conditions, Quéquienne ne pouvait décemment refuser.

VOYAGE EN EUROPE

Il partit de Québec le lendemain du terrible éboulement de la rue Champlain, éboulement qui était très visible de la maison qu’il habitait à Lévis. Il conduisit sa famille sur sa ferme de Stoke et alla rejoindre à Montréal son compagnon de voyage qui avait retenu leur cabine à bord de la Champagne. En huit jours de temps, ce paquebot les transporta heureusement de New-York au Havre.

Quéquienne ayant, dans une quinzaine d’articles publiés par la Presse de Montréal, raconté les principaux incidents de ce voyage en Europe, je me bornerai à indiquer ici les endroits visités par les deux touristes. Ils se trouvaient à Paris durant les derniers quinze jours de l’Exposition universelle de 1889, et ils partagèrent cette quinzaine entre les visites au Champ de Mars, aux divers monuments de Paris et de Versailles, aux catacombes, au Père Lachaise, où ils se trouvaient le jour des Morts, au Louvre, etc.

Ils trouvèrent aussi le temps d’assister régulièrement aux séances du Congrès des Magnétiseurs, alors réunis rue de Grenelle. Quéquienne ne croyait pas alors au magnétisme ; mais son compagnon, qui y croyait fermement, avait entrepris le voyage surtout dans le but d’assister au Congrès et s’était préalablement muni de deux billets d’entrée. Le Congrès se termina par un banquet où Quéquienne improvisa un discours qui fut vivement applaudi.

Nos voyageurs s’étaient d’abord proposés de visiter la Belgique et l’Angleterre, mais on leur fit remarquer qu’à cette saison de l’année ils auraient plus d’agrément à voyager dans le Midi. Ils partirent donc pour l’Italie, s’arrêtant à Lyon, pour visiter Notre-Dame de Fourvières ; à Nîmes, pour voir le Sar Péladan, qui était absent et que le compagnon de Quéquienne aurait bien voulu rencontrer ; à Marseille, où ils visitèrent Notre-Dame de la Garde et le Château d’If à Nice, à Monte-Carlo, à Rome, où ils furent présentés à Sa Sainteté Léon XIII, à Florence, à Bologne, à Venise, à Naples, à Pompéi, à Milan et revinrent par le Mont-Cenis.

N’ayant pas reçu de nouvelles de sa famille à son retour à Paris, Quéquienne qui commençait à être inquiet, quitta son compagnon et retourna à Stoke vers la mi-décembre.

NOUVEAUX AVATARS

Quelques jours après son retour à Stoke, Quéquienne recevait, de M. Beaugrand, propriétaire de la Patrie de Montréal, une lettre lui offrant le poste de rédacteur-en-chef de ce journal quotidien. Les conditions lui paraissaient avantageuses, il les accepta et retourna à Montréal dès le commencement de janvier. Au printemps de 1890, des divergences d’opinion étant survenues au sujet de l’attitude du journal, Quéquienne démissionna et fonda un journal quotidien nommé l’Indépendant. Ce journal vécut neuf jours. Il mourut à l’âge où les chats commencent à voir clair.

Quéquienne avait affermé la circulation de son journal à un individu qui lui avait donné une garantie hypothécaire sur une maison. Quelqu’un avait intérêt à empêcher l’Indépendant de réussir, et ce quelqu’un s’était entendu avec le fermier de la circulation pour que celui-ci entravât la livraison du journal. La garantie fut payée à Quéquienne, et l’entrepreneur de la livraison fut dûment remboursé par celui qui l’avait chargé d’assurer l’insuccès de la nouvelle publication.

Vers ce temps-là, M. T. Berthiaume était devenu propriétaire du matériel d’imprimerie de la Minerve. La propriété du journal appartenait à d’autres, ce qui n’empêchait pas M. Berthiaume d’être tenu légalement responsable d’un article de la rédaction qui avait donné lieu à une poursuite en justice. M. Berthiaume était le cousin de Quéquienne. Il était en outre son ami personnel et son adversaire politique. Il lui proposa d’entrer provisoirement à l’administration de l’imprimerie, ses fonctions devant consister surtout à prévenir la publication d’articles libelleux. Cela donna lieu à un procès où Quéquienne figura comme mis en cause. De là, l’article de l’Électeur qui provoqua la réponse de Quéquienne citée plus haut sous l’en-tête « Les fourberies de Scapin ».

Les affaires de la « Minerve » ayant été réglées, Quéquienne acheta une épicerie, qu’il revendit quelques mois après, et se remit à faire du journalisme. Le 1er janvier 1892, il redevenait rédacteur-en-chef de la Patrie. À l’automne de 1893, il s’associait avec M. O. Thibault pour faire de l’Indépendant de Fall River un journal quotidien. En 1894, il vendait sa part à son associé et allait prendre la rédaction de l’Opinion Publique de Worcester.

À ce propos, je retrouve l’extrait suivant, d’un journal probablement publié à Montréal :

LES OPINIONS D’UN JOURNALISTE

Au cours de l’article par lequel M. Quéquienne Quénoche prend possession du fauteuil de l’Opinion Publique, de Worcester, on lit :

« Ma franchise a pu me rapporter plus de déboires que de profits. Je ne m’en plains pas, je le savais d’avance, et j’en avais pris mon parti, bien résolu à en faire la part du feu.

