Petites Misères de la vie conjugale/1/07

JÉSUITISME DES FEMMES.


Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont jésuites ! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites lui-même ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, car il y a mille manières d’être jésuite, et la femme est si habile jésuite, qu’elle a le talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On prouve à un jésuite, rarement, mais on lui prouve quelquefois qu’il est jésuite ; essayez donc de démontrer à une femme qu’elle agit ou parle en jésuite ? elle se ferait hacher avant d’avouer qu’elle est jésuite.

Elle, jésuite ! elle, la loyauté, la délicatesse même ! Elle, jésuite ! Mais qu’entend-on par : Être jésuite ? Connaît-elle ce que c’est que d’être jésuite ? Qu’est-ce que les jésuites ? Elle n’a jamais vu ni entendu de jésuites. « C’est vous qui êtes un jésuite !… » et elle vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous êtes un subtil jésuite.

Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet exemple constitue la plus horrible des petites misères de la vie conjugale, elle en est peut-être la plus grande.

Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de Caroline, qui se plaignait d’aller à pied ; ou de ne pas pouvoir remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi que ce soit de sa toilette ;

De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, — en lancier, — en artilleur de la garde nationale, — en Écossais, les jambes nues, avec une toque à plumes, ─ en jaquette, ─ en redingote, ─ en sarrau de velours, ─ en bottes, ─ en pantalon ; de ne pas pouvoir lui acheter assez de joujoux, des souris qui trottent toutes seules, ─ de petits ménages complets, etc. ;

Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel leurs politesses : ─ un bal, ─ une soirée, ─ un dîner ; ou prendre une loge au spectacle, afin de ne plus se placer ignoblement aux galeries entre des hommes trop galants, ou grossiers à demi ; d’avoir à chercher un fiacre à la sortie du spectacle :

— Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle ; les hommes sont tous les mêmes ! Je gâte mes souliers, je gâte mon chapeau, mon châle se mouille, tout se fripe, mes bas de soie sont éclaboussés. Tu économises vingt francs de voiture, ─ non pas même vingt francs, car tu prends pour quatre francs de fiacre, ─ seize francs donc ! et tu perds pour cinquante francs de toilette, puis tu souffres dans ton amour-propre en voyant sur ma tête un chapeau fané ; tu ne t’expliques pas pourquoi : c’est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l’ennui d’être prise et foulée entre les hommes, il paraît que cela t’est indifférent !

De ne pouvoir acheter un piano au lieu d’en louer un ; ou suivre les modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés, mais à quel prix ?… Elle aimerait mieux se jeter par la croisée que de les imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend pas ces femmes-là !) De ne pouvoir s’aller promener aux Champs-Élysées, dans sa voiture, mollement couchée, comme madame de Fischtaminel. (En voilà une qui entend la vie ! et qui a un bon mari, et bien appris, et bien discipliné, et heureux ! sa femme passerait dans le feu pour lui !…)

Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements les plus logiques (feu Tripier, feu Merlin ne sont que des enfants, la misère précédente vous l’a maintes fois prouvé), battu par les caresses les plus chattes, battu par des larmes, battu par vos propres paroles ; car, dans ces circonstances, une femme est tapie entre les feuilles de sa maison comme un jaguar ; elle n’a pas l’air de vous écouter, de faire attention à vous ; mais s’il vous échappe un mot, un geste, un désir, une parole, elle s’en arme, elle l’affile, elle vous l’oppose cent et cent fois… battu par des singeries gracieuses : « Si tu fais cela, je ferai ceci. » Elles deviennent alors plus marchandes que les Juifs, les Grecs (de ceux qui vendent des parfums et des petites filles), les Arabes (de ceux qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus marchandes que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est pis que tout cela, que les Génois !

Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer, dans une entreprise, une certaine portion de votre capital. Un soir, entre chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil, pendant que Caroline est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges blancs, le visage riant dans ses dentelles, vous lui dites : ─ Tu veux ceci ! Tu veux cela ! Tu m’as dit ceci ! Tu m’as dit cela !… Enfin, vous énumérez, en un instant, les innombrables fantaisies par lesquelles elle vous a maintes et maintes fois crevé le cœur, car il n’y a rien de plus affreux que de ne pouvoir satisfaire le désir d’une femme aimée ! et vous terminez en disant :

— Eh bien ! ma chère amie, il se présente une occasion de quintupler cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire.

Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu’on est convenu d’appeler son séant, elle vous embrasse, oh ! là… bien !

— Tu es gentil, est son premier mot.

Ne parlons pas du dernier : c’est une énorme et indicible onomatopée assez confuse.

— Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire !

