Librairie Hachette (Les Grands Écrivains français) (p. 20-47).
CHAPITRE II


PREMIÈRE CONVERSION
TRAVAUX PHYSIQUES


En janvier 1646, Étienne Pascal, alors âgé de cinquante ans environ, étant sorti de chez lui pour quelque affaire de charité, tomba sur la glace et se démit la cuisse. Il se confia aux soins de deux gentilshommes, demeurant près de Rouen, qui avaient une grande réputation pour ces sortes de maux. Ces messieurs étaient frères, et se nommaient M. de la Bouteillerie et M. des Landes. Touchés par les sermons de M. Guillebert, curé de Rouville, grand serviteur de Dieu, ils s’étaient abandonnés à sa conduite, et ils n’avaient plus d’autres pensées que celles de Dieu, de leur salut et de la charité envers le prochain. Ils passèrent un certain temps dans la famille Pascal, afin de s’assurer que la guérison qu’ils avaient procurée au patient était définitive. Ils édifièrent leurs hôtes par leurs exemples et par leurs discours. Ils les amenèrent à se demander s’ils avaient une instruction suffisante dans les choses de la religion, notamment s’ils étaient dans une opinion juste, en croyant que les vues de succès en ce monde se peuvent allier avec la pratique de l’Évangile.

Ainsi avertis, Étienne Pascal et ses enfants se mirent à lire plusieurs ouvrages de piété, que leur recommandaient les dévots gentilshommes le Discours sur la réformation de l’homme intérieur de Jansénius, le traité De la fréquente communion d’Arnauld, les Lettres spirituelles, Le cœur nouveau et autres opuscules de Saint-Cyran.

Ces ouvrages contenaient, pour des personnes chrétiennes selon le monde, une sorte de révélation. Ils enseignaient que, d’après la pure doctrine du Christ et de l’Église, le péché originel n’a pas seulement dévêtu l’homme des dons surnaturels et affaibli sa nature, mais qu’il l’a corrompu jusque dans son fond. C’était, primitivement, l’essence même de l’homme d’aimer Dieu et de vivre de sa grâce. Dans cette créature privilégiée, la nature, déjà, était surnaturelle. En se préférant à Dieu et en rejetant la grâce divine, l’homme s’est véritablement perdu. Il est devenu, jusqu’à la racine de sa volonté, l’esclave de ce moi dont il s’est enchanté. Aussi, le retour à Dieu ne peut-il consister pour lui à superposer purement et simplement une vie surnaturelle à sa vie naturelle : la vie ne se peut joindre à la mort. Il faut, littéralement, qu’il se convertisse. Il faut qu’il renonce à tout partage entre le monde et Dieu. Dieu ne peut être en nous s’il n’est nous-même. En particulier l’homme doit renoncer à ce vain amour des sciences, qui nous séduit d’autant plus qu’il a un air d’honnêteté, mais qui n’est en effet que la coupable prétention de contenter son intelligence, en se passant des vérités éternelles.

Si les auteurs de ces livres n’avaient fait appel qu’au sentiment, aux mouvements aveugles du cœur, ou encore s’ils s’étaient bornés à citer et commenter des textes, il est probable qu’ils eussent médiocrement touché Pascal. Mais ils exposaient une doctrine, un système bien lié ; ils prescrivaient d’ordonner toutes les puissances de l’âme en vue d’une fin unique. Et cette fin n’était autre que la participation à l’excellence divine elle-même. Par tous ces traits, les enseignements de Jansénius et de ses amis s’accordaient singulièrement avec le caractère de Pascal. Il était de ceux que le devoir attire, et qu’il fascine d’autant plus qu’il est plus rigoureux. Il trouva plus facile de se renoncer entièrement que de se donner à moitié. Il jugea, d’ailleurs, qu’il n’avait pas le choix ; car sa raison, maintenant, lui représentait que se partager entre Dieu et le monde, c’était prétendre unir les contradictoires ; et des deux partis, il était trop clair que c’était celui de Dieu qu’il fallait embrasser.

Il se convertit donc. Ôtant de son cœur tout intérêt mondain, il forma le propos de ne plus vivre que pour Dieu, de ne rechercher que lui, de ne travailler à autre chose sinon à lui plaire. Il résolut, notammment, de mettre fin à ces curieuses recherches auxquelles il s’était appliqué jusqu’alors, pour ne plus penser qu’à l’unique chose que Jésus-Christ déclare nécessaire. Il entreprit d’étudier sérieusement, non plus les sciences, mais la religion ; et en même temps il commença à goûter les charmes de la solitude chrétienne, où, fermant son oreille aux bruits du monde, l’homme pieux communique avec le maître des hommes et des anges.

Tendrement attaché aux siens, il ne pouvait manquer de leur faire part de la clarté qui l’avait frappé, et de les exhorter à entrer avec lui dans les vraies voies du salut. Il travailla d’abord à la conversion de sa sœur Jacqueline. Celle-ci n’avait guère que vingt ans, elle aimait le monde et en était aimée. L’avenir lui souriait. Elle était, alors même, recherchée en mariage par un conseiller au parlement de Rouen. Pascal eut peine à lui faire comprendre qu’elle dérobait à Dieu la part d’elle-même qu’elle donnait au monde, et qu’elle devait renoncer à tout projet d’établissement pour ne s’occuper que de Dieu seul. Mais il fit tant par ses exemples et par ses discours que bientôt les yeux de Jacqueline se dessillèrent. Elle vit avec quelle inégalité elle avait partagé son cœur entre le monde et Dieu, et elle en fut remplie de confusion. Elle embrassa la vie chrétienne dans sa pureté, elle voua à Dieu toutes ses pensées, toute sa vie. Et elle témoigna à son frère une grande reconnaissance de cet événement, se regardant désormais comme sa fille.

