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Librairie Hachette (Les Grands Écrivains français) (p. 48-67).
CHAPITRE III


VIE MONDAINE. — TRAVAUX MATHÉMATIQUES


Depuis longtemps déjà la santé de Pascal était ébranlée. Ni sa patience admirable, ni la continuation des remèdes ne lui apportaient d’amélioration. Les médecins s’avisèrent que l’excès de travail était le principal obstacle à sa guérison. Ils lui prescrivirent de quitter toute application d’esprit et de chercher les occasions de se divertir. Or déjà Étienne Pascal s’occupait de réveiller le goût de la société dans l’esprit de sa fille Jacqueline, qui avait failli le quitter pour entrer au monastère de Port-Royal. Il résolut de mener ses enfants en Auvergne, où il avait de nombreuses relations, afin de changer le cours de leurs pensées. La famille s’y rendit en mai 1649. L’état d’esprit de Jacqueline ne se modifia point. Mais Blaise, privé des joies de la recherche scientifique, chercha une occupation dans le commerce du monde, et ne tarda pas à goûter cette vie nouvelle. Il se mit à jouer et à se divertir pour passer le temps. Il se livra, sans dérèglement toutefois, aux amusements de la société.

La famille étant revenue à Paris, probablement en novembre 1649, Pascal s’y lia avec plusieurs personnes imbues de l’esprit du monde. C’était d’abord le jeune duc de Roannez, âgé d’une vingtaine d’années, son voisin. La communauté de goûts et d’études scientifiques fut l’origine de leur liaison. Entre un grand-père dissolu et une mère négligente, le duc se trouvait, par sa jeunesse et sa haute condition, exposé à mille périls. D’un caractère confiant et fidèle, il s’attacha à Pascal, au point de ne pouvoir se passer de lui. Puis ce fut le chevalier de Méré, poitevin, honnête homme avec entêtement, puriste et précieux, affectant la simplicité, le naturel et le bon sens, voyant dans les choses de l’esprit et du sentiment un monde spécial, qu’il mettait très au-dessus du monde naturel. Ce fut Miton, un libertin, habile à découvrir la vanité de toutes les occupations humaines, et se reposant avec calme dans ses décourageantes observations. Pascal fréquenta aussi le libertin des Barreaux, un voluptueux épicurien, un impie, qui devenait dévot dès qu’il était indisposé ; et Mme d’Aiguillon, la nièce du cardinal de Richelieu, qui jadis avait fait demander Jacqueline Pascal pour jouer la comédie ; et la marquise de Sablé, qui tenait un brillant salon de précieuses.

Il n’avait pas encore noué toutes ces relations, mais il était déjà engagé assez avant dans le monde, lorsqu’il perdit son père, le 24 septembre 1651. Étienne Pascal mourut dans de grands sentiments de piété. Sa perte ne causa pas seulement à Pascal, si tendrement uni aux siens, une cruelle et profonde douleur elle rappela son esprit à la méditation des choses religieuses. Il chercha dans la foi des motifs de consolation, et il s’empressa de faire part à ses proches de ceux qu’il avait trouvés. Il les exposa dans une lettre qu’il écrivit à M. et Mme Périer le 17 octobre 1651.

Le développement de sa pensée présente une suite logique très rigoureuse. C’est la doctrine, en effet, selon Pascal, qui doit agir sur le cœur.

Nous cherchons la consolation, et, s’il est possible, le changement du mal en bien. D’où peut-elle nous venir, réelle et solide, sinon de la vérité ? Il s’agit donc, sachant par l’intelligence ce qu’est en effet la mort, d’arriver à en user pratiquement, dans nos jugements et notre conduite, conformément à cette connaissance.

