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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 61-90).


EN MARGE DE LA VIE


Le plus grand bienfait de l’amour est de faire oublier la vie.

L’âge modifie sensiblement les habitudes ; il change peu les caractères.

Quand on jette un coup d’œil en arrière, la vie apparaît toujours ou trop longue ou trop courte, jamais de sa durée exacte.

À partir d’une certaine époque de la vie, le bonheur n’est que relatif. Il est fait des malheurs évités, des ennuis écartés et — pour les mauvaises natures — des tracas et des infortunes d’autrui.

Dès notre réveil, la vie implacable nous jette sur le dos, avec un ricanement sinistre, la quotidienne besace lourde de soucis et de chagrins qu’il nous faudra porter tout le jour…

Aux malades de l’esprit, les médecins disent : « Tâchez de vous intéresser à tout ! » ; et, d’autre part : « Tâchez de ne vous tourmenter de rien ! »

Tel que l’âne de Buridan, le patient ne sait où donner de la tête, hésite… et crève comme lui !

Le corps humain est si débile, les dangers qui l’entourent sont si multiples que le plus grand étonnement de la vie… c’est encore de vivre !

Ce qu’il y a de délicieux dans l’enfance, c’est le manque absolu de critique.

À partir de la soixantaine on vit sur la corde raide.

Si l’on n’était distrait par la vie, on penserait sans cesse à la mort.

Une existence longue et tourmentée devrait donner droit à une mort rapide et douce. Mais quels droits avons-nous donc ici-bas, pauvres vermisseaux que nous sommes ? Tout juste celui de vivre, car nous n’avons même pas celui de mourir.

Les petits enfants, les voyages : joies en réserve pour le déclin de la vie.

Plus nous avançons dans la vie, plus elle s’éloigne de nous.

La vie ne nous paraît vraiment facile que quand il s’agit de celle des autres.

La vieillesse est un renoncement de chaque jour, de chaque heure, de chaque minute. Il semble qu’on ne s’y fera jamais… On s’y fait cependant. Mais non sans regrets ni révoltes vaines.

Un sentiment fréquent chez le vieillard est de se figurer qu’il fait toutes choses pour la dernière fois.

Rien à faire, trop à faire : les deux extrêmes. Tâchons de trouver le juste milieu. Mais combien difficile !

La vie m’apparaît souvent sous la forme d’une mégère géante et implacable qui, toujours aux trousses des pauvres hommes, les fait marcher à coups de pied dans les reins. On demande un peu de bonheur ?… coup de pied. Un peu de santé ?… coup de pied. Un peu de repos ?… coup de pied. Et, tout le long de l’existence, les coups de pied se succèdent, de plus en plus fréquents, de plus en plus terribles, jusqu’au coup de pied final, lequel, d’un bond, nous envoie au Ciel ou au diable !

Dans la jeunesse, les heures volent ; dans l’âge mûr, elles marchent ; dans la vieillesse, elles rampent.

On se demande souvent pourquoi les petits enfants mettent tant de hâte à faire les choses, quand ils ont toute la vie devant eux.

L’illogisme est le fond de la vie.

Une vie sans idéal me fait penser à un visage où manqueraient les yeux.

Si l’on ne disait que des choses indispensables, on se tairait pendant presque toute son existence.

Le soleil et le silence : deux jouissances physiques qui durent jusqu’à la fin de la vie.

Si compatissants qu’ils soient, les jeunes gens ne peuvent comprendre ce qu’il faut de volonté, quand on est vieux et malade, pour traîner sa vie.

L’injustice saisit l’homme au berceau pour ne le lâcher qu’au bord de la tombe.

La lutte pour la vie ? N’est-ce pas plutôt la lutte contre la vie qu’il convient de dire ?

Sous l’influence des années, les liens qui nous attachent à la vie se distendent de plus en plus. C’est sans doute pour que la rupture soit moins difficile, quand viendra le moment de rompre.