Puis, unissant leurs efforts, Pascal et Jacqueline décidèrent leur père à renoncer, lui aussi, aux biens de ce monde pour se donner entièrement à Dieu. Il se convertit avec la plus grande joie et persévéra dans cette disposition jusqu’à sa mort. Enfin, sur la fin de cette même année 1646, M. et Mme Périer, étant venus à Rouen, et ayant trouvé toute la famille adonnée exclusivement au service de Dieu, résolurent de les imiter. Car la grâce du Seigneur se répandait sur eux, et Dieu les toucha, et ils se convertirent à leur tour. Mme Périer n’avait que vingt-six ans. Elle renonça aux ajustements et aux agréments de la vie mondaine, pour vivre selon la piété la plus exacte.

La famille se mit sous la conduite de M. Guillebert, l’excellent pasteur qui avait été le premier instrument de la Providence en toute cette affaire.

Le zèle qu’une lumière nouvelle avait excité chez Pascal ne se borna pas au bien des siens, mais se répandit au dehors. Il y avait alors à Rouen un ancien religieux, Jacques Forton, dit frère Saint-Ange, qui attirait les curieux par l’enseignement d’une philosophie nouvelle. Il soutenait qu’un esprit vigoureux peut, sans le secours de la foi, parvenir, par son seul raisonnement, à la connaissance de tous les mystères de la religion ; que la foi n’a d’autre rôle que de suppléer, chez les faibles, au défaut de la raison. Et des principes de sa philosophie il tirait cette conséquence, entre autres, que le corps de Jésus-Christ n’était pas formé du sang de la Vierge, mais d’une autre matière créée exprès.

Indépendamment des hérésies où aboutissait le frère Saint-Ange, Pascal jugeait condamnable, en lui-même, le principe d’où elles procédaient. Ce principe était contraire à tous les enseignements qu’il avait reçus. Il devenait proprement abominable aux yeux d’un homme qui avait appris dans Jansénius qu’attribuer aux facultés naturelles de l’homme la puissance de contribuer à notre salut, c’est déclarer inutile le sacrifice de la croix.

Informés que le frère Saint-Ange avait exposé ses idées à quelques jeunes gens, Pascal et deux de ses amis allèrent le voir et lui démontrèrent son erreur. Mais le frère Saint-Ange s’y obstina. Pascal et ses amis songèrent alors avec angoisse aux dangers que présentait un tel enseignement communiqué à la jeunesse. Ils résolurent d’avertir le frère, puis de le dénoncer s’il résistait. Celui-ci méprisa leur avis. Il le dénoncèrent donc à l’ancien évêque de Belley, M. Camus, alors suppléant de Mgr de Harlay, archevêque de Rouen. M. de Belley, disciple et ami de saint François de Sales, ayant interrogé cet homme, fut trompé par une profession de foi que celui-ci écrivit et signa de sa main. Dès qu’ils furent informés de cette méprise, Pascal et ses amis allèrent trouver, à Gaillon, M. l’archevêque de Rouen, lequel donna ordre de faire rétracter le frère Saint-Ange. Celui-ci s’exécuta, et l’on peut croire, dit Mme Périer, que ce fut sincèrement ; car jamais il ne montra de fiel contre ceux qui lui avaient causé cette affaire.

Ainsi se manifestait l’humeur bouillante de Pascal. Et cependant il était de plus en plus travaillé par la maladie. L’application prodigieuse qu’il avait donnée aux sciences avait miné sa santé. Il souffrait d’incommodités telles, que les médecins lui interdirent toute étude. Il avait le bas du corps presque paralysé, et ne pouvait marcher qu’avec des potences. Ses jambes et ses pieds étaient froids comme le marbre.

C’est sans doute dans cette période de sa vie qu’il composa la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. Cette prière repose sur une théorie d’une netteté toute scientifique.

Étant donné la maladie comme un mal, et un mal parfois incurable, le problème est de la rendre supportable, et même, s’il se peut, de la tourner en bien, par l’usage que nous en ferons. De ce problème la doctrine chrétienne fournit la solution.

Et d’abord elle explique l’existence de la maladie. L’homme a péché, enseigne-t-elle ; et actuellement, dans son état naturel, il est sous l’empire de sa faute. S’étant détaché de Dieu pour se tourner vers les choses périssables, il est désormais attaché à ces objets. Or Dieu est à la fois justice et miséricorde. Juste, il impose à l’homme la souffrance comme expiation ; miséricordieux, il la lui offre comme un moyen de se détacher des choses terrestres et de se diriger vers sa fin véritable.

Mais comment la souffrance pourra-t-elle avoir ce double effet ? Suffira-t-il que je la subisse avec résignation, à la manière des païens ? Si dans la manière dont j’en use il n’y a rien autre que ce que je peux me donner par moi-même, ma souffrance ne vaut pas plus que moi, et ne peut me sauver. Demanderai-je donc à Dieu de m’affranchir de la maladie et de la douleur ? Ce serait réclamer, dès le temps de l’épreuve, la récompense des élus et des saints. Il faut que je souffre, et il faut que ma souffrance soit le canal par où la grâce entre en moi pour me changer.

Or, depuis Jésus-Christ, qui a souffert tous les maux que nous avons mérités, la souffrance est un trait de ressemblance, un trait d’union entre l’homme et Dieu. C’est d’ailleurs le seul, dans la vie présente. Donc, grâce à la souffrance, Dieu peut visiter l’âme humaine. Il suffit que, dans son amour, il unisse les souffrances du pécheur à celle du Rédempteur. Et assumée par Jésus-Christ, ma souffrance acquerra cette vertu purificatrice et rénovatrice que seule peut lui conférer l’action divine.

