Par mer et par terre : le corsaire/XI

CHAPITRE XI.

POURQUOI OLIVIER ET SON MATELOT IVON LEBRIS AVAIENT QUITTÉ LE HASARD ET CAMPAIENT DANS UNE CLAIRIÈRE ENTRE TALCA ET CONCEPCION.


La puissance espagnole croulait avec un horrible fracas de batailles, d’hécatombes humaines d’incendies de villes mises à sac et d’horribles supplices dans toute l’Amérique.

Il était loin, le temps où Charles-Quint reconstituait, presque à son profit, l’empire grandiose de Charlemagne, et conduisait prisonnier à Madrid le roi de France François Ier ; bien loin le temps où Philippe II, de sinistre mémoire, créait contre l’Angleterre l’invincible Armada qu’un coup de vent providentiel détruisait en quelques heures, et où le souverain de toutes les Espagnes, des Flandres et des Indes, pouvait dire avec un orgueil superbe : « Le soleil ne se couche jamais dans mes États ! »

L’or du Nouveau-Monde avait accompli son œuvre destructive, aidé par le fanatisme odieux de l’inquisition, qui s’était peu à peu, dans l’ombre, substituée au pouvoir royal.

L’Espagne, amoindrie, abêtie, ruinée, dépeuplée, sans commerce, sans industrie ; livrée tout entière aux mains crasseuses de moines ignares ; ayant perdu jusqu’au sens moral, et jusqu’à l’instinct de sa propre conservation, devenait la proie de soldats ambitieux et sans pudeur ; elle préludait ainsi à l’ère fatale des pronunciamentos qui, de chutes en chutes, devaient la conduire à l’état précaire et misérable où nous la voyons réduite aujourd’hui ; et en faire à la fois un sujet de pitié, de risée et d’épouvante pour l’Europe, qui depuis un siècle assiste, effarée, à cette effroyable catastrophe, sans en comprendre encore bien les causes multiples.

La révolte des colonies anglaises contre leur métropole, suivie de la reconnaissance de ces colonies révoltées en État indépendant, porta le premier coup à la puissance espagnole dans le Nouveau-Monde.

Les créoles hispano-américains, si longtemps courbés sous le joug de fer du gouvernement de Madrid, commencèrent à entr’ouvrir les yeux et à se demander, en regardant craintivement encore autour d’eux, s’ils n’étaient pas des hommes comme les autres, et si, eux aussi, n’avaient pas le droit, si hautement proclamé par le Christ, de rompre leurs chaines et d’être libres ?

La réponse ne devait pas se faire attendre.

Le coup de foudre de 1789, cette date fatidique de la régénération sociale, trancha pour toujours la question en faveur de la liberté !

La révolution française, enfantement sublime d’un monde nouveau, création du droit et de la solidarité humaine contre l’absolutisme, non-seulement ébranla tous les trônes de l’Europe, mais encore eut un si immense retentissement en Amérique, que toutes les colonies en sentirent le contre-coup, tressaillirent de joie à cette ère nouvelle qui se levait pour elles, la saluèrent avec enthousiasme, et jurèrent, elles aussi, d’être libres ou de mourir.

Un immense cri de liberté fut poussé vers le ciel par toutes ces populations esclaves depuis trois siècles : du cap Horn aux frontières des nouveaux États-Unis, la révolte fut décrétée et la guerre de l’indépendance commença.

Cette guerre, sublime de dévouement, d’abnégation et de patriotisme de la part des créoles, fut atroce, dénaturée, et conduite avec des raffinements de barbarie horribles du côté des Espagnols.

Chose étrange, mystère insondable ! ce furent des prêtres qui, les premiers, poussèrent le cri de liberté ! ils se firent soldats, et, le crucifix d’une main, l’épée de l’autre, se lancèrent bravement dans la mêlée et versèrent tout leur sang pour détruire l’œuvre accomplie, à l’heure de la conquête espagnole, par ces prêtres fanatiques qui guidaient les aventuriers castillans aux massacres effroyables des populations indiennes.

