Physiologie du ridicule/13

(p. 94-106).


XIII

DES COMÉDIES DE SOCIÉTÉ


De tous les plaisirs dus à la civilisation, ou même à la corruption, ce qui pourrait bien être synonyme, la comédie de société est sans contredit le plus vif, sinon pour les spectateurs, au moins pour tous les amateurs à prétentions qui composent la troupe. J’en appelle à tous les bons bourgeois que le caprice, la vocation ou la complaisance, ont jamais portés sur les planches d’un théâtre de société, pour attester du bonheur attaché à l’idée de remplir dignement un rôle.

Comme on attend avec impatience le moment où l’on pourra s’affranchir des devoirs de son état, pour se livrer tout entier à l’étude de ce rôle qui doit fixer l’opinion de tout un public sur notre intelligence ! Quel temps d’espoir, de douces agitations, que celui du noviciat d’un acteur de boutique ou de salon ! Il se voit d’avance sous un jour également favorable à sa vanité ; car, si son costume est beau et de bon goût, il l’embellit, et, s’il est laid, il prouve beaucoup pour l’esprit de celui qui sait ainsi se sacrifier aux intérêts dramatiques. Grands effets de scène, applaudissements répétés, il rêve déjà tout ce qui constitue un succès éclatant.

Est-il jeune, ce succès doit décider d’un plus grand encore. On n’entend pas vanter impunément l’homme qu’on soupçonnait déjà d’un peu d’amour, et dont la bouche va vous faire nettement l’aveu de sa passion, sans que vous ayez le droit de vous en fâcher, ou la possibilité de n’y pas répondre. L’emploi de grande coquette une fois accepté, il faut bien le remplir de son mieux. Imiter les regards furtifs, les soupirs encourageants, les émotions de commande ; toutes ces singeries mènent au vrai. À force de voir tomber l’amant de la comédie à ses pieds, on finit par l’y laisser. Quel triomphe pour l’artiste amateur !

Est-il vieux, on le choie, on le flatte ; car sa figure ridée, son ton bourru, sont deux nécessités du genre. D’ailleurs, comme le vieillard à mémoire est fort rare, il se trouve, par cela même, le tyran de la troupe : on lui passe toutes ses fausses répliques, ses entrées intempestives, son bredouillement causé par la gêne d’un râtelier importun ; on se soumet à sa mauvaise humeur, à ses vieilles traditions, et on ne lui demande, pour prix d’une soumission sans bornes, que de vouloir bien assister aux répétitions en pantoufles, et que de faire en sorte d’éviter un accès de goutte le jour de la représentation.

Le sort des jeunes premières n’est pas moins doux. Il est convenu que leur gaucherie est toujours de la naïveté, leur manque d’intelligence de l’embarras, leurs gestes faux de la grâce naturelle, leur diction chantante l’harmonie d’une voix d’ange ; enfin, comme ce genre de rôle est ordinairement confié à la fille de la maison, ou à la plus jolie demoiselle du magasin, elles sont assurées d’avance contre la malveillance ou la justice des spectateurs.

L’emploi des comiques revient de droit au loustic de la société ; il a l’habitude d’amuser les convives de son vieil oncle, espèce de parterre fort indulgent pour tout ce qui tient à l’amphitryon. On en conclut qu’il fera pouffer de rire toute la salle : ce qui n’est pas une raison, car les calembours, les mots à double entente, la grosse ironie, qui composent ordinairement la gaieté d’un plaisant de famille, n’excitent point celle du parterre ; une bonne balourdise, un mot naturel, une fourberie bien audacieuse, de la naïveté dans le jeu, du sérieux dans le comique, voilà ce qui fait rire.

Sans s’arrêter à ces considérations, l’ami farceur est toujours choisi pour représenter les fripons ou les niais, ceux qui reçoivent ou donnent les coups de bâton. Fait-il le Scapin des Fourberies, ou d’Anière dans le Sourd, on rit dès qu’il paraît, non pas du masque qu’il se compose, mais de celui qu’il conserve en dépit de son travestissement ; car il est lui, toujours lui. Son comique personnel n’est point fait pour le céder à celui de Molière ; il garde ses inflexions légèrement perfectionnées par celles d’Odry et de Potier, dont le souvenir est pour lui une seconde nature.

Quant à ce fretin dramatique qu’une médiocrité complaisante condamne aux utilités, on sait le parti qu’il tire ordinairement de sa qualité d’indispensable, et combien il la fait sentir aux grands emplois dédaigneux : ne prend-on pas garde à la duègne ? elle cesse de venir aux répétitions, sous prétexte que son rôle est si peu important qu’on peut s’en passer. On ne sait plus comment mettre la pièce ensemble ; il faut supplier l’utilité, lui prouver que d’elle seule dépend tout le succès de la mise en scène ; on va même jusqu’à lui vanter la manière dont elle fait valoir les moindres traits de son insipide rôle ; on lui prouve qu’elle en fait un rôle très-piquant, et, fière de voir toutes les puissances de la troupe à ses pieds ; charmée de s’être prouvé à elle-même son extrême importance, elle cède en minaudant, comme elle cédait autrefois à des instances plus tendres encore : quel doux souvenirs ! quelle charmante parodie d’un passé plein d’amour !