Quand on vieillit, il faut se consoler de ne pouvoir plus prendre les plaisirs d’autrefois en songeant au peu de joie qu’ils laissaient après qu’on les avait pris. En un mot, il ne faut se souvenir que des lendemains.

Une des grandes tristesses de la vie est que les êtres que l’on aime le plus, les êtres que l’on connaît le mieux, qui vivent avec nous, qui pensent, qui sentent comme nous, qui sont d’autres nous-mêmes enfin, soient toujours et malgré tout si loin de nous.

Bien des gens ne vivent que par crainte de la mort.

Légères aux jeunes et aux vaillants, les heures matinales sont les plus lourdes aux vieillards et aux découragés. La perspective de toute une journée de plus à vivre les attriste et les épouvante.

Heureux ceux qui meurent d’un coup, dans une bataille, en criant : « Victoire ! »

Les événements modifient la vie ; mais la changent rarement. La mort seule bouleverse… ou arrange tout.

Les premiers bruits entendus le matin sont les coups de clairon de la vie qui recommence et sonne le réveil.

On dit que vieillir est le meilleur moyen de vivre longtemps. Bon nombre de vieillards souhaiteraient que ce fût celui de mourir vite.

Plus on avance dans la vie, plus la meule quotidienne est lourde à tourner et plus sont faibles les bras qui la tournent. De cette disproportion, que chaque heure accentue, résulte l’inéluctable et toujours plus pénible tourment de la vieillesse.

Pour tous et à tout moment, il y a du malheur dans l’air.

Une mort chrétienne et douce doit inspirer l’envie et non l’effroi.

Quelle sérénité au déclin de la vie, si la mémoire séparant, comme un crible, le bon grain de l’ivraie, ne retenait que les souvenirs heureux !

On n’a pas toujours la mort que l’on mérite ; mais tout s’arrange après.

Il y a toujours quelque chose de respectable et de touchant à entendre un homme âgé parler de sa mère disparue.

Aux yeux des pessimistes, — qui n’ont d’ailleurs peut-être pas tort en cela — la naissance est le premier et le plus grand malheur qui puisse arriver à l’homme, car il entraîne tous les autres.

Dans la naissance, sitôt la mère délivrée, l’enfant devient captif de la vie.

Réflexion « d’un que la vie embête », mais qui a conservé un bon sommeil :

« Heureusement, il y a les nuits ! »

La vie peut rendre pessimiste ou philosophe ; optimiste, jamais.

L’organisme humain est à la fois d’une fragilité extrême et d’une résistance inouïe. Il fait penser à certaines flammes qu’un souffle suffit à éteindre, tandis que d’autres résistent aux plus terribles ouragans.

C’est bien souvent ceux dont nous nous croyons le plus oubliés qui pensent le plus à nous.

À un certain âge, savoir s’occuper c’est presque savoir être heureux.

Dans la jeunesse, les distractions servent à oublier la vie ; dans la vieillesse, elles aident à oublier la mort.

Un des seuls bénéfices de l’âge est de remettre les choses à leur plan, et de nous empêcher de prendre pour essentielles celles qui ne sont qu’accessoires.

Chaque âge a ses plaisirs. Oui ! mais c’en est toujours d’autres qu’il rêve.

Pour le vieillard, il est aussi insensé de faire des projets qu’il est inquiétant de n’en point faire.

Tout est provisoire sur la terre, — même la terre, qui n’est pas éternelle.

« De l’argent ! » crient les pauvres. « De la santé ! » gémissent les malades. « De la gloire ! » hurlent les ambitieux. « Du repos ! » soupirent les vieillards… Et, de tous les coins de l’univers, sous des formes diverses, c’est toujours l’éternelle plainte qui monte vers le ciel !

En pensant à la mort, ne disons pas avec désinvolture : « Il faut bien partir ! » Disons, avec recueillement : « Il faut partir bien ! »

Et c’est un départ qui n’est pas toujours commode !

On dit qu’une vieillesse trop heureuse est une mauvaise préparation à la mort. N’empêche que c’est toujours cela de pris sur la vie !