Et pourtant les prêtres oppresseurs, comme les prêtres libérateurs, parlaient au nom de Jésus, dont ils brandissaient le crucifix, et combattaient au nom de l’Évangile, dont ils citaient à chaque instant les textes ; seulement, les premiers torturaient et tronquaient ces textes au profit de l’absolutisme, tandis que les seconds les citaient sans commentaires et tels qu’ils étaient sortis de la bouche divine du rédempteur du monde ; les premiers prêchaient l’esclavage, le meurtre, l’abrutissement, la spoliation ; les seconds proclamaient les droits de l’homme, la liberté, la fraternité humaine, l’amour et la liberté ! Les premiers étaient catholiques, les derniers étaient, sous le joug, redevenus chrétiens ! Ils devaient triompher, ils triomphèrent.

Bientôt le Mexique, le centre-Amérique, le Chili, Buenos-Ayres, firent cause commune ; ils se soulevèrent contre le bourreau séculaire, jurèrent de l’abattre, et l’attaquèrent de tous les côtés à la fois.

Pourtant, tout leur manquait en apparence : ils n’avaient ni armes, ni argent, ni soldats ni organisation civile, ni officiers ; mais ils avaient au cœur la haine de leurs tyrans et la volonté implacable d’être libres ; ils créèrent et improvisèrent tout ; cent fois battus par les Espagnols, toujours ils revenaient plus fermes et plus résolus au combat ; renversés, écrasés, anéantis, ils se relevaient plus ardents et plus convaincus.

C’était la guerre sainte du droit contre la force.

La force devait succomber honteusement et se voir chassée pour jamais de cette terre jadis conquise au prix de torrents de sang humain, et sur laquelle, pendant trois siècles, leur joug impitoyable avait si lourdement pesé sur les populations décimées.

À l’époque où se passe notre histoire, la question n’était pas encore tranchée, la lutte était dans sa phase aiguë. Déjà certaines colonies étaient redevenues indépendantes : celles-ci aidaient les autres ; le succès final commençait enfin à se dessiner ; tout faisait prévoir que la chute définitive de la puissance espagnole ne tarderait pas à être un fait accompli.

C’est au plus fort de ces luttes héroïques que se rouvre notre action.

Deux ans, jour pour jour, s’étaient écoulés depuis les événements rapportés dans notre précédent chapitre.

Depuis un an, le Chili avait définitivement assuré son indépendance, à la suite de la célèbre bataille de Maypu, gagnée par le général San-Martin sur les Espagnols, qu’il avait non-seulement mis en déroute complète, mais encore contraints, après quelques combats sans importance, à mettre bas les armes.

Le général San-Martin était venu de Buenos-Ayres, à travers les Cordillières des Andes, à la tête d’une armée buenos-ayrienne, pour prêter son concours aux Chiliens et les aider à jeter définitivement les Espagnols à la mer.

Comme on le voit, ce concours avait été efficace ; les Espagnols, impuissants déjà à se maintenir contre les Chiliens, avaient été écrasés d’un seul coup par les confédérés, et obligés d’abandonner le Chili sans espoir de retour.

Cependant, la tranquillité n’était pas encore rétablie dans la jeune république, troublée pendant si longtemps par des faits de guerre : le calme ne succède pas subitement à la tempête.

Lorsque la société a été troublée dans toutes ses couches sociales, depuis les plus infimes jusqu’aux plus hautes, il faut laisser le temps normal nécessaire aux esprits surexcités et accoutumés à une licence sans bornes, causée par les événements eux-mêmes, d’arriver peu à peu à l’apaisement : en donnant un autre cours à leurs pensées et en se livrant à des occupations sédentaires dont la violence est nécessairement bannie. Par la force même des choses, un gouvernement nouveau, et dont le mécanisme est encore inconnu dans un pays longtemps esclave, et que la liberté nouvellement conquise rend plus difficile à discipliner, ne s’établit pas sans de profondes secousses et de grands embarras ; surtout quand ce pays est appelé à se gouverner par lui-même pour la première fois.

Les hommes politiques ne s’improvisent point, pas plus que les grands généraux et les grands économistes ; le temps seul et l’expérience les forment et les rendent aptes à remplir convenablement la tâche ardue et si difficile de la régénération d’un peuple maintenu systématiquement, pendant trois siècles, dans l’ignorance la plus honteuse et l’abrutissement le plus complet ; car tel avait été depuis la conquête le plan adopté par les Espagnols pour assurer l’asservissement de leurs colonies.