Et ainsi la doctrine chrétienne, avec l’explication du mal, en apporte le remède. Elle ne rend pas seulement la maladie acceptable elle en fait l’instrument par excellence de notre conversion et de notre sanctification.

Si, dans cette prière, la conception est très nette, le sentiment n’est pas moins profond et moins fort. Pascal s’accuse d’avoir aimé le monde alors qu’il était en état de santé. Hélas ! aujourd’hui encore, malgré l’éveil de sa conscience, le monde reste l’objet de ses délices. Que Dieu ne considère pas ses résistances, qu’il force l’entrée de son âme, et qu’il s’empare, comme un voleur, des vains trésors qu’y a entassés l’amour du monde. Dieu est la véritable fin de l’homme. Qu’il est heureux, celui qui peut aimer un objet si charmant, le seul qui ne déshonore pas l’âme humaine ! Qu’heureux sont ceux qui, avec une liberté entière et une pente invincible de leur volonté, aiment parfaitement et librement ce qu’ils sont obligés d’aimer nécessairement !

Il est superflu de demander si cette prière est janséniste. Certes, c’est une œuvre de conception précise et de démonstration savante. Mais c’est en même temps l’élan d’un cœur très ardent et très simple, mû directement par la vision de la vérité, par la confiance filiale en la miséricorde du Père. La pensée elle-même, sans rien perdre de sa clarté, s’y fait vie et passion ; et l’amour, en ses effusions les plus spontanées, y suit le fil d’une logique inflexible. En automne 1647, Pascal, se trouvant un peu mieux, résolut de venir à Paris, pour y consulter des médecins. Il fut accompagné dans ce voyage par sa sœur Jacqueline. À Paris, ils entendirent parler des sermons de M. Singlin, qui faisaient alors grand bruit, et où se pressaient les auditeurs les plus illustres.

M. Singlin était confesseur des solitaires et des religieuses de Port-Royal. Selon l’esprit de la maison, il ne songeait nullement à paraître orateur et à briller. En revanche, il était exempt de la trivialité encore fréquente alors chez les prédicateurs. Il avait une parole simple et grave qui ne visait qu’à toucher. Et il y parvenait merveilleusement. Chacun, en l’entendant, s’imaginait que le prédicateur parlait spécialement pour lui, tant on se reconnaissait dans les portraits qu’il faisait de la misère de l’homme, de ses troubles et de ses besoins.

Étant allés l’entendre, Pascal et sa sœur Jacqueline remarquèrent qu’il n’était pas dans les idées de ceux qui estiment qu’un chrétien peut faire au monde sa part, mais qu’il ne voyait dans les attachements terrestres qu’un sujet de remords et de crainte pour celui qui voulait vivre selon Dieu. Ce langage leur parut remplir l’idée qu’ils avaient conçue de la vie chrétienne, et ils se firent un devoir de suivre avec assiduité les sermons du prédicateur.

Bientôt Mlle Pascal, ayant appris que M. Singlin conduisait la maison de Port-Royal, songea à se faire religieuse dans ce monastère. Son frère l’y encouragea ; et, par l’entremise de M. Guillebert, qui demeurait alors à Paris, elle entra en rapport avec la maison. Accueillie par la mère Angélique Arnauld, la vaillante et sévère abbesse, elle se rendit souvent à Port-Royal-des-Champs. Elle se mit sous la direction de M. Singlin, et reçut les avis de la tendre mère Agnès, sœur de mère Angélique.

M. Singlin ne tarda pas à remarquer dans Jacqueline les signes d’une véritable vocation. Mais il jugea à propos que l’on en parlât à monsieur son père. Blaise se chargea de cette commission auprès d’Étienne Pascal, qui était revenu à Paris au mois de mai 1648. Celui-ci ne put se résoudre à se séparer de sa fille et refusa son consentement. Heureux d’ailleurs de la voir se donner entièrement à Dieu, il lui laissa une entière liberté de vivre chez lui comme elle le désirait. Et ainsi elle continua à se conduire d’après les avis de la mère Agnès, avec qui elle correspondait.

Pascal partage ses idées, comme on le voit par les lettres qu’il adresse, soit seul, soit en commun avec Jacqueline, à Mme Périer. Il lit les ouvrages de Port-Royal et ceux de ses adversaires, et il est du sentiment de Port-Royal. Il en est d’ailleurs à sa manière et selon ce qu’il trouve juste. Ainsi, comme il causait un jour avec M. Rebours, confesseur de Port-Royal, il lui dit, avec sa franchise et sa simplicité ordinaires, qu’il estimait possible de démontrer, par les principes mêmes du sens commun, beaucoup de choses dont se scandalisaient les esprits forts ; et il exprima l’avis que le raisonnement bien conduit portait à admettre ces enseignements de la religion, encore que le devoir du chrétien fût de les croire sans l’aide du raisonnement. Or, là-dessus M. Rebours s’inquiéta, et, songeant aux savantes études de Pascal sur la géométrie, il lui dit qu’il était à craindre qu’un tel discours ne procédât d’un principe de vanité, et de confiance dans les forces du raisonnement. Sur cette réponse, Pascal s’interroge il ne trouve rien en lui de ce que redoute M. Rebours. Dès lors, il convient de bonne grâce qu’il eût péché s’il avait été dans le sentiment qu’on lui attribue, et il s’excuse d’avoir donné lieu à une équivoque. Mais, bien que ses excuses soient prises pour une marque d’endurcissement, il ne retire rien de ce qu’il a dit.

