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Librairie Hachette (Les Grands Écrivains français) (p. 68-84).
CHAPITRE IV


CONVERSION DÉFINITIVE


À l’heure même où Pascal se reposait dans l’amour du monde et de la science, dans la contemplation de cette nature humaine dont la vie de société et la philosophie lui avaient révélé la grandeur ; à l’heure où son génie partout admiré, où son esprit, fêté des honnêtes gens, lui assuraient la gloire et le bonheur que poursuivait son âme ardente, vers la fin de l’année 1653, comme il venait d’avoir trente ans, il fut frappé d’une lumière extraordinaire qui lui fit considérer les choses et lui-même d’une façon entièrement nouvelle. Il lui sembla que tous les biens dont il s’était enchanté flottaient maintenant, comme des atomes imperceptibles, dans la capacité infinie de son cœur. Il se demanda si les occupations auxquelles il se livrait, les joies où il se complaisait étaient réellement dignes de lui, dignes de l’âme humaine. Il eut le sentiment d’une disproportion immense entre sa condition et sa destinée.

Pareillement, les livres qu’il avait jugés les plus solides, ceux qui lui avaient donné la plus haute idée de la raison et de la volonté de l’homme, faisaient maintenant sur lui une impression toute différente. Il trouvait qu’avec toute leur science et toute leur habileté, les plus grands philosophes n’arrivaient pas à fournir, sur les choses qui nous touchent le plus, une seule démonstration qui fût véritable. Bien plus, ils se combattaient entre eux, sans qu’il y eût de bonne raison pour donner l’avantage à l’un plutôt qu’à l’autre. Là encore, Pascal voyait éclater une disproportion entre le besoin de notre âme et les satisfactions que le monde nous offre.

En vain travaillait-il à se mieux pénétrer des raisons qui prouvent la grandeur des choses humaines. Plus il considérait ces objets, plus, sous son regard, ils s’avilissaient. Qu’étaient nos plaisirs, nos travaux, notre science, notre gloire ? Tout cela ne demeurait-il pas invinciblement borné, mélangé d’ombres et de misères et, pour qui conçoit la perfection véritable, y a-t-il une différence effective entre le plus et le moins imparfait ? D’ailleurs, si éminente que l’on suppose une condition humaine, la mort n’en est-elle pas le terme fatal ; et ce qui doit finir peut-il être grand ? Quelle ironie que cette doctrine stoïque, qui veut que nous nous fassions saints et compagnons de Dieu Comme si un être changeant, incertain, périssable, pouvait approcher de l’éternité divine ! Combien Montaigne n’a-t-il pas mieux connu l’homme, lui qui nous le représente ondoyant et divers, toujours flottant et chancelant, sans point d’appui pour ses croyances et pour sa conduite, réduit à se régler sur la coutume, ou sur sa nature, qui n’est sans doute elle-même qu’une plus vieille coutume ?

Quelle chose misérable que l’homme, et se peut-il qu’il mette en soi sa complaisance !

En même temps que naissent dans l’esprit de Pascal ces pensées nouvelles, un changement analogue se produit dans les mouvements de son cœur. Il ne trouve plus que des sujets de trouble et d’inquiétude dans les choses qui faisaient ses délices. Le contentement, la paix désertent son âme ; un scrupule continuel combat la jouissance que lui apportent les biens de ce monde réputés les plus purs. De tout ce qu’il aimait la douceur n’est plus qu’amertume, le charme s’est changé en crainte et en remords. Un mal inconnu travaille cette âme qui naguère s’épanouissait en s’ouvrant avec confiance à toutes les joies humaines.

D’où vient cette lumière étrange qui, obscurcissant tout d’un coup, aux yeux de Pascal, les plus brillants objets, a changé en dégoût l’amour qu’ils lui inspiraient ?