Selon les païens, la mort est une chose naturelle. Si cela était, elle serait nécessairement un mal. Car elle serait, dans la réalité, ce qu’elle est dans l’apparence la corruption et l’anéantissement ; et elle ne laisserait nulle place à l’espérance. Mais, suivant la vérité que le Saint-Esprit nous a apprise, la mort est une expiation et un moyen de nous délivrer de la concupiscence. Elle a cette signification en Jésus-Christ et elle la prend en nous, si nous mourons avec Jésus-Christ.

Reste l’horreur instinctive de la mort, si difficile à dompter. Nous en serons maîtres, si nous en comprenons l’origine.

Selon la vraie doctrine chrétienne, notre amour actuel de la vie est une corruption du penchant pour la vie éternelle, que Dieu avait mis en nous. Dieu s’étant retiré de notre âme à la suite du péché, le vide infini qu’il y laissait a été rempli par notre moi et par les choses de la vie présente. Dès lors, notre amour, ne sachant où se prendre, s’est attaché à ces objets. L’horreur de la mort, que nous éprouvons, vient de cet amour déréglé. Et ainsi elle est, au fond, l’horreur primitive de la mort de l’âme, détournée de sa fin et appliquée faussement à la mort du corps. Il ne peut donc être question de l’abolir, ce qui, d’ailleurs, serait impossible, mais de la ramener à sa forme vraie. À mesure que nous redouterons davantage la mort spirituelle, la mort corporelle nous inspirera moins d’épouvante.

Est-ce à dire que nous puissions réussir à envisager sans souffrance naturelle la mort d’un être cher ? Nous ne le pouvons ni ne le devons. Car l’action de la grâce, par laquelle seule nous nous détachons de nos impressions naturelles, se heurte nécessairement à l’effort contraire de notre concupiscence et c’est la meurtrissure douloureuse de celle-ci qui mesure le progrès de celle-là. Pleurons donc notre père, cela est juste. Soyons consolés, cela est juste également ; et que la consolation de la grâce l’emporte sur les sentiments de la nature.

Les déductions de Pascal sont très serrées Peut-être le chrétien raisonne-t-il ici plus qu’il n’est ému. En revanche, l’homme parle avec un sentiment singulièrement profond et délicat de ce que peut la nature humaine pour manifester sa piété envers les morts.


« J’ai appris d’un saint homme, dit Pascal, qu’une des solides et utiles charités envers les morts est faire les choses qu’ils nous ordonneraient s’ils étaient encore au monde, et de pratiquer les saints avis qu’ils nous ont donnés, et de nous mettre pour eux en l’état où ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique nous les faisons revivre en nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivants et agissants en nous. »


Il semble que Pascal ne se sente pas encore définitivement conquis à la piété. Il avoue que, s’il avait perdu son père six ans plus tôt, lors de l’accident qui lui survint, il se serait perdu, et que, maintenant même, son père lui eût été nécessaire dix ans encore. Et, de fait, ce n’est pas seulement dans la considération de la mort selon la doctrine chrétienne, c’est encore dans les affections et les occupations du monde qu’il va chercher un allégement de sa douleur. Il étend ses relations, fréquente des beaux esprits et des libertins. Il perd peu à peu l’habitude d’envisager toutes choses par rapport à Dieu, et de lui soumettre toutes ses pensées.

C’est ainsi que, recevant beaucoup de consolation de la société de sa sœur Jacqueline, il lui demanda, comme une chose naturelle, de retarder au moins d’un an son entrée en religion, pour demeurer avec lui. Jacqueline se tut, par crainte de redoubler sa douleur. Mais elle confia à Mme Périer que son intention était de se consacrer à Dieu aussitôt que les partages auraient été faits.

Pascal, cependant, par des donations réciproques, réussit à convertir la part de Jacqueline en rentes viagères qui devaient s’éteindre de plein droit le jour où Jacqueline entrerait en religion. Les partages furent signés le 31 décembre 1651. Jacqueline résolut d’entrer à Port-Royal le 4 janvier suivant. Elle avait vingt-six ans et trois mois. Le 3 janvier au soir elle fit toucher à son frère quelque chose de son départ. Pascal, évitant de la voir, se retira fort triste dans sa chambre. Elle dormit tranquillement, et partit le lendemain matin sans dire adieu à personne, de peur de s’attendrir.