Il est d’ailleurs convaincu que rien de ce qui est humain ne peut être une fin en soi pour l’activité d’une âme chrétienne. Ce fut l’aveuglement des juifs et des païens, de prendre la figure pour la réalité, et de se reposer dans l’amour des créatures comme dans le bien de l’âme humaine. Ceux à qui Dieu a fait connaître la vérité savent que les créatures ne sont que des images du Créateur, et n’usent de ces images que pour jouir de Celui qu’elles représentent. Terminer son ambition à la possession des créatures, c’est se contenter d’une perfection bornée condition convenable aux enfants du monde. Mais aux enfants de Dieu il a été dit : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. » Nulle perfection bornée ne saurait être pour eux un état d’équilibre. Ils commencent à déchoir, dès qu’ils se relâchent de leur effort pour monter. Ils ne trouvent qu’en Dieu la stabilité et le repos.

Telles sont les pensées de Pascal depuis que Dieu l’a éclairé sur le vrai caractère de la vie chrétienne. Sans doute il est superflu de se demander si, dans le même temps, il a continué à s’appliquer aux sciences ? Renoncer au monde, n’était-ce pas renoncer tout d’abord à celle de ses vanités qui, plus que les autres, avait séduit son âme ? Mme Périer l’entend ainsi. Car elle place les expériences de Pascal touchant le vide avant sa conversion, et elle dit que cet événement termina toutes ses recherches scientifiques, du moins toutes celles auxquelles il appliqua son esprit. Mais telle ne fut pas la réalité et c’est dans la période même où nous venons de le considérer, que Pascal conçut et réalisa les admirables expériences de physique qui sont une part importante de sa gloire.

En octobre 1646, Étienne Pascal et son fils reçurent à Rouen la visite d’un M. Petit, cartésien, habile expérimentateur, qui les entretint de la récente expérience faite en Italie sur l’horreur du vide. Pascal et M. Petit répétèrent cette expérience. Que prouvait-elle au juste ? Habitué comme il l’était à distinguer entre le fait et l’explication, et à se garder des hypothèses, Pascal jugea qu’il était impossible de se prononcer sans imaginer de nouvelles expériences, propres à éliminer les interprétations fausses et à faire ressortir la vraie. Il ignorait d’ailleurs l’explication donnée par Torricelli. Il ignorait même que Torricelli fût l’auteur de l’expérience.

La question, à ses yeux, était la suivante : que prouve l’expérience d’Italie, en ce qui concerne la proposition de l’horreur du vide ? Cette question se décomposait ainsi : 1° La nature, dans ce phénomène, tend-elle à exclure le vide ? 2° Y parvient-elle, ou laisse-t-elle se former un vide véritable ? Pour mettre la nature en demeure de se prononcer sur ces questions, Pascal inventa de nouvelles expériences faites avec toutes sortes de liqueurs, eau, huile, vin, etc., et avec des tuyaux de toutes longueurs et dimensions et il exécuta ces expériences devant beaucoup de personnes, afin de provoquer les objections.

Ces travaux firent grand bruit en Europe. Pascal en écrivit une relation abrégée qui parut le 4 octobre 1647, sous le titre de Nouvelles expériences touchant le vide. Il conclut ainsi : 1° la nature abhorre le vide, encore qu’il soit faux qu’elle ne le peut aucunement souffrir ; 2° cette horreur n’est pas plus forte pour un grand vide que pour un petit ; 3° la force de cette horreur est limitée. Là se bornent, en octobre 1647, les conséquences qu’il tire de l’expérience d’Italie. Elles sont importantes, au point de vue philosophique ; car elles affirment, au nom des faits, l’existence du vide, qu’Aristote avait déclaré impossible au nom de la raison, et qui était suspect aux croyants, parce que les athées s’en étaient souvent servis pour expliquer le mouvement sans recourir à Dieu. Pascal dut y voir une preuve frappante de la vanité des opinions philosophiques.

Les conclusions de Pascal ne manquèrent pas de rencontrer des contradicteurs. Parmi ceux-ci, le plus ardent fut le P. Noël, de la Compagnie de Jésus. Ce Père était attaché à la doctrine péripatéticienne, mais puisait volontiers chez Descartes les arguments qui lui paraissaient propres à appuyer ses opinions. Pascal n’est pas sans s’en apercevoir ; et ses critiques, en maint endroit, sans qu’il le dise, touchent les méthodes cartésiennes.

L’attaque du Révérend Père n’était pas exempte d’ironie. Pascal répond avec vivacité. En ce qui concerne les sciences, dit-il, nous ne croyons qu’aux sens et à la raison. Nous réservons pour les mystères de la foi, que le Saint-Esprit a révélés, cette soumission qui ne demande aucune preuve sensible ou rationnelle. Mais vous, vous imaginez, selon votre fantaisie, une matière dont vous supposez les qualités, un air subtil qui aurait des inclinations. Et si l’on vous demande de nous le faire voir, vous répondez qu’il n’est pas visible. Vos hypothèses vous satisfont : cela nous doit tenir lieu de démonstration. Vous donnez, d’ailleurs, des termes que vous employez, des définitions dont le terme à définir fait lui-même tous les frais. C’est ainsi que la période qui précède vos dernières civilités définit la lumière : un mouvement luminaire de rayons composés de corps lucides, c’est-à-dire lumineux. Voilà une définition à laquelle, en tenant compte des conditions d’une définition véritable, j’aurais peine à m’accoutumer. Tels sont, mon Père, mes sentiments, que je soumettrai toujours aux vôtres.

Le P. Noël réplique. Il fait tenir sa lettre à Pascal par le P. Talon, lequel lui donne à entendre que, le sachant malade, le P. Noël le dispense de répondre.