Il ne manquait pas d’individus, aventuriers pour la plupart, appartenant à toutes les nations, qui, accourus dans le principe au Chili dans le louable but de soutenir la cause des insurgés américains, maintenant que la victoire était assurée, essayaient de se tailler en plein drap des positions plus ou moins brillantes, peu ou prou méritées, et péchaient le plus qu’ils pouvaient dans l’eau trouble encore de la révolution. Pour ces vainqueurs anonymes, l’heure de la curée avait sonné ; ils s’en donnaient à cœur joie.

Dans les campagnes, c’était autre chose : les routes étaient encombrées de traînards de tous les partis, réconciliés par l’avarice et associés par l’espoir du pillage ; ces écumeurs de grands chemins demandaient l’aumône comme le mendiant de Gil Blas, ou, le plus souvent, quand ils se sentaient en force, ils mettaient à contribution les chacras, les quintas, les villages et même parfois les villes.

Il n’y avait encore d’organisation d’aucune sorte ; la police n’existait que sur plan, à l’état de projet ; les citoyens en étaient réduits à faire eux-mêmes la police, et à se sauvegarder, les armes à la main, contre les bandits de toutes sortes, qui, semblables aux nuées de sauterelles des déserts africains, se ruaient de toutes parts sur ce beau pays, pour détruire ce que la guerre avait respecté, et compléter ainsi sa ruine.

Par une belle et fraîche matinée du mois de juin 18.., deux hommes, couverts du pittoresque costume des chacareros de la province de Maule, au Chili : — culotte de velours bleu, serrée aux hanches par une large ceinture de crêpe de Chine rouge, veste de la même étoffe, poncho bariolé de fabrique indienne, polenas montant au-dessus du genou, et éperons d’argent à mollettes grandes comme des soucoupes, attachés aux talons, et sombrero de paille de Goyaquil à larges bords, — étaient assis, sur l’herbe, dans une vaste clairière d’une épaisse forêt située entre Concepcion et Talca, capitale de la province de Maule.

Ces deux hommes, assis, non pas positivement sur l’herbe, mais sur les magnifiques pellones de leurs monturas, causaient de bouche à oreille, tout en fumant d’excellents puros dont la fumée blanche, taquinée par le vent, formait de capricieuses paraboles au-dessus de leurs têtes.

À quelques pas d’eux, un troisième individu, vêtu à peu près de la même façon, mais moins luxueusement, s’occupait activement à préparer le déjeuner, à l’aide d’un grand feu allumé et entretenu aux dépens du bois mort, dont la clairière était abondamment fournie.

Non loin de là, trois superbes chevaux, à demi sauvages, à la tête petite, à l’œil étincelant et aux jambes fines, magnifiquement harnachés, mais auxquels on avait enlevé le mors, broyaient à pleine bouche de l’alfalfa fraîche et du maïs jeté sur un poncho étendu à terre.

Près de chacun des personnages que nous avons décrits, étaient posés, à portée de la main, deux pistolets d’arçon à doubles canons, véritables Menton, et un long rifle américain.

Outre ces armes, chacun d’eux portait encore à la ceinture deux pistolets doubles, un long sabre à lame droite, à fourreau de fer, un poignard dans la polena droite, et un lasso en cuir tressé attaché à la selle du cheval.

Ainsi formidablement armés, ces trois personnages, que le lecteur connaît déjà, n’avaient rien à redouter des rôdeurs, quels qu’ils fussent, qui croiseraient leur chemin ; du reste, ils semblaient ne s’en préoccuper que très-médiocrement.

Ces trois hommes étaient Olivier Madray, Ivon Lebris et Antoine Lefort, le domestique du capitaine.

Maintenant, comment Olivier, que nous avons quitté deux ans auparavant, se dirigeant à pleines voiles vers Buenos-Ayres, sur le brick-goëlette le Hasard, dont il était capitaine, se trouvait-il au Chili, en pleine forêt séculaire, voyageant à cheval, et revêtu du costume complet des habitants du pays ?

C’est ce que le lecteur ne tardera pas à apprendre ; au point de vue de la vie d’aventures, l’axiome géométrique : « le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne droite, » est complétement faux.

Les voyageurs et les aventuriers l’ont modifié à leur point de vue, qui est le seul vrai, de cette façon : le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne courbe ; et ils ont raison.

Les Espagnols étaient encore les maîtres au Pérou ; cette magnifique colonie fut la dernière à se déclarer contre la mère patrie.

