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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 1-60).


RÉFLEXIONS ET BOUTADES


Les amis les meilleurs ne nous apprécient jamais autant que lorsqu’ils sont loin de nous, et qu’ils s’ennuient.

L’artiste ne se passionne vraiment que pour la forme d’art qui est la sienne.

On s’étonne parfois qu’en société les aveugles soient gais et les sourds tristes. Raison bien simple. Les aveugles, en causant avec nous, oublient un peu leur infirmité ; les sourds, en voyant remuer nos lèvres pour eux muettes, la constatent davantage.

On peut croire que l’appétit vient en mangeant ; mais on peut être certain qu’il s’en va de même.

« Tout vient à point à qui sait attendre. » Hélas ! il y a des gens qui attendent toute leur vie !

Les âmes pures sont comme les appartements bien éclairés : on aime y pénétrer et y vivre.

L’attente du bonheur nous rend souvent plus heureux que le bonheur lui-même.

On ne peut qualifier « bonne action » que celle faite sans qu’on ait songé à la récompense.

Les anarchistes nous ennuient ; mais n’ennuyons-nous pas autant les anarchistes ? S’ils nous inspirent la crainte, nous leur inspirons l’envie. Et ce sont deux sentiments bien pénibles l’un et l’autre.

À chaque aurore nouvelle, je me demande quels nouveaux malheurs vont fondre sur les humains.

Que de gens affectent de mépriser l’Académie quand, en réalité, ils meurent d’envie d’en être ! Je n’ai jamais compris ce manège. Certes, on peut avoir du talent sans être académicien ; mais être académicien n’empêche pas d’avoir du talent, que je sache…

Le bonheur humain est fait de mensonges
Qui rendent à tous les chagrins moins lourds :
Que sombre serait la trame des jours
Si Dieu n’y mêlait le fil d’or des songes !

On a dit de la musique que c’est le plus coûteux de tous les bruits. On peut ajouter que c’est aussi le plus indiscret de tous les arts. Il est le seul qui s’impose à domicile, malgré les planchers et les murs.

On s’accoutume aux bruits de la maison comme aux visages que l’on voit tous les jours. On finit par ne plus entendre les uns et par ne plus regarder les autres.

Oh ! les interminables conversations sur l’automobile !… Disons, en modifiant un peu la formule célèbre :

« Il faut s’en servir toujours, mais n’en parler jamais ! »

Bizarreries du langage :

« Mon cher ami » est banal ; « mon ami » est tendre.

Par contre : « Ma mère » est froid ; « ma chère mère » est affectueux.

Complimenter une femme sur sa beauté est une bêtise, car elle n’y est pour rien. Et c’est pourtant à ce compliment-là qu’elle est le plus sensible.

On affirme que l’homme est la seule créature qui comprenne la beauté. Qu’est-ce qu’on en sait ?

Le seul avantage de la calvitie est que l’on peut être certain que jamais personne n’insultera à vos cheveux blancs.

Pour le bonheur de l’homme, le désir devrait être une plante qui ne fleurisse jamais.

La joie et la douleur nous font regarder le Ciel.

Beaucoup aiment le crépuscule ; d’autres le détestent. Ces derniers me semblent avoir raison. L’« entre chien et loup » n’est pas une situation bien agréable pour les pauvres moutons de Panurge que nous sommes !

Une grande cité me fait toujours penser à une immense ruche d’abeilles. La différence est que, dans la cité, les alvéoles sont plus vastes et les hommes plus paresseux.

On posait cette question : « Quelle est la plus grande preuve de courage que l’on puisse donner en ce monde ? »

Un pessimiste répondit : « C’est d’y rester ! »

La longueur du chemin est peu de chose ; tout dépend de la façon dont on marche.

Chacun ici-bas porte sa croix ; mais il y a des croix en roseau et des croix en chêne.

Depuis le jour de sa naissance l’homme est un condamné à mort qui ignore la date de son exécution. Et il y a des gens gais !

Du haut du clocher, chaque matin, un carillon s’envole. Toujours le même pour mon oreille, il varie à l’infini pour mon âme changeante.

« On peut dire de lui que ce fut un homme heureux… »

Quand, dans un article nécrologique, je lis ce « cliché », une petite flamme de colère me monte au visage et j’ai envie de crier à l’auteur de l’article :

— « Imbécile, qu’est-ce que tu en sais ?… »

Les sociétés vivent sur des conventions ; c’est même pour cela qu’elles vivent si mal.

