Par mer et par terre : le corsaire/X

CHAPITRE X.

COMMENT DOÑA DOLORÈS CONTRAIGNIT OLIVIER À RECONNAITRE SES TORTS.


M. Maraval se promenait sur le pont du Hasard ; il fumait son cigare, tout en causant à bâtons rompus avec Ivon Lebris, lorsqu’en jetant machinalement un regard par dessus la lisse, il aperçut les deux baleinières commandées par M. Mauclère, et qui faisaient force de rames pour regagner le navire.

— Dieu me pardonne, s’écria-t-il riant, voici votre deuxième lieutenant qui revient à bord avec tout un chargement de cotillons !

– C’est ma foi vrai ! dit Ivon après avoir regardé à son tour ; qu’est-ce que cela signifie ?

— Hum ! reprit le banquier toujours riant, M. Mauclère aura fait une prise d’une nouvelle espèce à bord du trois-mâts ; prise agréable sans doute, et, de peur qu’on ne la lui enlève, il a jugé convenable de la conduire ici afin de la mieux surveiller.

— Bon ! vous plaisantez. Mon matelot est à bord du trois-mâts, il n’aurait pas souffert une telle infraction à la discipline ; il y a quelque chose que nous ignorons, mais que nous saurons bientôt ; il est évident, pour moi, que ces femmes, quelles qu’elles soient, sont amenées ici par l’ordre d’Olivier lui-même.

— Je pense comme vous, mon cher Ivon ; du reste nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en tenir, car dans quelques instants elles seront à bord.

M. Maraval et Ivon Lebris s’approchèrent alors de la coupée.

En ce moment la baleinière accosta, et M. Mauclère, ôtant son chapeau, offrit respectueusement la main à l’une des dames pour l’aider à monter sur le navire.

Grande fut la surprise de M. Maraval lorsque, dans les trois personnes arrivant si à l’improviste à bord du Hasard, il reconnut don Diego Quiros de Ayala, doña Maria Quiros, sa femme, et doña Dolorès Quiros, leur fille.

Dans le premier moment, il se crut dupe d’une de ces ressemblances fortuites, comme parfois le hasard se plait à en produire ; mais bientôt force lui fut de se rendre à l’évidence, de s’avouer à lui-même qu’il ne se trompait pas, et, que c’étaient bien ses amis qui arrivaient.

— Pardieu ! murmura-t-il à part lui, voilà une singulière rencontre, et qui va désagréablement compliquer la situation de mon pauvre ami ! Pourquoi diable aussi est-il si malencontreusement amoureux d’elle ? N’a-t-il pas déjà assez de soucis ? Le ciel confonde l’amour et les amoureux !

Tout en grommelant ainsi entre ses dents, M. Maraval s’était approché avec empressement des nouveaux venus et leur avait adressé les plus sincères compliments.

Ivon Lebris, lui aussi, avait reconnu la famille Quiros ; il l’avait accueillie avec la plus grande courtoisie, et l’avait tout d’abord installée dans l’appartement même du capitaine, où il avait fait aussitôt servir des rafraîchissements.

Puis, ce devoir hospitalier rempli, le jeune officier laissa les amis de son matelot en compagnie de M. Maraval et retourna sur le pont, où sa présence était indispensable.

Nos quatre personnages eurent alors entre eux une conversation fort intéressante. Tout d’abord, ils se félicitèrent du hasard qui les réunissait une fois encore avant une séparation fort longue, selon toutes probabilités, sinon éternelle.

Bientôt, au balancement régulier du navire, M. Maraval reconnut que le corsaire avait éventé ses voiles et remis le cap en route en effet, presqu’au même instant, Olivier entra dans la cabine.

— Maintenant, me voici tout à vous, dit le jeune marin en tendant la main au señor Quiros ; laissez-moi vous répéter une fois encore combien je suis heureux de vous revoir après une aussi longue séparation.

— Que vous n’avez rien fait pour abréger, monsieur, mon grand ami, dit doña Dolorès en le menaçant de son doigt rose avec une de ces moues mutines qui la rendaient si ravissante.

— Ne me grondez pas, niña, reprit Olivier en souriant, c’est bien contre mon gré que je suis resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles.

Don Diego sourit avec bonhomie.

— À quoi bon vous excuser, mon ami, et vous préoccuper de ce qu’il plaît à cette taquine enfant de vous reprocher ? dit-il en souriant ; elle veut vous tourmenter ; nous vous aimons tous, et elle plus que nous encore peut-être ; elle a une singulière affection pour vous ; sans cesse elle nous parlait de son grand ami, ainsi qu’elle vous nomme.

— Oui, ajouta doña Maria en baisant tendrement le front de sa fille, cette folle enfant a une confiance si absolue en vous, mon cher don Carlos, que ce matin, lorsque les pirates se sont emparés de notre bâtiment, et que tous nous étions en proie à la plus vive terreur, elle seule à bord restait calme et souriante elle comptait sur vous, elle vous attendait.

— Et cela à tel point, ajouta don Diego, que, lorsqu’on nous a annoncé l’arrivée à bord du trois-mâts du capitaine à qui, après Dieu, nous devions notre délivrance, elle s’est écriée : « Ce capitaine ne peut être que don Carlos ; c’est lui qui nous a sauvés, j’en suis certaine, mon cœur me l’a dit ! »

— Eh bien ! me suis-je trompée ? s’écria-t-elle en riant pour cacher la vive émotion intérieure qui la poignait ; reconnaissez-vous maintenant que j’avais raison ?