Olivier avait inutilement tenté de débarquer dans un des ports de la vice-royauté péruvienne : les Espagnols faisaient bonne garde ; tous les efforts du capitaine n’aboutirent qu’à lui faire échanger force boulets avec les croiseurs de Sa Majesté Catholique, sans aucun profit pour lui.

Désespéré de ce constant insuccès, le capitaine se préparait à tenter une de ces expéditions audacieuses qui, lorsqu’elles échouent, coûtent la vie à leur auteur, lorsqu’un jour, pendant qu’il louvoyait bord sur bord devant le port d’Ica, où il essayait d’entrer, croyant, d’après ce qu’on lui avait assuré, que ce port ne renfermait aucun croiseur espagnol, lorsqu’un pêcheur s’approcha du brick-goëlette et lui fit des signaux.

Olivier mit aussitôt sur le mât, et il attendit le bateau, qui s’était dirigé vers lui ; quelques minutes plus tard, un homme montait à bord du Hasard ; Olivier reconnut alors avec surprise Fernan Nuñez, le serviteur dévoué de don Diego Quiros de Ayala et père nourricier de doña Dolorès.

Un triste pressentiment serra douloureusement le cœur du capitaine en apercevant le digne homme ; sans lui adresser une parole, il l’entraîna dans sa cabine, où il s’enferma avec lui.

Le pêcheur, aussitôt son passager monté à bord du brick, avait largué son amarre, hissé sa voile et mis le cap sur la terre, sans rien réclamer. Cette conduite avait semblé assez singulière à l’équipage, mais elle fut en partie expliquée quand on s’aperçut qu’avant de prendre ainsi congé à la française, comme disent les Espagnols, il avait déposé une valise assez lourde dans les porte-haubans du grand mât, valise que maître Caïman s’était empressé, crainte de malheur, de faire mettre sur le pont.

Les nouvelles apportées par Fernan Nuñez quoique mauvaises, ne l’étaient cependant pas autant que le capitaine l’avait redouté.

Nous les résumerons en quelques mots.

La protection accordée à don Diego Quiros par le gouvernement français n’avait eu pour lui, à Lima, d’autre résultat que celui de le rendre suspect aux autorités espagnoles, les plus ombrageuses qui soient au monde, et dont, en ce moment, les craintes étaient éveillées plus que jamais sur les agissements révolutionnaires.

De suspect à passer espion il n’y a qu’un pas ; ce pas fut aussitôt franchi par les autorités espagnoles, grâce aux machinations sourdes de l’ex-associé de don Diego Quiros, qui, naturellement, avait le plus grand intérêt à se débarrasser de son ancien co-propriétaire, afin de ne pas être contraint de lui rendre compte des sommes indûment restées entre ses mains.

Cet homme, dès qu’il fut averti de l’arrivée de don Diego au Callao, mit tout en œuvre pour lui créer des entraves, ce qui ne fut pas difficile, grâce à l’argent qu’il distribua à pleines mains aux employés et même aux membres de la Audiencia suprema.

Deux jours à peine après son entrée à Lima, don Diego Quiros fut averti de ce qui se passait par un de ses amis nommé don Estevan Carril, et de la résolution prise de l’arrêter.

Don Diego connaissait par expérience les procédés expéditifs et peu scrupuleux des autorités espagnoles ; il comprit que s’il s’obstinait à faire tête à l’orage et à demeurer à Lima, il était perdu sans recours possible : aucun agent consulaire français n’étant accrédité à Lima. D’ailleurs, y eût-il eu un consul français au Pérou, que cet agent aurait été impuissant à le protéger.

Don Diego courba la tête ; l’avenir lui appartenait s’il conservait sa liberté. Ce fut à quoi il avisa sans retard.

Selon toutes probabilités, le Pérou ne tarderait pas à être emporté, même malgré lui, dans le mouvement général qui entraînait toutes les autres colonies ; avant deux ou trois ans il chasserait les Espagnols et proclamerait son indépendance.

Ce n’était donc pour don Diego Quiros qu’une question de temps ; il avait attendu plusieurs années, il pouvait attendre encore et se préparer silencieusement pour le moment où sonnerait enfin l’heure de la justice.

Mais, pour obtenir ce résultat, il fallait rester libre ; arrêté, on le faisait disparaître, et tout était dit pour lui.

Il n’y avait pas à sortir de ce dilemme ; il fallait donc fuir au plus vite.