Cette lumière ne vient pas de l’homme. Comment un même être pourrait-il, dans le même temps, se poser et se détruire, réunir deux manières d’être contradictoires ? Donc elle vient d’un monde autre que le nôtre elle vient de ce Dieu, devant qui, selon la religion, tout notre être n’est que vanité, misère et corruption. Mais que vaut la croyance à la réalité de ce monde surnaturel ? Pascal, en face de cette question, n’est plus dans la disposition où il était lors de sa conversion première. Alors il vivait surtout par l’intelligence, et son âme elle-même était en quelque sorte indifférente. Il pouvait recevoir également les principes de la religion et ceux de la science, si les uns et les autres lui apparaissaient comme justifiés par des raisonnements exacts. Mais maintenant il a pris conscience des tendances et des besoins intimes qui constituent proprement la nature humaine. Son cœur est attaché aux biens qui répondent directement à ces tendances. Malgré qu’il en ait, un parallèle s’établit dans son esprit entre ces réalités, imparfaites sans doute mais palpables, et des objets dont toute la sublimité rachète mal le caractère d’abstraction et d’incertitude.

Pascal, en cette année 1654, était tout occupé de la règle des partis, sur laquelle il correspondait avec Fermat. Il appliqua à la question de l’existence de Dieu les considérations qu’il employait dans cette branche des mathématiques.

Dieu est, ou Dieu n’est pas. La raison n’y peut rien déterminer. Il ne me reste qu’à évaluer les chances pour et les chances contre. C’est un jeu où il arrivera croix ou pile. Que parierai-je ?

Mais faut-il parier ? Quelle nécessité y a-t-il de courir cette étrange aventure ? Ne puis-je écarter de moi ce problème, dont la solution, quelle qu’elle soit, me laissera mécontent et troublé ? — Je ne le puis. Chacune de mes actions, chaque mouvement de ma volonté implique une certaine solution de ce problème unique. Il n’en est pas de l’existence de Dieu comme des questions scientifiques, qui ne me touchent point. Il est trop clair que je dois agir autrement, si Dieu est ou si Dieu n’est pas. Donc il faut parier. Cela n’est pas volontaire. Nous sommes embarqués. Examinons les conditions du pari.

En ce jeu, comme en tout jeu, il y a deux choses à considérer le degré de la probabilité et la grandeur du risque. La question de l’existence de Dieu dépassant infiniment la raison, la probabilité est la même dans le sens affirmatif et dans le sens négatif. Cette condition s’élimine donc. Reste le risque. D’un côté, c’est le fini à hasarder, de l’autre c’est l’infini à gagner. Or, si grand que soit le fini, il s’évanouit devant l’infini. Donc, en réalité, il s’agit de hasarder un infiniment petit pour gagner un infiniment grand. Dès lors, c’est évidemment pour l’existence de Dieu qu’il faut parier. Le raisonnement est démonstratif. Si je suis capable de quelque vérité, c’en est une.

C’est ainsi que Pascal arrive, par sa raison, à se convaincre qu’il doit tenir pour réelle la lumière surnaturelle qui lui est apparue. Sans doute la preuve qu’il a découverte est tout indirecte et négative. Mais en quoi se trouve-t-elle infirmée par là ? Le mathématicien peut-il prouver directement qu’il y a un infini ? Pourtant il raisonne sur l’infini avec assurance. Il sait qu’il est faux que la série des nombres soit finie. De la fausseté de cette proposition il conclut avec certitude à la vérité de la contradictoire. En mainte occasion, nous sommes sûrs sans comprendre. C’est de cette même manière que je sais que Dieu est.

Et Pascal serait déjà reconquis à la foi, si la raison et la volonté y suffisaient. Car il voit clairement qu’il doit croire, et sa volonté se porte naturellement vers ce que son entendement lui représente comme vrai. C’est à ce moment pourtant qu’il sent dans toute sa force la difficulté qu’il y a pour lui à croire. Sa raison le porte à croire, et néanmoins il ne le peut. Il sent en lui une résistance invincible. Il sait sa maladie, et il refuse la guérison ; il comprend qu’il est perdu, et il tend les mains à l’abîme.