Deux mois après, le 7 mars 1652, la sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie écrivit à son frère pour lui annoncer qu’elle allait bientôt prendre l’habit, et le prier de se trouver à la cérémonie. Elle lui demande son consentement avec un mélange de tendresse fidèle et de fermeté inflexible. Elle le supplie de faire en esprit de charité ce qu’il faut qu’il fasse, malgré qu’il en ait. Pascal vint le lendemain, outré, et souffrant d’un violent mal de tête. Il ne tarda pas à se radoucir. Après avoir prié Jacqueline d’attendre deux ans, puis six mois, ébranlé peu à peu par sa fermeté affectueuse, cédant aux raisonnements que lui fit, quelques jours après, M. d’Andilly, frère de la mère Angélique, il finit par dire qu’il aimait autant que ce fût à la Trinité, comme elle le désirait.

La véture accomplie, Jacqueline, après un an de noviciat, se disposa à faire profession. Elle avisa alors ses frère et sœur qu’elle désirait donner en dot à Port-Royal la part qui lui revenait dans l’héritage paternel. La famille s’offensa de ce dessein. Chacun à part écrivit une lettre de même style, invoquant l’accord intervenu entre eux lors du partage. Ils accusaient Jacqueline de les vouloir déshériter en faveur de personnes étrangères.

Mlle Pascal sentit sa fierté se révolter, à l’idée qu’il lui faudrait donc consentir à être admise gratuitement. Mais à Port-Royal on n’avait égard qu’au bien spirituel. La bonne et tendre Mère Agnès dit à Jacqueline, d’un ton enjoué, qu’il serait vraiment honteux qu’une novice de Port-Royal s’affligeât de la bagatelle d’être reçue pour rien. Le prudent M. Singlin ne songea qu’à éviter tout éclat susceptible d’aigrir et d’éloigner la famille Pascal. La Mère Angélique, gardienne de l’esprit de Saint-Cyran, n’eût pas admis qu’on insistât auprès de la famille. Elle démontrait tranquillement à Jacqueline qu’on ne pouvait attendre d’un homme attaché au monde un mouvement de charité vraie. Or, disait-elle, celui qui a le plus d’intérêt à cette affaire est encore trop du monde, et même dans la vanité et les amusements, pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à ses amitiés particulières. Cela ne se pourrait sans miracle, je dis un miracle de nature et d’affection, car il n’y a pas lieu d’attendre un miracle de grâce en une personne comme lui.

Cependant Pascal, étant venu voir Jacqueline, et ayant compris sa douleur, résolut de la contenter, et de signer lui-même une donation à Port-Royal. Les Mères ne se rendirent pas sans difficulté. C’est par l’esprit de Dieu qu’il devait donner : sinon, elles préféraient qu’il ne donnât rien.


Nous avons appris, Monsieur, de feu M. de Saint-Cyran, déclara la Mère Angélique, à ne rien recevoir pour la maison de Dieu, qui ne vienne de Dieu. Tout ce qui est fait par un autre motif que la charité, n’est point un fruit de l’esprit de Dieu, et par conséquent nous ne devons point le recevoir.


Pascal alors, décidé à se conduire en galant homme, protesta qu’il donnait dans l’esprit que l’on demandait, et l’affaire fut terminée. Avait-il agi par intérêt ? Vraisemblablement il avait surtout voulu garder Jacqueline ; et il avait trouvé mauvais que, pour un motif qui ne le touchait plus, elle aliénât une part du patrimoine de la famille.

La profession eut lieu le 5 juin 1653. Pascal, écrivant à M. Périer le lendemain de la cérémonie, aima mieux taire les sentiments qu’il y avait éprouvés.