Que de bons catholiques qui sont de détestables chrétiens !

On n’aime jamais tant la campagne qu’à la veille de la quitter.

C’est sans doute pour avoir été si souvent « frisée » que la cinquantaine est si souvent chauve.

Rien de plus incertain que ce que l’on appelle un certain âge.

L’heure du courrier à la campagne, heure désirée, redoutée… et le plus souvent indifférente, n’apportant aucune modification à la monotonie des jours.

Après un bon déjeuner, dans son bon fauteuil, commençant une bonne digestion, le gros X…, tristement célèbre par ses douteux coups de Bourse, lit un journal. Et, entre les deux bouffées d’un bon cigare :

— « Assassiner un homme pour dix-sept francs !… Faut-il être canaille ! »

Avez-vous remarqué comme, à la messe, dans le temple du Dieu de charité, on a de la peine à « donner » sa chaise ?

La cuisine est un des plus puissants véhicules de renommée. Que de gens ignoreraient Colbert sans les soles, Soubise sans le potage, Condé sans les poires et Chateaubriand… sans les pommes !

« Pour changer un peu… » L’éternelle phrase prononcée par tant de gens depuis que le monde est monde ! — Et l’on change toujours… Et cela ne change rien… ou peu de chose…

Un proverbe dit : « La nuit tous les chats sont gris. »

On peut ajouter : « Et presque toutes les pensées noires. »

Les coups d’épingle mènent souvent aux coups d’épée.

Nos aïeux disaient « escarpolette », qui est joli ; nous disons « balançoire », qui est laid. Cela suffit à différencier deux époques.

Si l’on songeait à tous les dangers qui nous guettent au dehors, on ne sortirait jamais de chez soi.

Distraction : substantif féminin à éviter au singulier, à rechercher au pluriel.

L’homme le plus heureux a toujours quelque chose à demander à Dieu, ne serait-ce que la continuation de son bonheur.

Tous les hommes sont plus ou moins déments ; ceux qu’on appelle sages sont ceux qui savent le mieux dissimuler leur démence.

J’admire les gens qui, à moins qu’ils n’en fassent leur carrière, peuvent se passionner pour la Politique. Cette dame m’apparaît comme une des plus odieuses pies-grièches qui soient.

Une vieille chanson dit, en sa naïveté simplette :

La santé, la gaieté
Changent l’hiver en été…

Combien se contenteraient d’un modeste petit automne !

Il semble qu’on n’ait jamais autant de choses à dire que quand on est affligé d’une extinction de voix.

On devrait créer des « Écoles d’ennui » pour apprendre aux enfants à savoir, quand ils seront hommes, s’ennuyer en société sans en avoir l’air.

On peut estimer celui qui vous contredit ; on n’aime que celui qui vous approuve.

Les enfants n’analysent pas, ils sentent ; et c’est pour cela qu’ils jugent mieux.

Même frelaté, l’encens… c’est toujours de l’encens.

Un petit ennui évité cause souvent plus de joie qu’un grand bonheur prévu.

Ce qui peut arriver de plus heureux à l’homme, c’est de rester longtemps enfant.

Les repas, c’est les étapes de la journée.

En réalité — et il faut pourtant qu’il en soit ainsi ! — bien élever les enfants c’est, la plupart du temps, leur apprendre à bien mentir.

« Ce que ça me serait égal que tu crèves ! » Phrase peu élégante, réservée en général aux gens dont on ne peut se passer.

Que de fois, sous l’affection apparente témoignée à l’enfant, ne se cache-t-il pas un amour profond et inavoué pour la mère !

Les animaux amusent tant les enfants qu’on se demande parfois si ce n’est pas à leur intention que le bon Dieu les a créés.

La fortune sans la santé, c’est le soleil derrière un nuage.

Si l’on est toujours heureux de faire ce que l’on doit, on le serait souvent aussi de savoir ce que l’on doit faire.

Le facteur : un monsieur à képi qui, dans ses grosses mains indifférentes, tient parfois toute une destinée.

L’homme qui croit être certain de bien écrire le français devrait l’être plus encore de le connaître mal.

Quand vous êtes importuné par un peu de fumée dans votre appartement, pensez, pour vous consoler, à ce que serait un incendie.