« L’heureux âge ! » dit-on à propos des petits enfants. Quelle erreur ! On n’est heureux que par comparaison, et leur trop court passé ne leur en fournit aucune.

Un moment à passer : quelquefois cinq minutes, quelquefois toute la vie.

S’il pensait trop souvent qu’il suffit d’une goutte de sang qui se déplace dans le cerveau pour nous jeter à la folie, au crime ou à la mort, l’homme vivrait dans un tel effroi que toute action lui semblerait impossible.

Innombrables ceux qui continuent de vivre par religion ou par devoir !

Beati quia quiescunt ! … Heureux parce qu’ils se reposent, dit-on des morts. Est-il bien certain, ce repos tant désiré ?

Il n’y a en réalité que deux choses à regretter de la vie : l’amour et la charité.

Rare et admirable l’homme qui ne se souvient pas d’avoir eu, dans sa vie, un seul moment où il ait eu à rougir de soi-même !

Quand, au déclin de l’existence, l’homme s’écrie : « Oh ! maintenant ! je ne demande plus que le repos ! » il croit formuler un vœu bien modeste ; et, en réalité, il souhaite l’impossible.

L’affection, le travail, le ciel, la mer : presque tout ce que je regretterai de la vie.

La vie est une si lourde charge que l’homme, dès son jeune âge, est reconnaissant envers ceux qui l’aident à l’alléger. Voyez les enfants : ils aiment surtout qui les amuse.

Dans la jeunesse, la santé semble un dû ; dans l’âge mûr, une faveur ; dans la vieillesse, une surprise.

Le soir est généralement l’heure calme de la journée ; il n’en est pas toujours ainsi du soir de la vie.

La solitude peut être salutaire ou néfaste ; elle n’est jamais indifférente.

En vieillissant, on se préoccupe moins de la mort que de la façon dont on mourra. En un mot, on se résigne à être mangé ; mais on voudrait bien savoir à quelle sauce.

Chaque jour, avant de s’endormir, l’homme doit remercier les dieux de l’avoir fait vivre un jour de plus… à moins qu’il ne les en maudisse.

La vie est un tunnel où l’on entre sans le vouloir et dont on ne sort pas à son gré. Mauvaises conditions pour beaucoup s’y plaire.

La vie du vieillard ressemble à une route bordée de tombeaux.

La vie est la plus tenace des habitudes.

Il n’y a pas de vieillards heureux ; il n’y a que des vieillards résignés.

La vieillesse est une zone neutre entre la vie et la mort.

Arrivé à la vieillesse, l’homme porte la vie et n’est plus porté par elle.

N’est-ce pas effrayant de songer que, pendant toute une existence, le cœur bat et le cerveau pense sans s’arrêter jamais ?

Vivre très vieux et être très longtemps malade sont deux grands malheurs. Dans le premier cas, on vous tolère ; dans le second, on vous oublie.

La vie est si lamentable, même pour les moins malheureux, qu’il m’a toujours semblé illogique de se réjouir de la naissance d’un être humain.

Aux yeux des jeunes gens, la vieillesse apparaît comme une forêt vue de loin, au soleil couchant. Ils la croient accueillante et paisible ; plus tard, quand ils y pénètrent, ils y trouvent une ombre glacée et des sifflements de serpents.

Vivre, c’est changer d’ennuis, quand ce n’est pas changer de douleurs.

Sans la maladie, la pauvreté et la mort, la vie serait si belle… que ce ne serait plus la vie !

La vieillesse serait délicieuse… si on était jeune !

En prenant des années, ne regardons ni derrière nous, ni autour de nous, mais en avant de nous, toujours !

Défions-nous des jugements trop brefs et des phrases trop longues.

Quand on a de la peine à allumer son feu, on se demande parfois comment il peut y avoir tant d’incendies.

Bien rares ceux qui voudraient recommencer leur vie ; plus rares encore ceux qui la voudraient finir.