Tandis qu’il se détourne des choses religieuses, il s’intéresse de plus en plus aux choses du monde. Il recherche les plaisirs, sans toutefois s’y livrer d’une façon déréglée. Sa fortune est trop médiocre pour lui permettre de vivre comme les gens de sa condition. Son caractère, surtout, le garantit contre les attaches criminelles. Il s’abandonne à son amour pour la science, il est avide d’occasions d’y avancer. Tout en jouant, il se livre à des observations mathématiques sur le hasard et les probabilités.

Il prend un sentiment très vif de la grandeur des choses intellectuelles. L’autorité souveraine et la science, écrit-il à la reine Christine en lui envoyant sa machine arithmétique, sont entre elles comme le corps est à l’esprit ; et d’autant que celui-ci est d’un ordre plus élevé que celui-là, la science dépasse en dignité la puissance de commander. Le pouvoir des rois sur les sujets n’est qu’une image et une figure du pouvoir des esprits sur les esprits.

Bientôt, sollicitée par les circonstances, la réflexion de Pascal se porte à des idées de conséquence plus grave.

Dans un voyage en Poitou qu’il fit avec le duc de Roannez et Méré, vers le mois de juin 1652, il souffrit, semble-t-il, d’être considéré par ses amis comme un simple mathématicien, étranger aux choses de goût et de sentiment. Méré, parlant de lui selon toute apparence, raconte qu’il faisait rire la société par les raisonnements de géomètre qu’il mêlait gauchement à la conversation des beaux-esprits, qu’il s’en aperçut vite et cessa de parler, et que, chose bien remarquable, en fort peu de temps il en vint à ne dire presque rien qui ne fût bon et qu’on n’eût avoué. Depuis ce voyage, ajoute Méré, le grand mathématicien ne songea plus aux mathématiques, et ce fut là comme son abjuration.

Ce langage est d’un fat. Il est certain pourtant que Méré avait des idées intéressantes sur les divers ordres de connaissances, et sur les méthodes qu’il convient d’y appliquer. Dans une lettre qu’il écrivit plus tard à Pascal, il l’avertit, avec sa suffisance, que ces démonstrations mathématiques en qui il a tant de confiance, que cet art de raisonner par les règles, dont les demi-savants font tant de cas, ne s’appliquent légitimement qu’à des fictions, et sont tout à fait incapables de nous faire connaître ce que sont les choses réelles ; que, lorsqu’on a l’esprit vif et les yeux fins, on remarque d’abord dans les objets quantité de choses qu’un géomètre n’y verra jamais ; qu’il y a ainsi deux méthodes : les démonstrations et le sentiment naturel, celui-ci bien supérieur à celles-là ; et qu’il y a deux mondes : le corporel qui tombe sous les sens et sous le calcul, et un autre, invisible et véritablement infini, où résident les convenances, les proportions, les vrais originaux de tout ce que l’on cherche à connaître.

De telles théories ne pouvaient manquer de frapper Pascal. Existait-il donc, dans la nature humaine, quelque faculté plus haute que les sens et le raisonnement ? Était-il vrai que la vie de société, en développant en nous les qualités de l’honnête homme, nous dote d’une vivacité et d’une finesse d’esprit particulière, qui nous permet de pénétrer l’intérieur des choses, là où les démonstrations n’en déduisent que les formes abstraites et les rapports extérieurs ?

Dans cette disposition d’esprit, Pascal s’abandonna d’autant plus au commerce du monde. Il n’en dédaigna pas les futilités. On a retrouvé dans un château de Fontenay-le-Comte, ville peu éloignée de Poitiers des vers écrits de sa main au dos de deux tableaux et peut-être composés par lui, dans lesquels il remercie une dame qu’il a sans doute visitée avec ses amis. L’une des strophes est ainsi conçue :


De ces beaux lieux, jeune et charmante hôtesse,
Votre crayon m’a tracé le dessin ;
J’aurais voulu suivre de votre main
La grâce et la délicatesse.
Mais pourquoi n’ai-je pu, peignant ces dieux dans l’air,
Pour rendre plus brillante une aimable déesse,
Lui donner vos traits et votre air ?