Avoir une certaine fortune n’est pas toujours avoir une fortune certaine.

Si les insulteurs de Lettres pouvaient soupçonner combien leurs insultes font long feu — aussi bien auprès du public que de ceux qu’ils visent — ils ne se donneraient pas tant de peine pour allumer la mèche.

Les décorations ? Faveurs dues trop souvent à la faveur.

Sauf exception — et j’en connais au moins une — le gendre vis-à-vis d’un beau-père à héritage fait penser au monsieur qui, dans une salle de spectacle, occupe un strapontin médiocre et guigne la place de son voisin, assis dans un bon fauteuil d’orchestre.

Le premier geste d’une femme, quand on lui annonce une visite, est de s’assurer, par le témoignage d’une glace, qu’elle est bien coiffée.

Le gendre est un animal moustachu qui fond sur votre fille, l’emporte, et ne vous la rend jamais.

Si grand que puisse être un criminel, je ne me considérerai jamais comme autorisé à reprocher au chef de l’État d’user de son droit de grâce.

Rien de plus curieux à observer de sang-froid que les gens emportés par la passion. Leurs gestes, dès qu’ils cessent d’être beaux, deviennent tout de suite grotesques.

Il n’y a pas de bons gouvernements. Il y en a des pires.

On dit que la régularité dans les habitudes est le commencement de la sagesse ; c’est quelquefois aussi celui de l’ennui.

Avoir tout pour être heureux n’est nullement une raison pour qu’on le soit.

Lente dies, celeriter anni, disaient les Latins. Ce qui peut exactement se traduire par ce vers :

Lentement vont les jours et vite les années.

Mais ils ont oublié de parler des heures, terriblement longues aussi quelquefois.

On assure que la pêche au homard est fort amusante. J’en doute pour les homards.

L’homme est le plus intelligent des animaux… à ce qu’il dit.

On a beau « ne rien laisser au hasard », on peut être assuré que le hasard vous prendra toujours quelque chose.

Dire d’un homme qu’il est honorable est un compliment ; le dire d’un vin est presque un blâme.

Plus les gens ont de valeur, plus ils sont indulgents.

Dans une réunion mondaine, quel est l’obligé : celui qui est invité ou celui qui invite ? Ni l’un ni l’autre souvent, car ils s’ennuient également tous les deux.

Rien n’est triste comme les lendemains des trop grandes joies.

Nous aimons voir nos impressions personnelles précisées par autrui. Autrement lirait-on jamais, dans les journaux, le temps qu’il a fait la veille ?

L’enfant s’amuse moins des jouets qu’on lui donne que de ceux qu’il invente.

Heureux et enviable celui qui se sent en assez bon équilibre physique et moral pour se croire en droit de juger et de condamner son semblable !

L’illusion fait passer la vie comme la sauce fait passer le poisson.

« Il n’y a que les imbéciles qui s’ennuient », dit-on couramment. Quelle erreur ! S’ennuyer, c’est comprendre le néant de la vie, et les imbéciles n’ont point de ces compréhensions-là.

Les enfants mal élevés sont insupportables ; mais combien déplaisants parfois ceux qui le sont trop bien !

La clientèle des jardins publics : les enfants, les vieillards, les militaires, les nourrices… et les amoureux.

Soulager la misère est une joie, mais une joie amère, car elle nous force à la constater.

Kilomètre : mesure itinéraire de mille mètres au départ et de onze cents — et plus — à l’arrivée.

« Comme on fait son lit on se couche », dit un proverbe. L’ennuyeux, c’est qu’on ne fait pas souvent son lit soi-même.

Il en est d’une liberté trop grande comme d’un vêtement trop large : on s’y sent mal à l’aise.

Les lettres : des morceaux de papier plus ou moins blancs, sur lesquels on trace des caractères plus ou moins noirs, pour dire des choses plus ou moins vraies.

Aux heures de grande lassitude, je tâche de penser à saint Siméon Stylite, à ses vingt-six ans de « colonne »… et ça me défatigue tout de même un brin.

Oui, la joie populaire est brutale ; mais, en réalité, c’est la vraie joie.

Un poète qui s’y connaissait a dit spirituellement des livres :

« Les pauvres les achètent et les prêtent aux riches… qui les leur rendent… quelquefois. »

Heureux ceux qui aiment la musique, ne fût-ce que parce qu’ils n’en souffrent pas !