Don Estevan Carril, l’ami de don Diego Quiros, ne s’était pas borné à venir l’informer du danger terrible suspendu sur sa tête : convaincu que don Diego comprendrait la nécessité d’échapper à ses ennemis, avant de se rendre auprès de lui il avait tout préparé pour sa fuite.

Don Diego, à peine arrivé à Lima, n’avait pas eu le temps de s’installer ainsi que sa famille ; il s’était logé provisoirement en bas du pont, de l’autre côté du Rimac, dans un tambò de la calle San-Lazaro, où ses bagages se trouvaient encore.

Don Estevan Carril connaissait cette particularité il l’avait mise à profit.

Il existe, à sept ou huit lieues de Lima à peine, un port assez vaste, parfaitement abrité contre tous les vents, d’un accès facile et d’un ancrage excellent ; ce port, appelé dans un avenir prochain à prendre une grande importance, et que M. Malte-Brun, le plus érudit des géographes présents, passés et futurs, se garde bien de mentionner, exemple religieusement suivi, du reste, par tous ses illustres confrères, se nomme Huacho ; il était alors habité par une nombreuse colonie de pêcheurs mêlés de contrebandiers ; il servait de refuge et de débouché à tous les smugglers et libres trafiquants de la côte, depuis Talcahueno jusqu’à Mazatlan.

Don Estevan Carril possédait une immense propriété, confinant avec le port même de Huacho. Il se livrait à une contrebande active avec les smugglers, qui tous le connaissaient ; il avait frété une goëlette américaine, en partance pour Valparaiso ; puis il avait réuni une recua de mules, s’était fait suivre d’une vingtaine de peones résolus et surtout bien armés, et s’était rendu tout courant à Lima.

Lorsque don Diego Quiros lui manifesta son désir de fuir au plus vite, et lui demanda son aide pour mettre ce projet à exécution, don Estevan lui expliqua les précautions qu’il avait cru devoir prendre pour sa sûreté.

Trois heures plus tard, la famille Quiros arrivait saine et sauve à Huacho, s’embarquait sur la goëlette avec tout ce qu’elle possédait, et le navire américain mettait aussitôt à la voile.

Don Diego Quiros était sauvé.

Lorsque les alguaziles se présentèrent, vers sept heures du matin, au tambò de la calle San-Lazaro, ils apprirent que l’homme qu’ils espéraient si bien prendre était parti déjà depuis plusieurs heures.

Toutes les recherches furent inutiles ; jamais les autorités espagnoles ne découvrirent, à leur grand regret, les traces du fugitif, qui leur avait si adroitement glissé entre les doigts, quand elles se figuraient si bien le tenir.

Cependant don Diego, tenant à avertir Olivier des contre-temps qui avaient suivi son arrivée au Pérou, avait laissé au Callao Fernan Nuñez, son serviteur de confiance, avec ordre de guetter l’apparition du Hasard, et de rapporter au capitaine les choses comme elles s’étaient passées ; Fernan Nuñez était, en outre, chargé d’une lettre de doña Dolorès.

Malheureusement, les renseignements fournis par don Diego et sa fille elle-même étaient bien vagues ; ils se bornaient à annoncer au capitaine leur départ pour Valparaiso, et rien de plus.

Cependant Olivier n’avait pas désespéré ; il s’était mis à la recherche de ses amis, résolu, pour les retrouver, à visiter, s’il le fallait, jusqu’aux plus minces bourgades, et à parcourir pouce à pouce tout le territoire du Chili.

En même temps qu’Olivier se livrait à ces recherches dans l’intérieur du pays, le Hasard côtoyait et visitait minutieusement le littoral, suivant à une faible distance son capitaine, au cas où celui-ci aurait, à l’improviste, besoin du navire.

Le capitaine Olivier n’était pas homme à faire les choses à demi ; il avait successivement parcouru toute la Bolivie, qui ne portait pas encore ce nom, visitant les villes une par une ; puis il était redescendu à Valdivia, avait poussé jusqu’à Arauco ; de là il avait traversé le Bio-Bio et était entré sur le territoire de la province de Concepcion : il était arrivé maintenant sur la frontière de la province de Maule.

Chaque fois qu’il approchait d’une ville, d’un pueblo ou même d’une chacra, Olivier faisait temporairement halte, hors de vue, et expédiait Fernan Nuñez en avant, afin de prendre langue et de se mettre au courant des nouvelles du pays.