Dans un séjour en Auvergne qui parait avoir suivi le voyage au Poitou, à la fin de 1652 et au commencement de 1653, Pascal, selon Fléchier, faisait continuellement sa cour, avec deux autres amants, à une savante, qu’on appelait la Sapho du pays. Cette dame était l’esprit le plus fin et le plus vif qu’il y eût dans la ville. Elle ne pouvait souffrir les compliments vulgaires. Auprès d’elle, Pascal s’exerça à parler avec délicatesse des choses de goût et de sentiment.

Et ce ne furent pas seulement les relations du monde qui éclairèrent, aux yeux de Pascal, la nature humaine d’un nouveau jour ; ce furent aussi les livres des philosophes.

La philosophie était alors en grand honneur. Elle n’avait pas un caractère technique et spéculatif, mais s’occupait surtout des questions qui intéressent la conduite de la vie. C’était en grande partie de Montaigne qu’était né ce mouvement des esprits. Le merveilleux écrivain avait extrait des livres des anciens et rendu avec un charme incomparable les plus belles de leurs pensées sur la morale et sur la vie. Il affectait de mépriser la philosophie et la raison humaine, et de recommander l’abandon insouciant à la nature et à la coutume. Mais avec quelle éloquence n’exposait-il pas les nobles doctrines de courage et de grandeur d’âme qu’avaient professées les philosophes stoïques ! Aussi ses écrits favorisèrent-ils à la fois le développement d’une race de libertins sceptiques et légers, et la propagation des idées stoïciennes de devoir, d’énergie, et de puissance de la volonté.

Pascal fut initié à l’une et à l’autre philosophie. Il lut surtout Épictète et Montaigne. D’Épictète il étudia le Manuel, sans doute dans la traduction très répandue qu’en avait donnée l’éminent magistrat et homme d’église Guillaume du Vair, attaché au stoïcisme. De Montaigne il médita principalement l’Apologie de Raymond de Sebonde, cette déconcertante discussion où, sous prétexte de justifier l’emploi des raisons naturelles dans la démonstration de la religion, l’auteur en vient à nous montrer à la fois la nature indifférente en cette affaire, et la raison impuissante, si bien que la religion flotte désormais dans le vide, sans rien qui lui fasse obstacle, sans rien non plus qui la soutienne et la rattache aux réalités. Il lut aussi Charron, le disciple de Montaigne, qui expose que nous n’avons point d’instrument pour aller saisir la vérité dans l’esprit de Dieu où elle loge, et que nous devons renoncer à la connaître, pour chercher la sagesse dans une vie conforme à notre nature imparfaite.

Pascal s’adonne à ces lectures avec une curiosité croissante. Épictète et Montaigne ne le quittent plus il se pénètre de leur esprit.

Dans le même temps, il aperçoit chez Descartes autre chose que ce qu’il y voyait jadis. Il discerne, à travers les inventions de ce beau génie, le sentiment de l’excellence de la pensée et de l’âme humaine, à laquelle toutes nos sciences se rapportent comme à leur fin ; et il se prend d’une estime singulière pour le métaphysicien dont jadis il raillait l’esprit aventureux et entêté d’abstractions.

Ainsi s’ouvrait de plus en plus, devant Pascal, ce monde proprement humain, dont Méré lui avait vanté la profondeur. Le commerce de la société en était l’expression, la philosophie en sondait les principes. Il n’était pas méprisable, pour un homme, de se livrer à l’un et à l’autre, de vivre et de penser en homme. Il y avait une beauté, une excellence dans la convenance des actions avec la nature. Et cette nature était, par elle-même, assez grande, assez puissante, pour conduire l’homme à une perfection qui dépassait singulièrement la perfection des corps, et même celle des esprits bornés aux sciences.