On dit : « Pour mieux supporter votre malheur, pensez à plus malheureux que vous. » Recette efficace peut-être, mais combien vile !

On dit souvent de l’ennui qu’il est mortel ; mais on en meurt rarement.

À matinée trop belle, après-midi de pluie ; à enfance trop heureuse, existence de chagrins.

Un vieux proverbe, suisse, je crois, dit :

« On ne sait jamais ce qui bout dans la marmite des autres. »

Vulgaire, mais combien juste !

L’homme ? Un réservoir à microbes que traverse parfois un rayon d’idéal.

On ne peut jamais être complètement heureux : il y a toujours le malheur des autres.

Le mérite d’une bonne action résulte moins de l’action elle-même que de l’effort qu’elle a coûté.

Plus la vie est légère aux gens frivoles, plus le malheur leur semble lourd.

L’absence du malheur, c’est presque du bonheur déjà.

L’animal le plus intelligent ? L’homme. Que non pas ! La marmotte. Elle dort pendant les plus vilains mois de l’année.

Nous vivons ici-bas dans une atmosphère de mystère et d’injustice. Quelle résistance — ou quelle insensibilité — nous faut-il pour n’y étouffer point ?

Le mariage est l’attelage à deux pour traîner la vie ; malheureusement, comme presque toujours pour les chevaux, il y en a un qui tire… et l’autre qui se fait tirer.

On peut diviser les maladies en deux classes : les grandes (celles dont nous souffrons) ; — les petites (celles dont souffrent les autres).

Réflexion d’une nounou devant la mer écumeuse :

— « On dirait du lait ! »

Il en est des bonheurs humains comme de la neige. Très joli quand ça tombe… Mais gare le dégel !

Le ciel, c’est la noblesse de la terre.

L’oubli, c’est du bonheur négatif, mais c’est du bonheur tout de même.

Il faut être bien… poète, pour prendre la nature comme confidente de nos douleurs ou de nos joies. Elle n’est que le cadre impassible où nous nous mouvons jusqu’à la mort.

L’optimisme n’est facile qu’aux gens heureux. Et c’est même une des raisons pour lesquelles il y a si peu d’optimistes.

Il y a des noms rebelles à la poésie, entre autres : Vercingétorix, tellement long et encombrant dans un vers. Je me souviens d’avoir lu, dans une tragédie en cinq actes ainsi intitulée et qui ne manquait pas de mérite, d’ailleurs, ce vers césuré de façon bizarre :

Il faut vaincre, Vercin-gétorix, ou mourir !

Dans cette même tragédie, l’auteur, pour secouer la tyrannie de cet interminable nom, avait trouvé commode, dans les scènes d’amour, d’en supprimer les trois premières syllabes, et la jeune fille, éprise du chef gaulois, s’écriait :

Ô mon Torix, je t’aime !

Les orages, la nuit, sont plus effrayants. Ils s’amplifient de toute l’horreur des ténèbres.

Aimez-vous les uns les autres, a dit le Christ. Mais il n’a pas interdit les préférences.

Le paysage le plus riant est attristé par la seule vue d’une habitation humaine. On y peut toujours supposer quelque douleur cachée.

« Chacun prend son plaisir où il le trouve », dit le proverbe. Et si on ne le trouve nulle part ?

Les plaisirs sont pour l’âme ce que les anesthésiques sont pour le cerveau. Ils agissent pendant quelque temps, mais deviennent impuissants bien vite.

Propos de grand-père :

« Les petits-enfants, c’est les dernières poupées. »

On a dit de Paris : « C’est le Paradis pour les femmes et l’Enfer pour les chevaux. » Depuis l’automobile, c’est l’Enfer pour tout le monde.

Autrefois, être Parisien était une qualité aux yeux des étrangers ; aujourd’hui, être étranger en est une aux yeux des Parisiens.

La parole, a-t-on dit, a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée. Dès lors, ceux qui ne pensent à rien devraient bien commencer par se taire !

Faire plaisir… quel plaisir !

Parmi les animaux de la création, le poisson mérite une toute particulière estime. Il est propre, discret et sait se tenir à sa place.

Observez les femmes à la promenade. Quand elles vont passer devant des gens assis et prêts à les détailler, pas une qui ne rectifie la position, comme un troupier à la revue.