Pascal, fort incommodé en effet, demeure quelque temps sans écrire. Mais il apprend que quelques-uns de ces Pères, mal informés sans doute de l’intention du P. Noël, ont donné son silence pour un aveu de défaite. Ce serait à croire, s’il s’agissait de tout autre que de ce bon Père, que la dispense de répondre n’était qu’une prière déguisée de ne pas répondre. Pascal écrit, cette fois, à M. Le Pailleur, pour lui exprimer son sentiment sur la réplique du P. Noël. Très nettement il s’attaque au cartésianisme. On n’a pas le droit d’ériger les définitions en réalités, sous prétexte qu’elles présentent clarté et distinction. Il ne suffit pas d’appeler corps le vide apparent qui est au haut du tube, pour qu’il devienne tel. Je voudrais bien savoir de ce Père d’où lui vient cet ascendant qu’il a sur la nature, grâce auquel les éléments changent de propriété à mesure qu’il change de pensées, en sorte que l’univers s’accommode à l’Inconstance de ses intentions.

Cependant le P. Noël, de plus en plus spirituel, publie un écrit intitulé Le plein du vide. Il le dédie au prince de Conti, élève des jésuites qui deviendra janséniste. Il expose qu’il entreprend de justifier, en présence de Son Altesse, la nature, que des insolents osent accuser de vide. Il fera voir la fausseté des faits dont on la charge, et les impostures des témoins qu’on lui oppose.

Là-dessus Étienne Pascal intervient, et administre à ce Père, selon le précepte de l’Évangile, une correction fraternelle. C’est peu de nous leurrer de choses inconnues, de la sphère de feu d’Aristote, de la matière subtile de Descartes, des esprits solaires et de la légèreté mouvante : à bout de raisons vous employez l’injure. Or sachez que c’est une maxime générale de la société civile, qu’il n’y ait point d’autorité d’âge, point de condition, point de robe, point de magistrature, qui puisse donner la liberté d’invectiver contre qui que ce soit.

Telles furent les relations de la famille Pascal avec le R. P. Noël, de la Compagnie de Jésus.

Cependant, dès le mois de novembre 1647, Pascal avait envisagé sous un autre aspect l’expérience de Torricelli. Il se demandait, non plus si l’espace qui surmonte le mercure est réellement vide, mais quelle est la cause qui tient suspendue la colonne de mercure. Galilée avait démontré que l’air est pesant. Torricelli avait émis l’idée que la pesanteur de l’air pouvait être la cause du phénomène qu’il avait découvert. Piscat, qui, maintenant, a connaissance de cette pensée de Torricelli, remarque que ce n’est qu’une pensée, une explication possible, une hypothèse, tant que l’expérience n’a pas montré l’impossibilité de toute autre explication. Il s’agit donc de combiner une expérience telle, qu’elle fasse voir, dans la pesanteur de l’air, la seule cause admissible de la suspension du mercure dans le tube.

Que cette cause soit véritable, Pascal a, par avance, de bonnes raisons de l’admettre. Galilée avait expliqué le phénomène par l’hypothèse d’une horreur limitée de la nature pour le vide. Mais la nature est-elle capable d’horreur ? Cette affection est une passion, et suppose une âme. Or la nature n’est ni animée ni sensible. De plus, Pascal étendant ses recherches aux conditions générales de l’équilibre dans les fluides, en est arrivé à se former à ce sujet un principe universel, d’où suit l’explication donnée par Torricelli.

Il conçoit de la manière suivante l’expérience à faire pour trancher la question : répéter, plusieurs fois en un même jour, l’expérience du vide, avec le même vif argent, dans un même tuyau, tantôt en bas, tantôt en haut d’une haute montagne. S’il arrive que la hauteur du vif argent soit moindre au haut qu’au bas de la montagne, il s’ensuivra nécessairement que la pesanteur et pression de l’air est la seule cause de cette suspension du vif argent, et non pas l’horreur du vide, puisqu’il est bien certain qu’il y a beaucoup plus d’air qui pèse sur le pied de la montagne que non pas sur son sommet, tandis qu’on ne saurait soutenir que la nature abhorre le vide au pied de la montagne plus que sur son sommet.

Pascal, dont les premières années se sont passées au pied du Puy-de-Dôme, pense sans doute à cette montagne dans le même temps qu’il imagine son expérience. Il eut l’idée d’en confier l’exécution à son beau-frère, M. Périer, conseiller en la cour des aides d’Auvergne, qui demeurait à Clermont. Il lui écrivit à ce sujet le 16 novembre 1647, lui donnant toutes les explications théoriques et pratiques qu’il jugeait nécessaires.

M. Périer, longtemps empêché, ne fit l’expérience que le 19 septembre 1648. Elle réussit pleinement. M. Périer constata, à mesure qu’il faisait l’ascension de la montagne, que la hauteur de la colonne baissait, et cela toujours exactement de la même quantité. Il en adressa à Pascal un compte-rendu détaillé. Pascal répéta l’expérience au bas et au haut de la tour Saint-Jacques de la Boucherie, puis dans une maison particulière, haute de quatre-vingt-dix marches toujours il obtint le même résultat.

Le fait une fois bien constaté, Pascal, par le raisonnement, en tire les conséquences. Il faut renoncer, non pas partiellement, mais entièrement, à ce principe, admis par le consentement universel des peuples et par la foule des philosophes, que la nature abhorre le vide. Peut-être est-ce le jugement de la raison humaine. Mais l’expérience casse ce jugement. La pression de l’air est la seule cause des phénomènes. Voilà, démontrée par les faits, l’explication véritable, qui n’a rien de commun avec les imaginations des philosophes. C’est ainsi qu’aux yeux de Pascal cette découverte a une portée logique et morale, en même temps que scientifique.