Il ne se doutait pas de la puissance du lien qui l’attachait au monde il la connaît maintenant. Il avait cru ne faire que se prêter, sur la foi des beaux-esprits et des philosophes, qui lui représentaient l’homme comme maître de soi il s’aperçoit qu’en réalité il s’est donné tout entier, il s’est aliéné. L’obstacle n’était donc pas dans sa raison, comme il l’avait supposé, mais dans son cœur, dans son moi, dans sa nature la plus intime. Or comment descendre en ces profondeurs ? Comment agir sur ce qui produit l’action ? Comment être ce qu’on n’est pas, et ne pas être ce qu’on est ?

Pour produire un tel effet, c’est peu que le Dieu des philosophes, auquel sa raison, sans doute, pourrait le conduire. Que vaut une idée, une abstraction, un signe algébrique, pour lutter contre des forces vivantes et indociles, pour créer l’être, la volonté et l’action ? Quelle différence entre ce terme logique, et le Dieu d’Abraham, de Jacob et de Jésus-Christ, créateur, père et juge, dont les saints ont joui, et en qui les justes veulent et agissent ! Mais comment aller à lui ? Comment, dans un cœur révolté, un mouvement d’amour vrai pourrait-il naître ? De quelle foi sincère et efficace est capable un être qui prétend se suffire ?

Pascal comprend maintenant d’où venait cette lumière qui a porté le trouble dans son âme. C’était l’appel du Dieu vivant. Il a fallu que Dieu le cherchât pour qu’il en vînt à désirer Dieu. De lui-même, il n’y eut songé. Ce que Dieu a commencé, lui seul peut l’accomplir. Le fera-t-il ? Tout le pouvoir de l’homme ne va qu’à dire : Seigneur, cherchez votre serviteur ! Nos plus grands efforts pour aller à Dieu sont vains, si Dieu ne s’en mêle. Et Pascal, observant avec anxiété ce qui se passait en lui, se sentait dans un tel abandonnement du côté de Dieu, qu’il n’osait espérer sa conversion. Plus il la désirait, plus elle fuyait devant lui. Il n’éprouvait aucun attrait. D’autre part, il était maintenant dégoûté du monde et de ses joies. Il était donc suspendu dans le vide, entre le monde que son pied repoussait, et Dieu qui ne le prenait pas. Il ne savait quelle voie tenter, et il cherchait en gémissant.

Longtemps il souffrit en secret. Cependant il rendait de temps en temps visite à sa sœur Jacqueline, pour laquelle il avait toujours une tendre affection. Celle-ci s’affligeait de voir de plus en plus enfoncé dans le monde celui qui l’en avait tirée elle-même ; et elle lui parlait avec autant de douceur que de force de la nécessité de changer de vie. Or, Pascal l’étant allé voir vers la fin de septembre 1654, il prit le parti de s’ouvrir à elle de son état. Il lui avoua qu’au milieu de ses occupations, qui étaient nombreuses, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, il sentait une telle aversion pour tous ces objets auxquels son cœur était attaché, il éprouvait de tels tourments de conscience, qu’il souhaitait fortement de quitter tout cela. Et certes il eût depuis longtemps mis son dessein à exécution, tant il s’y portait avec ardeur, si Dieu lui avait fait les mêmes grâces qu’autrefois et donné les mêmes mouvements vers lui. Mais Dieu l’abandonnait à sa faiblesse.

Jacqueline fut aussi surprise que joyeuse de cette confession, et elle en conçut des espérances qu’elle n’osait plus former. Elle fit part de cet événement à Mme Périer. Elle en informa aussi quelques personnes de Port-Royal, qui, comme elle, avaient les yeux sur l’enfant prodigue. Port-Royal avait de graves raisons de s’intéresser à cette affaire. Les idées de Jansénius, auxquelles il était attaché, étaient violemment combattues. En janvier 1653, les jésuites avaient publié l’Almanach de la déroute et de la confusion des Jansénistes. Et, le 31 mai de la même année, le pape Innocent X avait condamné les cinq propositions extraites de Jansénius. Quel témoignage ce serait de la vérité, que la conversion d’un philosophe dont la réputation était si répandue ! Encouragée et conseillée par les pieux chrétiens de Port-Royal, Jacqueline fit tout ce qui était en elle pour seconder son frère dans ses efforts. Celui-ci la visita de plus en plus fréquemment ; et bientôt elle fut frappée de voir qu’elle n’avait qu’à le suivre, sans user d’aucune sorte de persuasion. L’œuvre de la grâce se faisait en lui.