Ce voyage durait depuis plus d’un an sans avoir produit le plus léger résultat ; cependant le jeune homme ne se rebutait pas ; son courage semblait, au contraire, croître avec les difficultés ; il était résolu à continuer ses recherches jusqu’aux frontières boliviennes, c’est-à-dire jusqu’au désert d’Atacama et le Rio-Salado, trajet presque impossible à accomplir.

— Fernan Nuñez nous a quittés depuis plus de cinq heures ; il ne reparaît pas, dit Olivier ; il n’a pas l’habitude de faire de si longues absences ; je commence à être inquiet ; je crains qu’il ne lui soit arrivé quelque chose.

— Que veux-tu qu’il lui soit arrivé ? répondit Ivon Lebris ; la longueur de cette absence, au lieu de t’inquiéter, devrait au contraire te rassurer, matelot.

— Bon ! pourquoi cela ?

— Pardieu ! parce que, s’il tarde à revenir, c’est qu’il a découvert quelque chose, et qu’il tient à se bien renseigner avant de nous rejoindre.

— Le crois-tu sérieusement ?

— J’en suis convaincu ; nous allons le voir tout à l’heure arriver tout joyeux.

– Puisses-tu dire vrai ! Je ne sais pourquoi, je me sens triste.

— Au diable la tristesse ! elle tuerait un chat ! comme disent les Anglais ; à moins que ceux que nous cherchons ne se soient réfugiés dans un souterrain, à cent pieds sous terre, nous finirons bien par les retrouver, quand le diable y serait !

– Peut-être ! fit-il en hochant la tête.

– Hum ! décidément, tu n’es pas dans ton assiette ordinaire ; c’est peut-être parce que tu n’as pas encore déjeuné. Antoine !

— Lieutenant répondit le domestique en se retournant.

— Le déjeuner avance-t-il ?

— Oui, lieutenant, dans dix minutes je servirai.

– Très-bien ! dit Ivon en se frottant les mains, et, s’adressant à Olivier, il reprit : Sais-tu où est le Hasard ?

— Il doit être, depuis deux jours, mouillé à Maule, où j’ai ordonné à Lebègue de nous attendre.

– Fort bien ; Maule, je crois, n’est qu’à quelques lieues de Talca.

– Deux lieues, tout au plus.

— Eh ! qu’est-ce que j’entends ? s’écria Ivon en se levant tout à coup et saisissant son fusil.

– C’est le galop d’un cheval, répondit Olivier ; peut-être Fernan Nuñez revient-il.

– C’est probable ; il n’y a que lui pour galoper ainsi.

Bientôt, en effet, on aperçut un cavalier accourant à toute bride.

— C’est lui s’écria Olivier.

— J’en étais sûr, dit Ivon ; mais il semble bien pressé.

Fernan Nuñez, arrivé près des deux amis, sauta à bas de son cheval, abandonnant la bride à Antoine, qui réunit l’animal à ses trois autres compagnons et lui enleva le mors afin qu’il pût prendre sa nourriture. Entre temps, Fernan Nuñez s’était approché du capitaine et l’avait salué respectueusement.

Le vieux serviteur semblait soucieux.

C’était un homme d’environ quarante-cinq ans, bien bâti, solidement charpenté, aux traits énergiques et à la physionomie douce et franche.

– Eh bien ! lui dit affectueusement Olivier, vous voici donc de retour, ami Nuñez ?

— Me voici de retour, oui, capitaine, répondit-il en s’asseyant entre les deux hommes.

– Auriez-vous vu un loup, par hasard, mon camarade ? lui dit Ivon en souriant ; je vous trouve l’air tout enchifrené ce matin.

— J’ai vu un tigre ! répondit-il avec un frémissement intérieur qui fit trembler sa voix.

— Oh ! oh ! s’écria Olivier ; il y a du nouveau, à ce qu’il paraît ?

— Je ne sais ce qu’il y a, capitaine ; mais j’ai peur !

— Peur ! vous, Fernan Nuñez ?

— Oui, capitaine, je vous le répète, j’ai peur, parce que j’ai vu un démon.

Il était pâle, il y avait de l’égarement dans son regard ; des gouttelettes de sueur perlaient à ses tempes ; il laissa tomber en soupirant sa tête sur la poitrine.

— Mon pauvre maître ! murmura-t-il avec un sanglot étouffé.