Il est heureux et fier de l’avoir achevée et rendue définitive. Il ne songe pas d’ailleurs à se substituer à Galilée et à Torricelli. Il fait exactement la part de chacun ; mais il a conscience d’avoir, en s’appuyant sur les travaux de ces grands hommes, poussé plus avant qu’eux notre connaissance de la nature. Il jouit de ce progrès, dont il a été l’instrument il aura plus de joie encore le jour où il apprendra que quelqu’un a dépassé le point où il est arrivé.

Ce succès porte ombrage aux jésuites. Dans des thèses présentées en leur collège de Montferrand, on accuse Pascal, sans le nommer, de s’être dit l’inventeur d’une certaine expérience dont Torricelli est l’auteur. Pascal est affligé de cette accusation. Il écrit à M. de Ribeyre, premier président à la cour des aides de Clermont-Ferrand, à qui les thèses étaient dédiées, et lui expose en détail l’histoire de son expérience. M. de Ribeyre estime qu’il s’est trop ému. Le bon Père n’a sans doute été porté à étaler sa proposition que par une démangeaison qu’il avait de produire quelques expériences, qui, à son gré, détruisaient celles de Pascal, mais qui, en réalité, sont insignifiantes. Il a protesté d’ailleurs de sa bonne intention. Ce qu’on a pu dire contre Pascal est plus digne de mépris que d’attention.


« Votre candeur et votre sincérité, dit en terminant M. de Ribeyre, me sont trop connues pour croire que vous puissiez jamais être convaincu d’avoir fait quelque chose contre la vertu dont vous faites votre profession, et qui paraît dans toute vos actions et dans vos mœurs. »


L’avenir réservait à la mémoire de Pascal une épreuve plus redoutable.

Entre l’époque des expériences de Rouen et celle de la lettre à M. Périer, Pascal avait eu à Paris deux entrevues avec Descartes, le 23 et le 24 septembre 1647. Il était très malade et ne pouvait guère soutenir une conversation. Descartes se préoccupa vivement de sa santé et lui conseilla de se tenir tous les jours au lit jusqu’à ce qu’il fût las d’y être, et de prendre force bouillons. Mais il ne manqua pas de mettre sur les questions scientifiques le jeune savant auquel il venait rendre hommage. Il fut question du vide et, comme on demandait à Descartes, à propos d’une certaine expérience, ce qu’il croyait qui fût entré dans la seringue, le philosophe, avec un grand sérieux, dit que c’était de sa matière subtile. Sur quoi Pascal lui répondit ce qu’il put ; et M. de Roberval, qui était présent, croyant que Pascal avait peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M. Descartes. Ils partirent ensemble, et, seuls dans un carrosse, ils se chantèrent goguette un peu plus fort que jeu.

Voilà tout ce que contient sur ce sujet la lettre que Jacqueline écrivit à Mme Périer, le lendemain de la seconde entrevue.

Mais plus tard, le 11 juin 1649, Descartes, en priant Carcavi de lui apprendre le succès de l’expérience de Pascal, s’exprime ainsi :


J’aurais le droit d’attendre cela de lui plutôt que de vous, parce que c’est moi qui l’ai avisé, il y a deux ans, de faire cette expérience, et qui l’ai assuré que, bien que je ne l’eusse pas faite, je ne doutais pas du succès. »


Et le 17, écrivant au même Carcavi, il répète :


« C’est moi qui ai prié M. Pascal, il y a deux ans, de vouloir la faire, et je l’ai assuré du succès comme étant entièrement conforme à mes principes, sans quoi il n’eût eu garde d’y penser, à cause qu’il était d’opinion contraire. »


Or, partant de ces affirmations de Descartes, Baillet, dans sa Vie de M. Descartes, puis Montucla, dans son Histoire des mathématiques, et, avec eux, de savants critiques, aujourd’hui même, attribuent à l’auteur des Principes l’invention que Pascal revendique comme sienne. Ils allèguent que, dès 1631, Descartes indique, dans une lettre, la poussée de l’air comme cause de la suspension du vif argent, qu’il a proposé de nouveau cette explication en 1638, et que, tandis que nous savons Pascal ardent et passionné, le caractère grave de Descartes nous est garant de sa véracité dans une chose qu’il affirme avec précision.

Ce débat est douloureux, et, en quelque sens qu’il soit tranché, semble devoir laisser une impression pénible. Mais la postérité n’est-elle pas, sur ce point, plus ombrageuse que les parties elles-mêmes ?

Les relations scientifiques de Descartes et de la famille Pascal n’ont nullement été altérées par l’incident qui nous occupe. En 1650, M. Périer et Descartes, par l’intermédiaire de M. Chanut, ambassadeur de France à Stockholm, échangent leurs observations sur la suspension de la colonne de mercure. Quand Descartes meurt, M. Chanut mande cet événement à la famille Pascal en des termes qui marquent une grande estime réciproque. Il parle notamment de Blaise avec une vive admiration.

Indépendamment des raisons morales, nous avons des raisons de fait d’admettre que l’expérience est bien de l’invention de Pascal. Il en possédait tous les éléments. Il avait l’idée de la pesanteur atmosphérique comme cause probable du phénomène, ainsi qu’on le voit dans la lettre même de Jacqueline. C’était, à ses yeux, une suite de sa théorie générale de l’équilibre des liqueurs. Il était préoccupé, selon son habitude, de trouver, en cette matière, des expériences convaincantes. L’idée d’observer les manifestations de la pesanteur à des altitudes différentes, pour savoir si cet ordre de phénomènes était dû à une qualité interne ou à une cause extérieure, lui était familière. Car en 1636, Pascal père et Roberval avaient proposé ce moyen à Fermat pour rechercher si la pesanteur est une qualité qui réside dans le corps qui tombe, ou si elle résulte de l’attraction exercée par un notre corps. Il n’avait qu’à réfléchir sur des idées présentes à son esprit pour composer son expérience.