C’est à l’époque où il concevait ainsi la vie humaine, vers 1652-1653, qu’il écrivit ce curieux Discours sur les passions de l’amour, que Victor Cousin a trouvé dans un manuscrit des fonds de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Cet opuscule n’est-il qu’un jeu d’esprit, ou une gageure de salon, comme il était de mode d’en faire à cette époque, ou un exercice destiné, dans l’intention de Pascal, à montrer qu’il pouvait réussir ailleurs qu’en mathématiques ?

Il se peut qu’il ait été fait sur commande, mais on a peine à ne voir que les inventions d’un bel esprit dans des paroles telles que celles-ci :


Qu’une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et qu’elle finit par l’ambition ! Si j’avais à en choisir une, je prendrais celle-là… Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent ; c’est d’un amour violent que je parle ; il faut une inondation pour les ébranler et pour les remplir.


L’auteur d’ailleurs ne semble-t-il pas confesser qu’il puise dans son âme même une bonne partie de ce qu’il dit, lorsqu’il fait cette remarque :


L’on écrit souvent des choses que l’on ne prouve qu’en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C’est en cela que consiste la force des preuves de ce que je dis.

Sans doute le discours, selon le sens qu’avait alors ce mot, est une dissertation. Mais est-ce que les héros de Corneille ne raisonnent pas leurs sentiments ? Ne sont-ce pas, selon Descartes et Malebranche, les perceptions de l’entendement qui sont le fonds des inclinations de la volonté ?

Peut-on aller plus loin, et se demander si le discours ne trahirait pas un amour déterminé, ressenti par Pascal, si même il ne laisserait pas soupçonner la personne qui en fut l’objet ? Il est certain que plusieurs passages font l’effet d’une confidence :


Le plaisir d’aimer sans l’oser dire a ses peines, mais aussi il a ses douceurs. Dans quel transport n’est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne que l’on estime infiniment !

On va quelquefois bien au-dessus de sa condition, et l’on sent le feu s’agrandir, quoiqu’on n’ose pas le dire à celle qui l’a causé.


Il est vraisemblable qu’il a aimé, et même qu’il a aimé une personne de condition supérieure à la sienne. Mais il est gratuit de supposer, avec M. Faugère, que cette personne était la sœur du duc de Roannez. Aucun trait ne la désigne dans le Discours ; et si l’on devait y chercher quelque allusion, il y serait question d’une personne plus âgée que Mlle de Roannez, laquelle avait alors vingt ans à peine.

Le Discours sur les passions de l’amour est une œuvre philosophique et humaine, telle que Pascal n’en avait pas encore composé. Nous l’avons vu réfléchir sur la méthode et la portée de la science, objet de l’esprit humain. Maintenant c’est l’âme même dont il développe les replis. Il va l’explorer, à la manière de Descartes, de Montaigne, en s’inspirant de ces habiles scrutateurs de l’homme, mais surtout en regardant en lui-même et autour de lui. Et le résultat de ses observations est une véritable théorie philosophique.

Quelle est notre destination en ce monde ? C’est d’aimer.

En effet, d’une part notre essence est la pensée, d’autre part, la pensée pure nous fatigue, parce qu’elle est immobile, et que nous sommes ainsi faits qu’il nous faut du remuement. Donc ce qui convient proprement à notre nature, c’est la passion, laquelle n’est autre chose que la pensée affectée de mobilité.