Mon opinion sur la peine de mort ? C’est que la vraie peine, souvent, c’est la vie !

On peut dire assez fréquemment d’un ouvrage : « C’est bien écrit ! » Mais plus rarement : « C’est bien pensé ! »

Le pittoresque, c’est l’originalité de la nature.

À l’entrée des monuments publics, au lieu de : « Essuyez vos chaussures, S. V. P. » qui serait poli, pourquoi le traditionnel : « Essuyez vos pieds, S. V. P. » qui est insultant ?

On a toujours envie de répondre : « Mais ils sont propres ! »

Le retour dans une grande ville par une brumeuse après-midi d’octobre, après trois mois d’air libre et de soleil, c’est de la mort qui tombe sur les épaules.

Le quart d’heure n’a jamais exactement quinze minutes. Il en a quatorze quand on s’amuse… et soixante quand on s’ennuie.

Le quinquet : invention de la fin du xviiie siècle ; invention modeste, mais qui eut la bonne grâce de mettre longtemps « en lumière » le nom de M. Quinquet, lequel l’imagina. Que d’inventeurs de plus haut vol n’eurent point pareille bonne fortune !

Le mot : « Absolu » me paraît sans emploi en ce monde où tout est incertain et relatif. Et les sciences exactes ? dira-t-on. Quelle plaisanterie ! J’ai entendu un mathématicien affirmer très sérieusement qu’il n’était pas prouvé que deux et deux fissent toujours quatre.

Les querelles de ménage n’ont de sérieuses conséquences que quand elles sont rares. La fréquence en atténue la gravité.

Il y a des substantifs qui appellent toujours les mêmes qualificatifs. On ne conçoit guère un orientaliste qui ne soit pas distingué, non plus qu’une agression qui ne soit ni brusque, ni violente, ni sauvage.

La Religion, c’est le devoir sanctifié.

Toute récompense entrevue avant l’action en diminue le mérite.

La multiplicité des remèdes qui guérissent du rhume de cerveau prouve bien qu’il est inguérissable.

Les regrets, ce sont des souvenirs en deuil.

La vie sans l’idéal fait songer à quelque effroyable squelette toujours prêt à nous étrangler.

La résignation, c’est la patience christianisée.

Oui ! oui ! Vivre de souvenirs. Très joli… pour ceux qui sont encore à l’âge des réalités !

Après un décès, on dit fréquemment : « Ce sont ceux qui restent qui sont le plus à plaindre ! … » Tout de même, si l’on donnait le choix…

Le lendemain du jour où l’on trouva le pauvre Gérard de Nerval pendu à une lanterne rue de la Vieille-Estrapade, quelqu’un dit :

— « Son corps le gênait ; il l’a accroché quelque part ! »

Si tous ceux que leur corps gêne en faisaient autant, il n’y aurait pas une lanterne disponible.

Le réveil : première et désagréable action de la journée.

Dans les rêves, le passé tient une très grande place. Il faut la lumière du jour pour nous rendre au présent, qui devient aussitôt le passé…

Si, la nuit, vous voulez écouter l’heure, remarquez que c’est presque toujours une demie qui sonne.

Je comprends jusqu’à un certain point les haines de races, mais les haines de religion, jamais.

Les optimistes crient : « Tout est bien ! » Les pessimistes : « Tout est mal ! » Les sages : « Rien n’est tout à fait bien ni tout à fait mal. »

Un mauvais sommeil est un chien hargneux qui harcèle pendant toute l’existence.

Depuis la petite gêne causée par une chaussure trop étroite jusqu’aux douleurs les plus aiguës, notre pauvre machine humaine connaît toutes les gammes de la souffrance.

Les désespérés en veulent au soleil de se lever tous les jours.

Les ciels trop éclatants sont pénibles aux yeux délicats et aux âmes attristées.

Bien dormir est une grande jouissance physique ; mais la nature malicieuse veut que ce soit la seule peut-être dont nous ne puissions avoir conscience.

Le sommeil est à la fois consolant et terrible : s’il éloigne de la vie, il rapproche de la mort.

Pour trouver un homme à peu près sage, partons de ce principe que tous les hommes sont à peu près fous.

Pour un écrivain, et en général pour tout artiste, la fortune venue des parents est ou un puissant levier ou un terrible poids lourd.

