Picounoc le maudit, Tome 2/Le premier pas vers l’échafaud

C. Darveau (IVp. 94-105).

V

LE PREMIER PAS VERS L’ÉCHAFAUD.


L’arrestation du grand-trappeur fut un coup de foudre pour Noémie et Victor. Le soleil de la félicité n’avait lui qu’une minute dans la maison depuis si longtemps enveloppée de deuil, et, après cet éclair de joie, la nuit parut plus noire et plus lugubre. Noémie passa dans les pleurs le reste de cette nuit extraordinaire. Victor aurait voulu suivre son père ; mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre seul contre les attaques du sort, et à ne partager avec personne les chagrins dont il était depuis un quart de siècle réellement accablé, le pria de rester auprès de sa mère pour la consoler.

L’huissier amena chez lui son prisonnier et le fit garder à vue jusqu’au matin. Il s’efforça, par de bonnes paroles, de faire oublier les rigueurs nécessaires de sa profession. Joseph Letellier avait trop souvent vu la mort en face pour trembler quand elle le menaçait de loin. Il répondit aux excuses de son geôlier en s’informant, avec un certain air de curiosité, des personnes de la paroisse qu’il avait connues autrefois. Les peines des uns et les succès des autres parurent l’intéresser beaucoup plus que sa propre situation. À dix heures il fut conduit devant le juge de paix. Picounoc était rendu, et Victor ne tarda pas à arriver. Le bruit de cette arrestation se répandit vite, et la maison du juge de paix se remplit de curieux. Il était plaisant d’entendre les remarques que faisait chacun, à demi-voix, car nul ne voulait être entendu de l’accusateur ou de l’accusé.

— Ce pauvre Picounoc, disait l’un, il a bien raison d’être furieux, se voir ainsi couper l’herbe sous le pied !…

— Et à la veille de ses noces ! répondait un autre…

— Si encore c’eut été au lendemain !

— Il va être obligé de penser de nouveau à sa première femme…

— Il croyait pourtant l’avoir oubliée pour toujours…

— Et Letellier, vois donc ! c’est un bel homme après tout…

— Et qui n’a pas l’air d’un meurtrier…

— Fiez-vous donc aux apparences !

— Il a eu le temps de se refaire la figure et la contenance…

— Oui, depuis vingt ans…

— Tout de même, ce n’est pas fin de venir se jeter comme ça dans la gueule du loup…

— La Providence, mon cher, c’est la Providence !…

— Elle prend un vilain instrument…

— Comment ? Picounoc est un brave et honnête homme…

— Vois donc cette figure ! on dirait que c’est lui qui est le meurtrier et que c’est le meurtrier qui est la victime…

— Silence ! fit l’huissier.

Le juge de paix venait de s’asseoir au bout d’une table couverte de livres et de papiers, la plupart inutiles pour le moment. Le greffier s’assit au côté de la table et lut la déposition assermentée que Picounoc avait faite la veille. L’accusé, malgré sa force de volonté, ne put cacher son trouble, à la lecture de cette pièce, la première d’un procès qui allait sans doute avoir du retentissement. Il chercha de son regard terrible l’infâme accusateur, mais Picounoc semblait se cacher à dessein dans la foule.

— Qu’avez-vous à répondre à l’accusation portée contre vous, M. Letellier ? Victor se leva.

— Je suis le défenseur de mon père, monsieur le magistrat, et je déclare qu’il est innocent.

Un murmure courut dans la salle.

— Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas, vous le savez, observa le juge de paix, il faut des preuves.

— Vous n’avez pas le pouvoir d’entendre une pareille cause, monsieur le magistrat, si la déposition qui se trouve devant vous est suffisante à vos yeux pour conduire l’accusé à la cour criminelle, faites votre devoir, nous tâcherons alors de démêler cette affaire plus embrouillée qu’on ne le suppose, et de démasquer le vrai coupable.

En disant ces derniers mots, le jeune avocat s’était retourné vers Picounoc, et l’avait écrasé d’un regard de mépris.

L’accusateur, sur un signe du magistrat, s’était approché de la table.

— Vous maintenez tout ce qui est écrit dans votre déposition, monsieur Saint Pierre ? demanda le juge de paix.

— Oui.

— Infâme ! gronda le grand-trappeur.

— Il faut, reprit le juge s’adressant à l’accusé, que je vous envoie en prison, en attendant le terme de la cour criminelle. Alors votre procès aura lieu, et j’espère, si vous n’êtes pas coupable, que vous ferez aisément briller votre innocence.

— Cela ne sera pas facile, dit l’un des curieux en sortant.

— Non, répondit un autre, car s’il n’eut pas été coupable, il ne se fut pas sauvé.

— C’est clair comme le jour.

— Il croyait que Picounoc ne le reconnaîtrait plus…

— Ou bien ne relèverait pas l’affaire…

Picounoc qui entendit ces remarques, reprit l’assurance qui lui avait un peu fait défaut en présence de sa victime, et s’en retourna confiant dans sa bonne étoile. Joseph Letellier fut, en effet, conduit à Québec et emprisonné en attendant son procès. Victor alla faire part à sa malheureuse mère de cette honte, hélas ! trop prévue.