Olivier fit un mouvement ; Ivon l’arrêta :

— Ne le presse pas en ce moment, matelot, lui dit-il, tu n’en retirerais rien qui vaille ; laisse-lui le temps de se remettre et surtout de se calmer.

— Je crois que tu as raison, répondit Olivier d’un air pensif, mieux vaut attendre.

Précisément, en ce moment, Antoine s’approcha ; il étendit une nappe entre les trois personnages, mit le couvert, et servit le déjeuner, avec le même sérieux et le même décorum imperturbables que s’il se fût trouvé à bord du Hasard.

Antoine Lefort était un de ces hommes froids, méthodiques, que rien ne surprend jamais ni ne déconcerte ; rempli d’industrie, sachant admirablement tirer parti de toutes les situations, même les plus mauvaises, et jamais à court d’expédients pour se tirer d’affaire, ce qui est excessivement précieux dans la vie d’aventure.

Le déjeuner qu’il servit, par l’étrangeté des mets, aurait fait le bonheur d’un gourmet excentrique du Café Anglais, et transporté Brébant d’admiration.

Il y avait d’abord un quartier de guanaco grillé chasseur, fortement épicé, à la sauce boucanière ; deux perroquets au currey, un écureuil gris aux olives, un cygne noir rôti, des yucas sautés maître d’hôtel ; le tout couronné par un riz picante con aji ; pour boisson, de la chicha très-forte et très-mousseuse ; deux bouteilles de vin de Bordeaux retour de l’Inde, de la cave du Hasard ; puis venait le café du Rio-Nuñez, café africain vert et excellent, arrosé d’aguardiente de Pisco, clair comme de l’eau de roche ; enfin, pour aider la digestion, en fumant la cigarette ou le puro havanais, un mate paraguayen brûlant.

Le maté est enfermé dans un gobelet d’argent hermétiquement fermé ; on ne le boit pas, on l’aspire au moyen d’un conduit très-étroit, fait exprès. Quand on n’y est pas habitué, on s’échaude épouvantablement la bouche. Le maté est le thé des Hispano-Américains.

Toutes ces bonnes choses furent dégustées avec les égards qu’elles méritaient et un véritable appétit de voyageur ; puis, quand le maté fut servi, cigares et cigarettes furent allumés, et chacun se mit à fumer avec tout le recueillement que réclame cette importante occupation, destinée à aider et faciliter la digestion.

Les commencements du déjeuner avaient été silencieux ; les convives étaient préoccupés, ils songeaient tout en mangeant ; mais peu à peu, au fur et à mesure que les plats se vidaient, que le vin et la chicha étaient bus à longs traits, les fronts se déridaient, les langues se déliaient tout naturellement et sans efforts.

La chicha est une espèce de bière faite avec du maïs fermenté ; fort agréable à boire, elle est, sans que cela paraisse, une boisson très-capiteuse ; elle monte rapidement au cerveau, qu’elle surexcite au moins tout autant que le vin. La cuisine chilienne est excessivement épicée ; elle met littéralement le palais en feu. On est obligé de boire beaucoup en mangeant, ce qui fait que même les têtes les plus solides, après un repas un peu prolongé, se ressentent de ces fréquentes libations.

Ainsi que l’avait prévu Ivon, à la fin du déjeuner, Fernan Nuñez n’était plus du tout le même homme, il avait presque complétement repris son insouciance et sa gaieté habituelles ; cependant il était facile de s’apercevoir qu’il n’avait pas l’esprit tranquille et que quelque chose le préoccupait.

— Le soleil commence à se faire sentir, même à travers ces épaisses frondaisons, dit Olivier en rendant son gobelet de maté vide à Antoine, nous ne sommes qu’à une lieue ou deux de Talca. Je pense que rien ne nous empêche de faire deux ou trois heures de siesta, ici, à l’ombre, avant de nous remettre en route. Qu’en pensez-vous, Nuñez ?

— Je suis à vos ordres, capitaine, répondit le Péruvien.

Fernan Nuñez était natif du village d’Obrajillo, situé sur les versants templados de la coupée de la Viuda, à quelques lieues seulement, mais beaucoup plus bas que le cerro de Pasco.

— Alors, dormons, dit Olivier en faisant un mouvement comme pour s’étendre sur l’herbe.