Je n’ai jamais compris la distinction établie, en art, entre les amateurs et… les autres. Il y a les gens qui ont du talent et ceux qui n’en ont point, voilà tout.

On dit des choses qu’elles sont sales. En réalité elles sont salies par les hommes. C’est nous, les sales !

Dans une crise d’ennui :

« … Et les savants affirment que les jours n’ont pas plus de vingt-quatre heures ! »

Nous attribuons aux variations de la température bien des malaises physiques, qui ne viennent que de nous-mêmes. Si la métaphore n’était trop hardie, on pourrait dire du temps « qu’il a bon dos ».

La tolérance est la première marche qui mène à la liberté.

Le temps n’est jamais ni tout à fait aussi beau, ni tout à fait aussi laid qu’il nous semble l’être à travers les croisées.

Le bruit du tonnerre a quelque chose de terrifiant et d’enfantin à la fois. Il fait penser à un bon Dieu pas bien méchant qui se rappelle un peu rudement à nous, pour que nous devenions plus sages.

Le travail, sous quelque forme que ce soit, est le grand consolateur. Ceux qui ne peuvent plus travailler sont les vrais inconsolables…

On dit : « Tout s’arrange. » Mais, pour que tout s’arrange, il faut que tout se soit dérangé auparavant. On devrait donc dire : « Tout se dérange et s’arrange… quelquefois. »

Le travail aisé est plein de charme au moment même ; mais le travail pénible laisse, à sa suite, la fierté de l’effort accompli.

Rien d’agaçant comme les trompes de mail-coach qui, jetant leur gaieté brusque et falote dans le silence d’une rue, troublent un rêve ou font sentir plus cruellement à un malade la souffrance de se sentir hors de la vie.

En réalité, on ne peut dire du temps qu’il passe vite — que quand il est déjà passé.

Pendant une nuit d’insomnie :

« Heureux ceux qui ont un bon sommeil ! Ils vivent un tiers en moins. »

Aux triomphants, je donne mon admiration, mais non ma tendresse. Le succès leur suffit.

Il en est du travail comme des ascensions en montagne. On peine pendant la première heure ; on se sent plus en train pendant la seconde ; et, souvent, on arrive au sommet moins fatigué qu’en partant.

Les tracas assaisonnent désagréablement la vie comme le poivre les aliments.

On dit : « Un vent échevelé. » C’est échevelant ou, mieux encore, déchevelant qu’il convient de dire.

L’homme passe sa vieillesse à regretter ce dont il s’est plaint pendant toute son existence.

Le voyage, c’est très souvent un peu de souvenirs achetés par beaucoup d’ennuis.

Dieu est comme le vent qui passe : on le sent partout et on ne le voit nulle part.

Le seul avantage de la vieillesse, m’a dit un pessimiste, c’est qu’elle rapproche de la mort.

On met souvent dix minutes à raconter un voyage de deux mois.

À mesure que viennent les années, le « trop vu » ennuie ; le « pas encore vu » n’attire guère. Et c’est pour cela — ainsi que pour bien d’autres raisons — qu’il est si désagréable de vieillir.

Le séjour des villes est mauvais pour les jeunes gens et pour les vieillards. Aux premiers, il offre trop de tentations ; aux seconds, il cause trop de regrets.

En revenant dans une grande ville, on est toujours frappé de la physionomie souffreteuse et inquiète des gens. Ils ont presque tous l’air de malades ou de déments.

Faire « ce qu’on veut » n’est pas faire « ce qu’on voudrait ». Ce qu’on veut est limité ; ce qu’on voudrait est infini. Le premier se réalise… quelquefois ; le second, jamais.

Il n’y a que les jeunes gens pour parler des joies de la vieillesse.

Quand nous retrouvons un paysage après plusieurs années, il ne nous semble jamais exactement tel que nous l’avons laissé. Il n’a pas changé, cependant. Mais notre âme a vieilli, et c’est à travers notre âme que nous le voyons.

Les enfants nous tourmentent avec leurs interminables « Pourquoi ? » auxquels nous ne savons que répondre. Ne nous posons-nous pas à nous-mêmes, tout le long de notre vie morale, d’aussi nombreux « Pourquoi ? » auxquels nous ne pouvons répondre davantage ?

Il suffit de nous promener un quart d’heure dans les rues pour être reconnaissant à la Providence de nous avoir épargné tant de douleurs frôlées !