— Maintenant, dit-il, je vais me séparer de vous moi aussi ; il faut que je suive mon père et que je travaille à le sauver. Vous aurez avec vous ma cousine, Agnès ; et puis je viendrai souvent vous voir, car j’aurai besoin de connaître bien des choses…

Mais, avant de partir, il aurait bien voulu rencontrer Marguerite, sa fiancée, et lui dire qu’il ne la croyait pas responsable des crimes de son père, et qu’il l’aimait toujours, elle la douce et candide créature. Et Marguerite, assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi :

— Ne viendra-t-il plus ?… croit-il donc que la faute de son père a flétri son front noble et pur ?… Ah !… notre union n’est peut-être plus qu’un doux rêve envolé ; mais je l’aimerai toujours… Et, comme elle s’abandonnait à ces pensées de tristesse et d’amour, elle le vit venir. Il marchait la tête penchée, et ses pas semblaient enchaînés au sol, tant ils étaient lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua avec un sourire de pitié :

— Ton père est-il ici ? demanda le jeune homme tout craintif.

— Non, répondit Marguerite, il est allé à la rivière du Chêne.

— Tant mieux ! nous allons encore passer une heure ensemble.

— Hélas ! nous n’en passerons peut-être pas souvent désormais !…

Il entra et vint s’asseoir aux côtés de son amie.

— Quel malheur vient de fondre sur nous ! commença-t-il… et où cela va-t-il s’arrêter ?…

— Nous étions si heureux et si tranquilles ! murmura Marguerite.

— Qu’avons-nous fait pour mériter ce châtiment ?…

— Il est donc vrai, dit Marguerite, que les enfants portent la peine des fautes de leurs parents !…

— Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop souvent vrai !… et les pauvres enfants ne sont pourtant nullement coupables !…

— Oh ! ils sont injustes ceux qui veulent faire expier par les âmes pures et innocentes les fautes des autres ! dit la jeune fille…

— Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement intimes, Marguerite, qu’on ne peut les rompre sans offenser Dieu et scandaliser les hommes.

— Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se pardonneraient-ils pas les crimes de leurs pères ?

— Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura pitié de toi…

La jeune fille regarda son fiancé, avec un peu d’étonnement…

— Que veux-tu dire, Victor ? demanda-t-elle avec douceur.

— Je veux dire que ton père, fut-il mille fois plus coupable que le mien, je t’aimerais encore… parce que je te sais vertueuse…

— Et mon père est un homme irréprochable.

— Marguerite, préparons-nous à de terribles et douloureuses surprises…

— N’en avons-nous pas eu suffisamment ?

— Moi, oui… mais, toi… ?

— Mon Dieu ! quel est cet air prophétique.

— Je ne prophétise point, mais je veux te fortifier contre la douleur… et, peut-être, la honte…

La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond désespoir se peignit dans ses yeux…

— Victor ! Victor ! veux-tu donc me plonger dans la désolation où tu viens de tomber toi-même ?… Si tu me demandes de partager tes chagrins, de pleurer avec toi, de rougir même de la même honte que toi… Victor, je t’aime et je suis ta compagne inséparable… Mais si tu me menaces, si tu veux par vengeance mettre un sceau d’ignominie sur mon front, en accusant mon père, Victor, Victor je ne te reconnais plus ! je ne t’aime plus ! je ne veux plus te voir…

Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa pensée à cet ami qu’elle aimait tant, elle retomba sur sa chaise et se mit à pleurer.

Victor la regarda quelques minutes avec admiration.

— Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu’un enfant se dévoue pour sauver son père ?

— Pour le sauver, non ! répondit la jeune fille au milieu de ses larmes.

— Et si, pour sauver mon père, j’arrive nécessairement à perdre un autre homme ? continua le jeune avocat ; — et si cet autre homme, Marguerite, était le tien, ton père ?

— Ah ! c’est affreux, Victor, ce que tu supposes là ! tu m’accables, tu ne m’aimes donc plus ?

— Je t’aime… oui ! mais je hais ton père… parce que ton père veut tuer le mien !… et qu’il…

— Mais, ton père, à toi… ah ! c’est horrible à dire cela… ne m’a-t-il pas rendue orpheline ? Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois épouvantable qui s’appelle la justice sera satisfaite.

— Marguerite, je te l’affirme sur mon honneur et sur Dieu, le coupable n’est pas celui que tu penses.

— Oh ! je ne saurais blâmer tes paroles, ni ta conduite, tu es un fils dévoué.

— Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mère se dévoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystère de sang et d’iniquité sera dévoilé. J’ai voulu te prévenir, ma chère amie, car les chocs inattendus sont plus terribles et plus dangereux. J’aurais peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude ; mais pardonne-moi… quoiqu’il arrive, Marguerite, je t’aimerai toujours.

— Mais pourquoi ce nouveau scandale ? et pourquoi réveiller ces souvenirs amers ? Ma mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel on ne veut plus de vengeance. Dieu connaît le coupable et saura le punir.

— Pourquoi ? demande à ton père. Le dépit de n’avoir pu épouser ma mère le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dangereuse pour lui-même. Il a fait arrêter le chasseur qui veillait ici, avant hier… Cet étranger, c’était mon père ! On le conduit en prison, et peut-être à l’échafaud…

Et le jeune homme, serrant son front dans ses mains, demeura quelques temps en proie à un découragement profond.

— Mon père a fait cela ! pourquoi ? pourquoi, mon Dieu ? exclama Marguerite. Et, dans l’agitation de ses esprits, elle essayait de trouver une excuse à la conduite de son père…

Mais Picounoc en recherchant l’amour de Noémie, en priant cette femme de venir remplacer, auprès de lui, l’épouse immolée si cruellement, renonçait au droit de venger la mort par la mort.