Ainsi en jugèrent les contemporains. En effet, quand Pascal eut formé son dessein, il en fit part à ses amis. Mersenne en avertit ses correspondants de Hollande, d’Italie, de Pologne, de Suède. Partout on en parla comme de l’expérience projetée par le jeune Pascal, sans que cette annonce, si répandue, donnât lieu à aucune réclamation.

Que faut-il donc penser des affirmations de Descartes ? Elles nous apprennent que, dans l’entretien qui eut lieu entre Descartes et Pascal, il fut question de l’expérience du vide faite à des altitudes différentes. Descartes conseilla à Pascal de la faire, l’assurant du succès d’après ses principes. Cette raison n’était guère de nature à toucher Pascal. Mais Descartes fit-il plus que conseiller, suggéra-t-il l’expérience ? On le croirait, à l’entendre dire que, sans son avis, Pascal « n’eût eu garde d’y penser, à cause qu’il était d’opinion contraire. Mais nous savons précisément que l’assertion contenue dans cette phrase est inexacte ; que Pascal n’était nullement d’opinion contraire qu’il était, en réalité, plus porté que Descartes lui-même à considérer l’explication par la colonne d’air comme la seule possible, et que la différence d’opinion entre Descartes et lui ne portait que sur les motifs de leur sentiment respectif.

Sans songer à mettre en doute la bonne foi de ces deux grands hommes, en qui tous les témoins célèbrent l’innocence de la vie à l’égal de la doctrine, on peut croire que, préoccupé de l’opposition que Pascal faisait à ses principes, Descartes ne crut pas que celui-ci pût avoir eu le premier l’idée d’une expérience, qui, selon lui, les confirmait. Il a plus parlé que son interlocuteur, malade et un peu défiant ; il était imparfaitement au courant des idées de Pascal, et il ne s’est pas rappelé avec précision ce que celui-ci lui avait dit.

À Pascal appartient donc bien la célèbre expérience qui porte son nom. Elle est remarquable en elle-même. Elle l’est davantage par le lien qui la rattachait dans l’esprit de Pascal à une théorie générale de l’équilibre des fluides, soit liquides, soit gazeux. Il exposa cette théorie dans le Traité de l’équilibre des liqueurs et dans le Traité de la pesanteur de la masse de l’air, composés en 1651. L’esprit de généralisation qui l’avait déjà servi en mathématiques produit ici l’un de ses plus beaux effets. Pascal établit une analogie complète entre la pression liquide et la pression atmosphérique.

Un faux principe, soi disant aristotélique, égarait les savants. Les éléments, disait-on, ne pèsent pas en eux-mêmes. Vainement Stevin, de Bruges, avait-il, vers 1586, révélé la transmission de la pression dans l’eau. Sa découverte avait été négligée. Pascal reprit cette idée ; et, par cette heureuse combinaison du raisonnement et des expériences dont il avait le secret, il arriva à formuler, dans des termes en quelque sorte définitifs, le principe de l’hydrostatique :


Si un vaisseau plein d’eau, clos de toutes parts, a deux ouvertures, l’une centuple de l’autre ; en mettant à chacune un piston qui soit juste, un homme poussant le petit piston égalera la force de cent hommes qui pousseront celui qui est cent fois plus large, et en surmontera qnatre-vingt-dix-neuf.

Conformément à ce principe, Pascal démontre la pesanteur de l’air par analogie, en remplaçant l’air par l’eau dans l’expérience du vide. Et il prouve qu’il faut rapporter à la pesanteur de l’air tous les effets que l’on a jusqu’ici attribués à l’horreur du vide, tels que la difficulté d’ouvrir un soufflet bouché, l’élévation de l’eau dans les seringues, etc.

C’est ainsi que Pascal poursuit dans le détail les conséquences des lois générales qu’il a formulées, et se montre vraiment physicien. Mais en même temps il réfléchit sur la manière dont se forme et se développe la science, et déploie les qualités du philosophe. Ses lettres au P. Noël et à M. Le Pailleur sont riches en réflexions de cette nature. Et dans un opuscule intitulé Préface sur le Traité du vide, qui fut sans doute écrit dans le courant de 1647, il esquisse une philosophie de la physique.

Il y a, dit-il, deux sortes de choses : celles qui ne dépendent que de la mémoire, ce sont les choses de fait ou d’institution, soit divine, soit humaine ; et celles qui tombent sous les sens ou sous la raison, ce sont les vérités à découvrir, objet des sciences mathématiques et physiques.

Ces deux domaines sont entièrement séparés l’un de l’autre. Dans le premier, l’autorité est seule admise. En effet, seule elle peut nous faire connaître les événements passés. En théologie, notamment, elle est souveraine, suffisant à ériger en vérités les choses les plus imcompréhensibles, comme à rendre incertaines les plus vraisemblables. Mais dans les domaines physique et mathématique, l’autorité est sans force. On en convient aisément quant aux mathématiques. En physique, le problème est de trouver les lois de la nature, c’est-à-dire les rapports constants des phénomènes. Or l’autorité nous est inutile pour connaître des faits qui se passent sous nos yeux, et elle ne saurait prouver que ces faits s’expliquent par telle ou telle cause naturelle. La méthode mathématique n’y convient pas davantage, car les définitions que nous pourrions former en pareille matière, pour en dériver nos raisonnements, ne seraient que des fictions de notre esprit, auxquelles la nature n’est nullement tenue de se conformer. L’expérience et le raisonnement, celle-là comme point de départ et vérification de celui-ci, telle est l’unique méthode.