Dans le regret qu’ils éprouvent de ne pouvoir m’abaisser à leur niveau, certains envieux, incapables de trouver dans mes écrits rien qui soit de nature à me compromettre, en sont réduits à me reprocher d’avoir rédigé plusieurs journaux.

À les entendre, on dirait que mon cas est exceptionnel, que tous les rédacteurs de journaux franco-canadiens naissent et meurent dans le même bureau de rédaction. Lorsqu’ils m’auront cité un seul journal important, qui n’a jamais changé de rédacteur, un seul journaliste sérieux qui n’ait pas, dans le cours de vingt ou vingt-cinq ans, eu l’occasion de rédiger plusieurs journaux différents, je conviendrai que je suis un grand coupable.

Il pourrait se faire qu’en furetant quelque peu dans les recoins poudreux de quelque obscure gazette, ils finiraient par découvrir, à travers, la moisissure et les champignons d’espèce plus ou moins vénéneuse, un phénomène ankylosé, moralement et physiquement perclus, qu’une clique, politique ou autre, nourrit et conserve à titre de curiosité anté-diluvienne, mais les infirmes de cette catégorie n’ont jamais servi de modèles à l’homme actif, qui s’aperçoit que tout se meut autour de lui et qui veut prendre part à l’évolution générale.

Le rôle de force inerte, servant à entraver la marche du progrès, ne me sourit pas du tout. Aux ratés qui me crient aux oreilles le proverbe « Pierre qui roule n’amasse point de mousse ». Je réponds : « Le parasite me fait horreur, qu’il soit à l’état de plante ou d’animal, et vous pouvez garder pour vous toutes les moisissures, tous les insectes et toutes les alluvions que vous rapporte votre immobilité professionnelle. »

Quéquienne avait acheté une maison à Worcester après avoir vendu sa terre de Stoke. Au salaire assez raisonnable que lui payait le journal s’ajoutaient les recettes provenant des conférences qu’il faisait sur demande dans divers centres franco-canadiens de la Nouvelle-Angleterre.

Son fils aîné, revenu de Paris où il était allé étudier la musique, avait fait sa première année d’études médicales à l’Université de Baltimore. Ses deux autres fils commençaient à s’initier aux mystères du journalisme. Tout allait pour le mieux lorsque, sa digne épouse fut atteinte d’une cruelle maladie qui l’emporta au bout de six mois de souffrances indicibles. Après vingt-huit ans d’une union parfaite dont les vicissitudes de l’existence n’avaient fait que resserrer les doux liens, le malheureux survivant se demandait s’il n’était pas le jouet d’un rêve affreux. Jusqu’au dernier moment, il avait espéré qu’un miracle lui conserverait la vaillante compagne qui l’avait soutenu et encouragé dans toutes ses tribulations. Il la fit inhumer à Woonsocket, avec les parents qui l’avaient précédé dans la tombe.

Quelques mois après il revenait à Ottawa. Il fut d’abord employé à la Bibliothèque du Parlement, puis nommé traducteur à la Chambre des Communes.

Au cours de l’été de 1897, profitant du congé annuel accordé aux employés publics, il retourna aux États-Unis pour s’occuper de la vente d’un troisième volume de poésies qu’il avait fait imprimer à l’Indépendant. À cet effet, il parcourut la plupart des centres franco-canadiens de la Nouvelle-Angleterre, et fut partout favorablement accueilli. À son retour, il se remaria.

Quelques années après, ses trois fils étaient en état de pourvoir à leur propre subsistance. L’aîné était entré à la traduction des Débats ; le cadet était devenu artiste lyrique et voyageait, sous un nom de théâtre, en qualité de ténor au service d’une puissante compagnie de grand opéra ; le plus jeune était entré à la rédaction de la Presse de Montréal.

Quéquienne avait toujours mené une vie très régulière. Ce n’est pas en bambochant que l’on parvient à s’instruire soi-même comme il l’avait fait. Il se mit à étudier les langues ; il acquit une connaissance assez approfondie de l’espagnol et de l’italien, et une connaissance superficielle de plusieurs autres idiomes.

Le service public lui assurant un emploi beaucoup moins aléatoire que le journalisme, il lui devint plus facile de faire des économies. Il eut malheureusement l’imprudence de placer ses premières épargnes dans des compagnies américaines de pétrole et de culture tropicale qui promettaient des dividendes fabuleux et qui finissaient par disparaître après avoir empoché ou gaspillé l’argent des actionnaires. Après avoir perdu une dizaine de mille dollars, il finit par renoncer à ce genre de placements.

En 1901, son fils aîné mourait foudroyé par une congestion cérébrale et, deux ans après, le cadet était aussi soudainement frappé par une attaque du même genre. Il était mort à New-York, emporté durant son sommeil, à la suite d’une représentation où il avait figuré aussi brillamment qu’à l’ordinaire. Quéquienne, mandé par un télégramme, se rendit à New-York et revint avec les restes mortels de ce deuxième fils. Celui-ci fut inhumé près de son frère, mort comme lui, à l’âge de vingt-huit ans, après avoir donné les plus belles espérances. Le père de Quéquienne s’était éteint, quelque temps auparavant à l’âge de 82 ans. Après cette série de deuils, le dernier survivant des fils de Quéquienne s’était marié et demeurait toujours à Montréal où Quéquienne et sa femme allèrent le voir en se rendant au Mexique au cours de l’été de 1905.



  1. X remplace le véritable nom de Quéquienne.