Les passions les plus propres à remplir le cœur de l’homme sont l’amour et l’ambition. Mais l’amour est la passion par excellence. Car il joint la plus grande part de raison au plus haut degré d’intensité. On a mal à propos opposé la raison à l’amour : ils ne sont qu’une même chose. L’amour est une précipitation de pensée qui se porte d’un côté sans bien examiner tout, mais c’est toujours une pensée. S’il était aveugle, nous serions des machines très désagréables. En même temps l’amour comporte une puissance en quelque sorte infinie. La grandeur des passions dépend de la perfection de l’esprit. Or, l’homme est capable de deux sortes d’esprit, qu’on peut appeler l’esprit géométrique et l’esprit de finesse. Le premier déduit avec méthode les multiples conséquences d’un principe unique, le second embrasse d’une vue mille détails. Quand on possède à la fois l’esprit géométrique et l’esprit de finesse, la logique et le jugement, la force et la flexibilité, que l’amour donne de plaisir ! Certes l’amour est mobile, puisqu’il est une passion. Il faut quelquefois ne pas savoir qu’on aime c’est une misérable suite de notre nature humaine. Mais on n’est pas infidèle pour cela on prend des forces pour mieux aimer. Le rythme est l’artifice qu’emploie la nature pour se dépasser.

Ce que démontre le raisonnement, l’expérience le confirme. Nous naissons visiblement avec un caractère d’amour dans nos cœurs : cette impression se développe à mesure que l’esprit se perfectionne, et nous porte à aimer ce qui nous paraît beau, sans que jamais on nous ait dit ce que c’est.

Qui doute après cela si nous sommes en ce monde pour autre chose que pour aimer ?

Quel est, maintenant, l’objet de l’amour ? La méthode à suivre pour résoudre cette question consiste à chercher un objet digne de l’âme humaine, un objet qui ne la déshonore pas.

Il semblerait que, pour se contenter, l’homme n’eût qu’à s’aimer lui-même. Mais il ne peut souffrir de demeurer avec soi. Il sort donc de soi, et cherche ensuite à remplir le grand vide qui se fait ainsi dans son cœur. Ce qu’il cherche ainsi, c’est la beauté. Mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait formée, c’est dans un être, humain comme lui, différent de lui, qu’il trouvera de quoi satisfaire son besoin d’aimer. La différence du sexe réalise cette condition. Et comme l’amour ne consiste, au fond, que dans un attachement de pensée, de raison, il est certain qu’il doit être le même par toute la terre.

Si telle est l’essence de l’amour, et si tel est son objet propre, il a sa logique spéciale, qui diffère de la logique de la pensée pure. Voici quelques exemples de ces raisons du cœur, qui déconcertent la raison.


Un plaisir faux en vaut un vrai, il peut remplir également l’esprit. En effet, tandis qu’il existe, nous sommes persuadés qu’il est vrai.

À mesure que l’on a plus d’esprit, l’on trouve plus de beautés originales. Mais il ne faut pas être amoureux. Quand on aime on n’en trouve qu’une.

Il semble que l’on ait une autre âme quand on aime que quand on n’aime pas. On devient toute grandeur la passion élève tout à sa hauteur.


Telles sont les découvertes que fait Pascal dans ce monde spécial des choses humaines, dont Méré se vante de lui avoir révélé l’existence. Bien que le discours sur les passions de l’amour ne soit qu’un essai de quelques pages, il nous montre Pascal dépassant tout de suite singulièrement son prétendu maître. Là où Méré ne savait voir que ces agréables dehors de l’homme qu’on nomme l’esprit et l’honnêteté, Pascal, allant droit au fond de la nature humaine, y trouve la passion, comme un mouvement incessant, par où cherche à se satisfaire un être fait pour la pensée stable, et incapable de la supporter.

Il faut à l’amour de l’homme un objet proportionné à sa grandeur. La nature semble le lui offrir. Mais est-il bien sûr que, même dans ce qu’elle renferme de plus parfait, elle suffise à remplir la capacité du cœur humain ? Cette question, que certaines lignes semblent faire pressentir, Pascal, en fait, ne se la pose pas encore : il est comme enchanté du spectacle nouveau qui frappe son regard, et il s’y complaît.