De cette différence de méthode résulte, entre la théologie et la physique, une différence capitale de caractère. La théologie est immuable : la physique est soumise à un continuel progrès. Il faut confondre l’insolence de ces faux sages, qui réclament pour Aristote le respect inviolable qui n’est dû qu’à Dieu. Le progrès que comportent les sciences physiques est une suite de leur double principe. D’une part les expériences multiplient continuellement, chacune d’elles apportant une connaissance nouvelle, soit positive, soit négative. D’autre part, il n’en est pas de la raison humaine comme de l’instinct des animaux. Ceux-ci n’ont d’autre destinée que de se maintenir dans un état de perfection bornée : un instinct toujours égal leur suffit. Mais l’homme n’est produit que pour l’infinité : son intelligence va donc se perfectionnant sans cesse. Il débute par l’ignorance. L’expérience qu’il acquiert le pousse à raisonner, et les effets de ses raisonnements augmentent indéfiniment. Dès lors, grâce à la mémoire, grâce aux moyens qu’ont les hommes de conserver leurs connaissances, non seulement chacun d’eux avance de jour en jour dans les sciences, mais tous ensemble y font un continuel progrès. « De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un homme qui subsiste toujours, et qui apprend continuellement. »

Quel est donc notre vrai rapport à l’antiquité ? Les mots nous trompent. Ceux que nous appelons anciens étaient nouveaux en toutes choses, et formaient proprement l’enfance de l’humanité. C’est nous qui sommes les anciens ; et, si l’antiquité pouvait être un titre au respect, c’est nous qui serions respectables. Mais rien n’est respectable en effet, sinon la vérité, qui n’est ni jeune ni ancienne, mais éternelle. Si quelques anciens ont été grands, c’est que, dans leurs efforts pour y atteindre, ils ne se sont servis des inventions de leurs prédécesseurs que comme d’instruments pour les dépasser. De quel droit nous interdirait-on d’en user de même à leur égard ?

Ce discours de Pascal n’est pas un simple écho de la protestation de la Renaissance contre le culte superstitieux de l’antiquité. En somme, il relève les anciens plus qu’il ne les déprime. Sa doctrine du progrès lui permet de leur rendre justice, sans péril pour la libre recherche. Les connaissances qu’ils nous ont transmises, ont, selon lui, servi de degrés aux nôtres. C’est parce que nous sommes montés sur les épaules de nos prédécesseurs, que, plus aisément et moins glorieusement, nous voyons plus loin qu’eux. Ils ont eu une science proportionnée au nombre de faits qu’ils possédaient. Sur le sujet du vide, par exemple, ils avaient raison de dire que la nature n’en souffre point, puisque toutes leurs expériences avaient cette signification. Juger autrement eût été substituer une vue de l’esprit à la réalité telle qu’elle leur était donnée.

D’autre part, le progrès que célèbre Pascal est strictement borné au domaine scientifique. Il ne touche pas la vie morale. Dans l’ordre intellectuel même, il n’a pas ce caractère de loi naturelle et nécessaire, que lui attribueront Turgot et Condorcet. Il ne ressemble en rien à une évolution qui modifierait la nature de nos facultés. Il ne s’applique qu’aux connaissances ; et, si celles-ci s’additionnent, c’est grâce aux inventions et au travail des hommes, non par l’effet d’un mouvement fatal.

C’est ainsi que, dans les années 1646 et suivantes, nous voyons Pascal adonné à des recherches de physique et de philosophie. Le ton de ses écrits, sa correspondance ne laissent aucun doute sur sa disposition : en son âme subsiste l’attache aux sciences humaines. Or c’est au commencement de cette même année 1646 qu’il s’était converti à ce christianisme austère, qui n’admet nul partage entre le monde et Dieu, et qui condamne avec une sévérité particulière la concupiscence de l’esprit, c’est-à-dire la curiosité scientifique. Et à ne considérer que sa vie religieuse, pendant cette période, rien ne trahit un relâchement ou un changement quelconque. Quel était donc, dans ce temps, l’état de son âme ?

Il avait étudié les sciences et il les aimait passionnément. Les sciences, pourtant, ne l’avaient pas pris tout entier. Elles ne parlent pas des choses humaines, elles disputent sur des abstractions. Pascal a un besoin de vie et de sentiment trop profond pour s’y absorber. D’autre part, il a été instruit de ce que Dieu demande en effet à ceux qui prétendent le servir. Certes, il a été très frappé de la force de cette doctrine, si conforme aux enseignements de Jésus-Christ et si bien liée. Il l’a embrassée très sincèrement. Mais cette foi lui a été communiquée du dehors elle a été une adhésion de son intelligence, plus qu’elle n’a jailli de son cœur par l’action propre de la grâce.

Il n’appartient donc, en réalité, ni à la science, ni à la religion. Toutes deux sont des objets extérieurs, dont il contemple la vérité. Et ainsi, il peut se prêter tour à tour à la religion et à la science. Tandis que son esprit s’applique aux choses divines, tout le reste s’évanouit à ses yeux. Mais vienne à se présenter une question scientifique, sa fantaisie se tourne vers ce nouvel objet. Jadis il se partageait, maintenant il oscille entre le monde et Dieu. Une semblable condition est-elle durable ? Ne risque-t-elle pas notamment de mettre l’homme à la merci des circonstances extérieures ?