Pascal s’était rendu compte, et de son état, et du chemin qu’il devait suivre pour parvenir à son but.

La raison le portait à croire, et néanmoins il ne le pouvait. L’obstacle était dans son cœur, qui refusait d’obéir à sa raison. Donc c’était ce cœur qu’il fallait changer. Où réside la foi véritable, sinon dans le cœur ? Les idées de l’entendement ne sont pas la foi elles n’ont, par elles-mêmes, ni force, ni lumière. L’entendement s’applique, indifférent, à tel objet qui se présente, ou qu’il nous plaît de considérer. La foi, au contraire, est l’impression profonde et efficace de la lumière sur le principe même de notre intelligence et de notre volonté.

Or en quoi consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui me sépare de Dieu ? Ma nature n’est, au fond, qu’une coutume. Les pyrrhoniens le savent, eux qui, d’un œil sincère, consentent à voir les choses telles qu’elles sont. Mais, s’il en est ainsi, ma nature est modifiable. La même cause qui lui a donné naissance peut en changer la manière d’être. Et ainsi le moyen de faire descendre la foi de la raison dans le cœur, c’est de faire comme si l’on croyait, de prendre de l’eau bénite, d’entendre des messes, de dire des prières ; en un mot, c’est de ployer la machine. Naturellement même, ces actions provoqueront dans mon cœur la foi dont elles sont le signe. À mesure que diminueront mes passions, les vains sophismes qu’elles engendrent dans mon intelligence se dissiperont, et la lumière m’apparaîtra. — Mais croire ainsi n’est-il pas s’abêtir ? — Que m’importe ? Notre sagesse est-elle donc si précieuse ? Est-ce perdre quelque chose, que de rejeter la fausse science des philosophes ? Un cœur d’enfant voit plus loin qu’eux. Ce n’est pas renoncer à la vraie sagesse que de mépriser celle du monde. Plus forte, au contraire, plus droite et plus haute est l’intelligence, qui, dédaignant de recevoir ses principes des passions, les demande à Dieu.

Mais peut-être tous les efforts que je pourrai faire seront-ils vains ? Ne m’a-t-on pas appris, n’éprouvé-je pas en moi-même que je ne peux rien pour ma conversion, si Dieu ne l’opère ? Certes ; et je ne puis songer à forcer, par mes actes propres, moi créature finie et déchue, l’intervention du Dieu infini et très saint. Mais il ne m’appartient pas de raisonner sur les intentions de Dieu. J’ignore ses voies. Je ne sais qu’une chose, c’est que c’est à moi de commencer, et que le commencement consiste à quitter les plaisirs et à prier.

Telle fut la méthode que se traça Pascal : il la suivit avec un zèle croissant. Il combattit en lui-même, de cette manière, les impulsions de la nature rebelle, particulièrement la confiance en soi, le désir d’être dans l’estime et la mémoire des hommes, en un mot l’orgueil, cette concupiscence, la plus trompeuse et la plus redoutable de toutes, parce qu’elle se nourrit des victoires que nous remportons sur toutes les autres, et qu’elle vit encore, au moment où nous triomphons de l’avoir surmontée. Lutte riche en souffrances, mais en souffrances actives et fécondes. Ce n’était plus l’angoisse de l’abandon et de l’impuissance, c’était l’impression de la nature qui résistait. Or, si elle résistait, c’est qu’elle était attaquée par la grâce ; si elle saignait, c’est que la grâce était la plus forte. Pascal mesurait désormais ses progrès à ses souffrances. Et celles-ci, peu à peu, étaient à ce point mêlées de consolations qu’elles devenaient presque des joies.