Le bon garçon, chargé des rôles muets, ou de celui du valet subalterne, toujours porteur d’une lettre

      Qu’au maître de céans on m’a dit de remettre,

est de tous les acteurs le plus certain de son plaisir, car il ne lui coûte aucune peine. Sa simple apparition, ou le débit de son distique classique, lui donne le droit de se mêler aux plus grands intérêts de la société théâtrale. Il donne son avis comme un autre ; il se moque au besoin des prétentions de chacun, écoute avec un air goguenard répéter les jeunes premiers, les pauvres amoureux, presque toujours si froids et si gauches, et prend quelquefois tant de plaisir à contempler leur embarras, qu’il en oublie sa réplique. Sans travail de mémoire, sans souci de la représentation, dont il ne doit faire ni la honte ni l’honneur, il s’amuse à donner de l’ombrage à l’amant qui est en scène, en faisant sa cour aux grandes et petites coquettes qui attendent dans les coulisses le moment de paraître ; il profite de tous les avantages de la camaraderie pour leur adresser une foule de choses qu’il n’oserait leur dire ailleurs ; et souvent, changeant de rôle, il se ménage un dénouement bien préférable à celui qui est destiné au héros de la pièce.

Ainsi, là comme partout, les plus ridicules sont les plus dignes d’envie, nous en pouvons donner pour preuves les représentations qui se succédaient autrefois dans la jolie petite ville d’E…, où deux troupes rivales faisaient les délices de la contrée.

La première de ces troupes bourgeoises, composée de l’élite des propriétaires, des châtelains, des rentiers du canton, visait à la perfection, ou plutôt à l’imitation des Molé, des Fleuri et des Contat ; c’était à qui minauderait le mieux une scène de Marivaux, à qui ferait mieux sentir l’ironie, la finesse des mots de Beaumarchais, le comique de Regnard, et quelquefois même le naturel de Molière ; mais tout en approchant le plus possible des talents des doubles de la Comédie française, l’amour-propre des chefs de la troupe n’était jamais satisfait. Le jeune premier se trouvait trop petit pour jouer à côté de l’amoureuse, dont la haute taille était un de ses droits au titre de belle femme ; celle-ci prétendait que la voix de l’autre n’étant pas en harmonie avec la sienne, l’obligeait à crier ; enfin plus on avait d’avantages à se montrer, moins on était content de son rôle. L’exactitude, la richesse des costumes, l’ensemble merveilleux du spectacle, rien ne parvenait à calmer cette inquiétude que la vanité d’un acteur peut seule comprendre.

On doit nous en croire sur ce fait, car nous avions l’honneur de faire partie de la troupe, et nous pouvons parler savamment des querelles, des susceptibilités, des méchancetés même qu’entraînent ordinairement l’émulation des acteurs, et leur ardent désir d’atteindre au plus haut degré de perfection comique.

C’est dans le Barbier de Séville et les Projets de Mariage que nous devions nous escrimer ; et toute vanité à part, je ne crois pas que nul amateur ait jamais atteint à une médiocrité plus satisfaisante : d’abord, notre amoureuse était jeune, mérite assez rare ; de plus, fort jolie et d’une élégance extrême, ce qui faisait le désespoir de son mari, tant soit peu avare. Que d’émotion, d’impatience contraires faisait éprouver au ménage l’envoi d’une caisse de modes expédiée par le célèbre Le Roy !

— Elle n’arrivera pas à temps ! disait la femme en levant les yeux au ciel.

— Cette maudite caisse sera ruineuse, pensait le mari ; si elle pouvait ne pas venir !

Après une semaine d’anxiété, la caisse parvenait juste au moment où, désespérant de l’envoi parisien, la grande coquette avait rassemblé toutes les couturières de la ville pour exécuter tant bien que mal la robe espagnole de Rosine. Avec quel dédain cette robe était repoussée à l’aspect de l’habit complet, de la toque élégante, fournie par Le Roy ! Comme on allait être belle avec ces bouffantes de satin brodées en or ! que ces plumes étaient bien posées ! quel costume ravissant ! Mais ce délire, cette joie vaniteuse, le mari en fit bientôt justice par un accès d’humeur et par les reproches les plus humiliants.

Notre comte Almaviva, joué par un des hommes les plus agréables de ce temps, était destiné à payer son succès encore plus cher. Ses talents, sa belle figure, lui avaient attiré les regards d’une jeune héritière, qui se proposait de l’épouser malgré le peu de fortune qu’il possédait, lorsqu’elle fut atteinte d’une violente crise de jalousie, à propos de la charmante Rosine.