Et vous tâchez d’expliquer l’affaire. D’abord, les femmes ne comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les comprendre ; elles les comprennent, où, quand, comment ? elles doivent les comprendre, à leur temps, ─ dans la saison, ─ à leur fantaisie. Votre chère créature, Caroline ravie, dit que vous avez eu tort de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies de toilette. Elle a peur de cette affaire, elle s’effarouche des gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende n’est pas clair…


axiome.

Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage.

Enfin, Caroline craint des piéges ; mais elle est enchantée de savoir qu’elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son enfant, etc. Tout en vous détournant de l’affaire, elle est visiblement heureuse de vous voir y mettant vos capitaux.

Première époque. — Oh ! ma chère, je suis la plus heureuse femme de la terre ; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique affaire. Je vais avoir un équipage, oh ! bien plus beau que celui de madame de Fischtaminel : le sien est passé de mode ; le mien aura des rideaux à franges… Mes chevaux seront gris de souris, les siens sont des alezans, communs comme des pièces de six liards.

— Madame, cette affaire est donc ?…

— Oh ! superbe, les actions doivent monter ; il me l’a expliquée avant de s’y jeter : car Adolphe ! Adolphe ne fait rien sans prendre conseil de moi…

— Vous êtes bien heureuse.

— Le mariage n’est pas tolérable sans une confiance absolue, et Adolphe me dit tout.

Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un homme adorable, un génie, un cœur, un ange. Aussi êtes-vous choyé à en être incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline vante les hommes, ─ ces rois de la création ! ─ les femmes sont faites pour eux, ─ l’homme est généreux, ─ le mariage est la plus belle institution.

Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les solos les plus brillants sur cette phrase adorable : ─ Je serai riche ! ─ j’aurai mille francs par mois pour ma toilette. ─ Je vais avoir un équipage !…

Il n’est plus question de l’enfant que pour savoir dans quel collége on le mettra.

Deuxième époque. — Eh bien ! mon cher ami, où donc en est cette affaire ? — Que devient ton affaire ? — Et cette affaire qui doit me donner une voiture, etc. ?… — Il est bien temps que ton affaire finisse !… — Quand se terminera l’affaire ? — Elle est bien longtemps à se faire, cette affaire-là. — Quand l’affaire sera-t-elle finie ? — Les actions montent-elles ? — Il n’y a que toi pour trouver des affaires qui ne se terminent pas.

Un jour, elle vous demande : ─ Y a-t-il une affaire ?

Si vous venez à parler de l’affaire, au bout de huit à dix mois, elle répond :

— Ah ! cette affaire !… Mais il y a donc vraiment une affaire ?

Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer incroyablement d’esprit quand il s’agit de se moquer de vous. Pendant cette période, Caroline garde un silence compromettant quand on parle de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général : ─ Les hommes ne sont pas ce qu’ils paraissent être : on ne les connaît qu’à l’user. ─ Le mariage a du bon et du mauvais. ─ Les hommes ne savent rien finir.

Troisième époque.Catastrophe. — Cette magnifique entreprise qui devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont participé les gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des pairs et des députés, des banquiers, ─ tous chevaliers de la Légion d’Honneur, — cette affaire est en liquidation ! les plus hardis espèrent dix pour cent de leurs capitaux. Vous êtes triste.

Caroline vous a souvent dit : ─ Adolphe, qu’as-tu ? ─ Adolphe, tu as quelque chose.

Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat ; elle commence par vous consoler.

— Cent mille francs de perdus ! Il faudra maintenant la plus stricte économie, dites-vous imprudemment.

Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie. Le mot économie met le feu aux poudres.

— Ah ! voilà ce que c’est que de faire des affaires ! Pourquoi donc, toi, si prudent, es-tu donc allé compromettre cent mille francs ? J’étais contre l’affaire, souviens-t’en ! Mais tu ne m’as PAS ÉCOUTÉE !…

Sur ce thème, la discussion s’envenime.

— Vous n’êtes bon à rien, ─ vous êtes incapable, ─ les femmes seules voient juste. ─ Vous avez risqué le pain de vos enfants, ─ elle vous en a dissuadé. ─ Vous ne pouvez pas dire que ce soit pour elle. Elle n’a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. Cent fois par mois elle fait allusion à votre désastre : ─ Si monsieur n’avait pas jeté ses fonds dans une telle entreprise, je pourrais avoir ceci, cela. Quand tu voudras faire une affaire, une autre fois, tu m’écouteras ! Adolphe est atteint et convaincu d’avoir perdu cent mille francs à l’étourdie, sans but, comme un sot, sans avoir consulté sa femme. Caroline dissuade ses amies de se marier. Elle se plaint de l’incapacité des hommes qui dissipent la fortune de leurs femmes. Caroline est vindicative ! elle est sotte, elle est atroce ! Plaignez Adolphe ! Plaignez-vous, ô maris ! Ô garçons, réjouissez-vous !