Ainsi l’espoir de Pascal n’avait pas été trompé. L’effort qu’il avait fait pour créer en lui, par l’action et les œuvres, une coutume nouvelle, et réduire en quelque sorte du dehors ce cœur qui se refusait à obéir de lui-même, s’était révélé comme l’image du travail que la grâce opérait dans son intérieur. Il avait cru commencer, mais c’est Dieu qui, en réalité, était venu le chercher, et qui, de plus en plus sensiblement, l’attirait à lui.

Et il découvrait que la pire conséquence du péché, c’est de nous aveugler sur notre état. À la différence du prisonnier, qui sait qu’il est en prison, nous n’apercevons nos liens que dans l’instant où ils se brisent. C’est le pardon qui nous révèle nos péchés, c’est la vraie lumière et la vraie joie qui font éditer le néant de notre science et de nos plaisirs. Plus grand est notre dénûment, moins nous avons le sentiment de ce qui nous manque. Nous aimons notre servitude, et nous employons toutes nos forces à y persévérer. Mais, à peine sommes-nous délivrés, que nous ne pouvons plus comprendre notre insouciance passée. Que l’homme donc ne s’attarde point avec complaisance au point de perfection où, d’aventure, il lui a été donné d’arriver. Combien ce degré serait bas à ses propres yeux, s’il pouvait le considérer du terme suprême où il doit prétendre !

Jusqu’ici Pascal a employé successivement, pour parvenir à la foi, la raison et la coutume. Certes, il a senti qu’un changement s’opérait en lui. Non content de mépriser le monde, il commence à aimer Dieu. Pourtant, en fait, il ne se décide pas à quitter le monde. Il allègue maint prétexte ; il invoque, entre autres raisons, sa santé, très mauvaise en effet, qui, dit-il, lui interdit les austérités de la vie dévote. De plus, quoiqu’il sente bien qu’il lui faut un directeur, il élève des difficultés, quand il s’agit de le choisir : un reste d’esprit d’indépendance proteste en lui. Il n’est pas encore entièrement conquis à Dieu, et il semble que quelque mouvement intérieur, d’une autre nature que ceux qu’il a éprouvés jusqu’ici, soit nécessaire pour accomplir véritablement sa conversion.

Tandis qu’il était encore dans cet état d’incertitude, il arriva que, pendant une visite qu’il faisait à sa sœur à Port-Royal-des-Champs, le sermon vint à sonner. C’était, vraisemblablement, comme l’a vu M. Délègue, le jour de la Présentation de Notre-Dame, 21 novembre. Jacqueline quitta son frère et lui, de son côté, entra dans l’église pour entendre le sermon. Il trouva le prédicateur en chaire ; c’était M. Singlin. Le sermon, analogue à ceux qui étaient prêchés d’ordinaire au jour de la Présentation, où l’on fête la consécration de la Vierge au Seigneur, roula sur le commencement de la vie des chrétiens, et sur l’importance qu’il y avait à ne point s’engager au hasard, comme font les gens du monde, par l’habitude, par la coutume, et par des raisons de bienséance tout humaines, dans des charges et dans des mariages. Le prédicateur exposa comment il fallait consulter Dieu avant d’entrer dans ces conditions, et bien examiner si l’on y pourrait faire son salut sans empêchements. En entendant ces paroles, Pascal fut surpris du rapport qu’elles avaient à sa situation. Il lui sembla que, par une conduite spéciale de la Providence, tout cela avait été dit exprès pour lui, et il en fut touché d’autant plus vivement que le prédicateur parla avec beaucoup de véhémence et de solidité.