C’est dans ce même esprit d’estime pour les facultés de l’homme qu’il cultive les sciences à cette époque. Méré se vante de l’avoir désabusé de l’excellence des mathématiques. Or les mathématiques l’occupent plus que jamais. Plus encore que la physique, en effet, elles manifestent la puissance de la pensée. On peut n’attacher qu’un prix médiocre à leurs résultats : elles sont utiles et admirables par la vigueur qu’elles communiquent à l’intelligence. Pascal n’accorde nullement à Méré que l’esprit de finesse dispense de l’esprit géométrique. C’est dans l’union de ces deux qualités qu’il voit la perfection de l’intelligence.

Les années de 1653-1654 sont celles de ses principales découvertes mathématiques.

Il écrivit alors le Traité du triangle arithmétique et le Traité des ordres numériques, qui furent publiés en 1665, et plusieurs opuscules qu’il adressa À la très célèbre Académie parisienne des sciences, c’est-à-dire à la société de savants qui s’assemblait chez le P. Mersenne. Il entretint de plus, sur la théorie des probabilités, une importante correspondance avec Fermat, qui habitait Toulouse.

C’est à l’occasion de divers problèmes relatifs au jeu, que Pascal, méditant sur les combinaisons, inventa son triangle arithmétique. Par de simples additions il forme des rangées de nombres qu’il dispose en triangle, et qui, grâce à cette disposition, enveloppent les conséquences de formules compliquées, et donnent la clef d’un grand nombre de problèmes ressortissant aux permutations et aux combinaisons.

Dans un ingénieux essai sur les travaux mathématiques de Pascal, M. Délègue a expliqué, en 1869, comment ce traité contient tous les éléments d’une démonstration complète et très élégante de la formule du binôme de Newton.

Ce n’est pas tout : le Traité de la sommation des puissances numériques, qui fait suite au traité du triangle arithmétique, renferme, comme le montre encore M. Délègue, antérieurement à l’Arithmetica infinitorum de Wallis, qui n’est que de 1655, les éléments du calcul différentiel et intégral. Dépassant le point de vue géométrique, Pascal considère les grandeurs algébriquement. Ses propositions s’appliquent à toute grandeur continue, quelles qu’en soient les dimensions ou les puissances.

Pascal employa aussi son triangle arithmétique pour la solution de questions relatives à la théorie des probabilités ou règles des partis. Le problème général était le suivant. Deux joueurs considérés comme également habiles rompent le jeu avant la fin. En ce cas, le règlement de ce qui doit leur appartenir doit être tellement proportionné à ce qu’ils avaient droit d’espérer de la fortune, que chacun d’eux trouve entièrement égal de prendre ce qu’on lui assigne, ou de continuer l’aventure du jeu : et cette juste distribution s’appelle le parti. Pascal et Fermat échangent leurs découvertes, et Pascal s’émerveille de l’identité des résultats auxquels ils arrivent, alors que chacun médite de son côté. Il est persuadé que le vrai moyen pour lui de ne point faillir est de se trouver d’accord avec M. Fermat. C’est ainsi que ces deux grands hommes créèrent simultanément la théorie des probabilités.

Pascal est loin maintenant de cet état de fluctuation qui avait suivi sa conversion aux idées de Jansénius. Il a retrouvé l’équilibre et l’accord avec lui-même. Mais il n’est pas pour cela revenu au système de compromis entre le monde et Dieu, que lui avait enseigné son père. L’homme naturel, tel qu’il se dévoile à l’observateur, sa pensée, son cœur, sa vie, ont maintenant à ses yeux une dignité, une richesse, une beauté qu’il ne soupçonnait pas. L’homme est maintenant, pour lui, un principe et une fin. Accomplir les actions propres à réaliser, sous sa forme parfaite, la nature humaine, s’élever ainsi infiniment au-dessus des choses matérielles qui nous entourent, créer en nous, par la grandeur de nos passions et la profondeur de notre science, une image de la pensée pure et de la science absolue qui nous dépassent invinciblement, telle est son ambition, telle est l’occupation à laquelle il demandera les joies nobles et intenses dont il est avide. Le monde le possède. En 1653, il songe à prendre une charge et à se marier.