— Cependant, reprit Fernan Nuñez, avant de vous endormir, capitaine, peut-être serait-il bon que vous sachiez ce que j’ai fait pendant si longtemps à Talca ?

– Bon ! rien ne presse, répondit le jeune homme avec une feinte indifférence ; je sais d’avance ce que vous allez me dire.

— Je ne crois pas, capitaine ; du reste, si vous voulez me faire l’honneur de m’écouter pendant seulement quelques minutes, vous en jugerez.

— Hélas ! mon ami, c’est toujours le refrain ordinaire : vous n’avez appris aucune nouvelle des personnes que nous cherchons ?

— Ce n’est que trop vrai, capitaine.

— Vous voyez bien !

— Si je n’ai rien appris sur mon maître, répondit-il en fronçant le sourcil, en revanche j’ai fait une rencontre singulière et très-intéressante : au coin de la plaza Mayor et de la calle de la Merced, je me suis trouvé, à l’improviste, face à face avec don Estremo Montès.

— L’ancien associé de don Diego Quiros ! s’écria le jeune homme avec un bond de surprise.

– Lui-même, capitaine ; ne trouvez-vous pas comme moi la présence de don Estremo Montès extraordinaire dans cette ville de Talca ?

— C’est étrange, en effet, murmura le capitaine ; puis il reprit : Mais si vous l’avez reconnu, il vous a sans doute reconnu, lui aussi ?

— Pardon, capitaine, il m’a vu, à la vérité, mais il ne m’a pas reconnu.

— Je ne comprends pas cette distinction subtile, mon ami ?

– Je ne suis qu’un simple serviteur, moi, capitaine, un peon, un peu dégrossi peut-être, mais rien autre chose ; j’ai entrevu deux ou trois fois don Estremo chez mon maître, à l’époque où nous habitions le Cerro de Pasco, il y a dix ans de cela, et j’étais confondu au milieu des autres peones de la maison. Don Estremo n’a jamais daigné laisser tomber un regard sur moi ; il n’a pu en vérité me reconnaître, puisqu’il ne me connaît pas.

-Hum ! fit le jeune homme.

— La preuve que je ne me trompe pas, capitaine, c’est que je lui ai donné du feu pour allumer sa cigarette, et que nous avons échangé quelques mots de politesse, avec la plus complète indifférence ; d’ailleurs, à l’époque où j’habitais le Cerro de Pasco, je ne portais pas de barbe et j’avais les cheveux longs, au lieu qu’aujourd’hui je porte toute ma barbe et j’ai les cheveux coupés ras ; et puis, je vous le répète, il y a dix ans de cela !

— C’est juste. Malheureusement, ce n’est qu’une rencontre fortuite ; il nous sera impossible de retrouver cet homme ! Qui sait où il est maintenant ?

— Moi, seigneurie, fit-il avec un sourire je l’ai suivi de loin sans être aperçu de lui ; je l’ai vu entrer dans un tambò, où sont déposées ses marchandises. Il se fait appeler don Joaquim Muñoz ; il passe pour être un riche négociant de Mendoza ; il est arrivé à Talca depuis douze jours ; il s’occupe très-peu de ses marchandises ; il est presque toujours en courses à travers la ville et fait de longues promenades dans la campagne, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Il donne pour prétexte à ces promenades qu’il va offrir dans les chacras des échantillons de ses marchandises. Que pensez-vous de ces renseignements, capitaine ?

— Je les trouve si bons, mon brave ami, que je veux immédiatement les mettre à profit. Antoine, sellez les chevaux en double, nous partons.

— Cet homme fait comme nous, dit Ivon ; il est sur une piste ; laquelle ? voilà ce qu’il nous importe de savoir.

— Et ce que nous saurons bientôt ! dit vivement Olivier.

— Toutes les chances sont en ce moment pour nous, dit Fernan Nuñez, sachons les utiliser.

– Le fait est que nous engageons une rude partie, reprit Ivon.

— Bah ! dit Olivier en riant, nous avons eu affaire à des gaillards plus madrés que celui-ci ne saurait être, et nous les avons battus.

— C’est juste ! il ne s’agit que de jouer serré ; c’est ce que nous ferons.

— Les chevaux sont prêts, capitaine, dit Antoine.

— En selle ! cria Olivier.

Les quatre cavaliers quittèrent alors la clairière, et se dirigèrent vers Talca, où ils ne devaient pas tarder à arriver.