La vérité du rôle exigeait que Lindor parût très-passionné, et Lindor jouait à merveille : son talent dramatique lui coûta l’héritière.

Quant au Figaro, sa position, le jour de la représentation, n’était pas moins périlleuse : très-moqueur de son naturel, et encouragé dans son défaut par le ton ironique du rôle, il ne tarissait point en épigrammes surtout le monde, et particulièrement sur Bazile ; il se trouva que l’ami dévoué qui avait consenti à revêtir la robe noire, du pédant de la pièce, était l’homme le plus susceptible et le plus vindicatif.

Très-choqué de la manière affectée dont Figaro lui disait : « Allez vous coucher. Bazile, vous sentez la fièvre ; allez vous coucher, » Bazile s’en était plaint, Figaro avait répondu par des plaisanteries trouvées fort mauvaises ; il s’en était suivi une explication très-vive, des mots injurieux, et le lendemain de la représentation avait été fixé pour vider cette querelle près des remparts de la ville.

On rit d’un triste rire quelques heures avant de se battre, et malgré la bonne contenance de Figaro, on s’apercevait qu’il jouait deux rôles à la fois.

C’est chez le Bartholo qu’était monté le théâtre, que plusieurs des acteurs logeaient, et que tous dînaient après ou avant les répétitions ; dépense assez forte qu’il n’avait point portée dans son budget, sans compter toutes celles qu’entraîne le plaisir de faire jouer chez soi la comédie. Ces frais, augmentés par chaque retard qu’éprouvait la représentation, s’offraient sans cesse à sa pensée comme autant de remords ; car cet argent, employé d’une manière si futile, était bien nécessaire à son commerce, et il n’osait prévoir les conséquences de tant de prodigalités !

Que de gens font ainsi pendant quelques jours semblant de s’amuser plus que les autres, et qui feraient pitié à leurs envieux !

Cependant le Barbier de Séville fut joué avec beaucoup d’ensemble, et la jolie comédie d’Alexandre Duval ne perdit rien à être représentée par de jolies femmes et d’élégants officiers ; mais l’arrière-pensée de chacun des acteurs répandait, en dépit de leurs talents, une sorte de froideur sur les ouvrages, qui finit par gagner le public. Plusieurs châtelaines des environs avaient amené leurs hôtes parisiens ; ces invités, en qualité de bonne compagnie, n’applaudissaient point, usage qui glace autant une représentation que les applaudissements de commande. Les bons mots dédaigneux circulaient dans la salle ; les éloges convenus dits très-haut, les remarques malignes faites tout bas, causaient d’égales distractions aux acteurs ; il fallait tout leur aplomb pour n’en pas être déconcertés ; mais ceux qui pouvaient surmonter des sentiments si pénibles, ne devaient pas se laisser abattre par de telles contrariétés.

J’étais le moins à plaindre de tous nos camarades. Je n’avais à redouter ni procès en séparation, ni duel, ni banqueroute ; mais je poussais la religion du bien-jouer à tel point que la crainte de manquer une seule fois de mémoire me mettait dans un état pitoyable. J’en rêvais la nuit ; il me semblait voir tout un public rire de ma sottise, et moi, immobile, cherchant en vain le mot qu’il fallait dire. Tous les accidents qui peuvent décontenancer un pauvre acteur se présentaient à mon idée ; je m’en sentais mourir de honte. C’était un supplice dont personne ne se doutait ; car ma fierté en gardait le secret, mais il était peut-être aussi cruel que les autres.

Malgré tous ces tourments, dissimulés avec un art parfait, le spectacle s’accomplit de la manière la plus satisfaisante ; pas un rôle forcé, pas une faute de tradition, enfin rien de ridicule.

Un souper splendide attendait les spectateurs et les acteurs : on accabla ceux-ci de compliments, de flatteries ; mais chacun d’eux, accablé sous le poids d’un malheur prochain, ne mangea point, et ne sourit à rien : moi-même, courbaturé par la fatigue et les émotions de la journée, je fus obligé d’aller me mettre au lit, sans prendre part au reste de la fête.



XIV


Pendant que nous faisions tant d’efforts pour monter passablement un ouvrage, que nous dépensions notre argent en costumes magnifiques et notre temps en répétitions ; enfin, pendant que nous bravions tant de peines pour nous donner l’apparence d’un plaisir, il y avait dans la même ville une société de petits bourgeois à qui nos représentations pompeuses avaient tourné la tête au point de vouloir les imiter. Mais comme il leur aurait paru très-fade de jouer des personnages tels qu’ils en rencontraient tous les jours, ou tels qu’ils étaient eux-mêmes, ils voulurent donner dans un genre plus relevé.

Le bel esprit de la compagnie, perruquier de