Désormais la question était précise. Pouvait-il, en conservant quelque attache au monde, remplir l’idée de la vie chrétienne ? Une renonciation partielle suffisait-elle ? N’était-ce pas, littéralement, toutes ses forces, toutes ses pensées, tout son être, que Dieu lui demandait ? Un tel sacrifice était-il possible ? Se renoncer entièrement soi-même, n’était-ce pas une chose inconcevable et contradictoire ? Et il répétait : Mon Dieu, cherchez votre serviteur ! Il désirait avec une ardeur si vive, qu’il ne pouvait croire que Dieu ne fût pas proche. Un tel effort ne pouvait venir que de Dieu même.

Or, deux jours après qu’il avait entendu le sermon de M. Singlin, le lundi 23 novembre 1654, il eut une sorte de ravissement, dans lequel il vit et sentit la présence de Dieu. Depuis environ dix heures et demie du soir jusque vers minuit et demie, il fut comme illuminé par un feu surnaturel. Ce que cette révélation lui communiqua, ce fut avant tout une connaissance. Il vit avec une clarté nouvelle que le Dieu qui instruit et qui sauve, le Dieu que cherche l’âme humaine, ce n’est pas le symbole des philosophes et des savants c’est le Dieu vivant, réel, communicable, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Ce Dieu est trop grand et trop saint pour que nous puissions nous unir à lui. Sommes-nous donc condamnés à le désirer éternellement ? La clef de notre destinée est près de nous, et nous ne savons pas la saisir. Toute notre impuissance ne vient que d’un point : nous n’acceptons pas le secours qui nous est offert. Celui par qui nous pouvons arriver à Dieu, nous qui en sommes séparés par l’infini, c’est Jésus-Christ. Il est la voie et la voie unique. Ceci est la révélation par excellence, celle qui donne à toutes les autres leur sens et leur effet. Dieu de Jésus-Christ : mon Seigneur et mon Dieu !

Devant cette vérité, plus de place pour le doute, plus de preuves à demander. Certitude, certitude ! La certitude du sentiment et du cœur, celle qui est immédiate et absolue ; celle qui vient de la vue, et non du raisonnement. Joie, paix. L’âme enfin en possession de cet objet, vraiment digne d’elle, qu’elle cherchait à travers tous ses attachements ! Grandeur de l’âme humaine. Ce n’est plus une chimère. Dieu, en y rentrant, y restaure l’harmonie. Joie, joie, joie, pleurs de joie !

C’est maintenant seulement, mon Dieu, qu’éclairé par vous, je mesure l’abîme qui me séparait de vous. Je me suis séparé de Jésus-Christ, je l’ai fui, renoncé, crucifié. Quelle assurance puis-je avoir que Dieu désormais reste avec moi ? Mon Dieu, me quitterez-vous ? Que je n’en sois pas séparé éternellement !

Et dans des alternatives de délices et de terreur, Pascal sentait ses résistances s’atténuer de plus en plus, l’amour de Dieu refouler et remplacer dans son cœur l’amour de la créature, l’œuvre de régénération s’accomplir au fond de son être. Chaque retour de la souffrance était le signal d’une victoire nouvelle ; et chaque progrès de l’action réparatrice, en travaillant un mal ignoré, provoquait une nouvelle souffrance. La joie, cependant, l’emportait de plus en plus, et la douleur même se faisait joyeuse ; jusqu’à ce qu’enfin, la dernière résistance étant tombée, l’âme s’étant définitivement donnée toute, sans nul esprit de retour, Pascal, en un moment indivisible qui n’appartenait plus au temps, mais à l’éternité, sentit du même coup, dans une unité vivante que n’eût pu concevoir son intelligence, son propre anéantissement, la présence en lui du Dieu d’amour et de miséricorde, et cette inondation infinie de passion, seule capable de remplir la capacité d’une âme humaine, que naguère il avait rêvée. Renonciation totale et douce ! Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre !

Il comprit alors quel était, au-dessus de la raison et de la coutume, ce troisième moyen de croire, dont il avait confusément senti le besoin. Ce moyen suprême est l’inspiration. La raison et la coutume, qui mettent en jeu l’activité naturelle, exposent l’homme à s’imaginer qu’il se donné lui-même la foi qu’il reçoit en effet. Mais l’homme ne croit véritablement que quand il rapporte entièrement sa foi à la seule source d’où elle puisse venir, au libre don de la miséricorde et de la bonté divine. L’inspiration est cette action propre de Dieu, que l’homme ne peut plus confondre avec la sienne. Non qu’il doive l’attendre dans une attitude passive et nonchalante, comme la faveur d’un maître capricieux. Mais toute son action doit consister à s’offrir par les humiliations aux inspirations, seules capables de faire le vrai et salutaire effet.

Ayant ainsi gravi les trois degrés qui nous élèvent à Dieu, Pascal n’a garde de s’imaginer qu’il n’ait plus désormais qu’à jouir de lui, et à goûter la récompense en se dispensant du labeur. La grâce n’opère que chez celui qui travaille et agit de toutes ses forces. Ce sont ces efforts mêmes, et non une quiétude paresseuse, qui en sont le fruit et la manifestation. Aussi donne-t-il au mystère qui vient de s’accomplir en lui une conclusion pratique. Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. Non obliviscar sermones tuos. Amen.

Pour conserver un monument des pensées que Dieu lui avait inspirées dans cette nuit décisive, il se hâta de les jeter sur le papier. L’écriture précipitée, illisible, dit assez que sa main ne peut suivre le mouvement de son cœur. Il lui suffit d’ailleurs de brèves indications. Il sait maintenant le sens profond et utile des mots qu’il répétait jadis des lèvres, sans en saisir que le sens profane. Ainsi le seul nom de Jésus-Christ, qu’il écrit plusieurs fois sans commentaire, représente, à ses yeux, la méthode même du salut. Jésus-Christ est le véritable Dieu de l’homme. Quelque temps après, Pascal recopia ces lignes sur un parchemin, en les écrivant avec grand soin et en beaux caractères. Ce lui fut un mémorial qu’il eut toujours avec soi, prenant soin de le coudre et découdre, à mesure qu’il changeait d’habit. Il savait, par expérience, qu’une conversion, pour sincère qu’elle soit, n’est pas sûrement définitive, que persévérer est beaucoup plus difficile que commencer. C’est dans la persévérance que se manifeste décidément la vie surnaturelle ; car de se surpasser dans un effort momentané, l’homme, par lui-même, n’est pas incapable. Il était donc bien résolu à garder avec un soin jaloux la grâce que Dieu lui avait dispensée dans ces instants trop courts ; et, pour s’assurer contre la négligence, il voulait avoir toujours présent à son esprit et à ses yeux le témoignage de la miséricorde divine.

D’ailleurs, le travail de réformaticn totale qui désormais s’imposait à lui, n’était, pensait-il, que commencé. La source était purifiée. Mais l’homme naturel demeurait, avec son endurcissement et son impénétrabilités. Il s’agissait de faire couler dans toutes les parties de son être les eaux régénératrices. Il s’agissait, non plus seulement de concevoir et d’embrasser, mais de réaliser pleinement, dans ses actes, ses désirs et ses habitudes, l’idée de la vie chrétienne. Pascal s’y appliqua sans retard. La direction spirituelle qu’un reste d’orgueil lui avait quelque temps fait juger inutile, il la réclama ; et il demanda, pour cet objet, la personne à qui, visiblement, la Providence l’adressait, M. Singlin. Celui-ci, retenu à la campagne par ses infirmités, mit d’abord Pascal sous la conduite de sa sœur. Mais quelque temps après, il déchargea celle-ci de cette dignité, et prit lui-même en main la direction du pénitent. Il jugea qu’à Paris Pascal était trop distrait par ses relations, notamment par l’intimité de son bon ami le duc de Roannez ; et il l’engagea à se retirer dans un endroit désert. Pascal partit le 7 janvier 1655, avec le duc de Luynes, pour aller dans une de ses maisons. Puis, n’étant pas assez seul à son gré, il demanda une cellule à Port-Royal-des-Champs. En janvier 1655, à l’âge de trente-deux ans, il prenait place auprès des solitaires.