— Il serait possible ! s’écria Olivier en pâlissant.

— C’est rigoureusement vrai, dit don Diego.

— C’est étrange ! murmura le jeune homme d’un air pensif.

— Doña Dolorès est sorcière, tout, simplement, dit en riant M. Maraval ; il n’y a pas à prétendre le contraire !

– Non, señor, je ne suis pas sorcière. Fi ! le vilain nom que vous me donnez là !

— Mais cette prévision singulière, pour ne pas l’appeler seconde vue, prouve…, dit M. Maraval pour la taquiner.

— Elle prouve, interrompit-elle vivement, que lorsque tout le monde oublie mon grand ami, moi je pense à lui et je me souviens : est-ce clair, cela, señor ?

— C’est limpide, señorita répondit M. Maraval en s’inclinant avec un bon sourire. Ainsi, ajouta-t-il pour changer la conversation, qui menaçait de se mettre sur un terrain brûlant, comment se fait-il, cher don Diego, que vous vous trouviez au nombre des passagers de la Yung-FRau ?

– En effet, dit Olivier, je vous croyais parti depuis longtemps sur un bâtiment français, d’après ce que m’avait rapporté don Jose notre ami commun ?

— Votre dernière lettre me l’avait fait supposer, reprit celui-ci ; est-ce que vous ne vous rendez pas au Callao ?

— Au contraire, c’est précisément parce que je me rends au Callao, que j’ai pris passage sur la Yung-Frau.

— Je n’y suis plus du tout.

— Voici l’histoire en quelques mots, c’est simple comme deux et deux font quatre. M’étant, en qualité d’Andorran, placé sous la protection française, c’eût été de ma part une grande faute de m’embarquer sur un bâtiment espagnol, qui peut-être n’aurait pas réussi à me conduire à bon port, et du premier coup m’aurait rendu suspect à peine débarqué au Callao ; j’entrai donc en France ; mais, excepté les contrebandiers et les corsaires, aucun bâtiment ne prend de fret pour ces parages lointains, où les questions commerciales ne sont pas encore nettement tranchées ; dans aucun port français je n’ai trouvé de bâtiment destiné soit pour le Chili, soit pour le Pérou, soit même pour Buenos-Ayres. Ce fut en lisant un journal qui traînait sur une table dans l’hôtel où j’étais descendu à Bordeaux, que je lus l’annonce alléchante suivante : « Le beau trois-mâts la Yung-Frau, de sept cents tonneaux, capitaine Jeansens, partira le 10 juin prochain de Hambourg pour le Callao, mers du Sud, avec escales à Rio-Janeiro, Buénos-Ayres et Valparaiso. Pour fret et passage, s’adresser à Hambourg à MM. Palmer, Belcomb et Cie, banquiers. Nous étions au 16 mai ; il me fallait traverser presque toute la France ; je n’avais pas un instant à perdre. Je mis le bienheureux journal dans ma poche, je fis mes préparatifs en toute hâte, et je partis pour Hambourg, où j’arrivai deux jours seulement avant celui désigné pour le départ ; il était temps : deux heures plus tard, je montais victorieusement sur le beau trois-mâts la Yung-Frau.

— Je vois que le hasard a joué un grand rôle dans toute cette affaire, dit Olivier.

— Le hasard est le pseudonyme de la Providence, mon grand ami ! c’est elle qui a tout fait, répondit en riant doña Dolorès.

— Je préfère cette intervention à celle du hasard, dit doña Maria.

— Et vous avez mille fois raison, señora, dit gaiement M. Maraval ; c’est une consolante et sainte croyance que celle qui nous place ainsi sous la surveillance immédiate de la Providence.

— Il n’en est pas moins vrai, s’écria Ivon Lebris qui était entré sur ces entrefaites, que cette fois le Hasard a joué le plus grand rôle dans toute cette affaire, puisque la question a été décidée par notre navire ! Sortez-vous de là, don Jose !

À cette singulière boutade du jeune homme, tous les assistants éclatèrent franchement de rire.

— Puisque vous êtes en train, cher don Diego, dit Olivier lorsque la gaieté fut un peu calmée terminez-nous, je vous prie, le récit de vos aventures.

— Je ne demande pas mieux ; d’ailleurs, le récit que vous demandez sera court. Le trois-mâts partit au jour dit. Il y avait à bord trente-cinq hommes d’équipage et douze passagers, tous d’excellentes familles, avec lesquels nous fîmes presque aussitôt connaissance ; nous étions, nous, sept personnes, trois maîtres et quatre domestiques, vieux serviteurs de notre maison, et que vous connaissez. Notre colonie flottante se composait donc de cinquante-quatre personnes, enfants et domestiques compris. Le capitaine Jeansens est un très-bon homme, peut-être l’est-il trop ; excellent marin et fort homme du meilleur monde, nous passions le temps fort agréablement à bord ; le vent était bon, le temps magnifique ; tout enfin nous présageait une excellente traversée. La seule ombre du tableau était le relâchement de la discipline : le capitaine Jeansens est trop faible ; il ne sait pas se faire obéir par son équipage. Les quarts se font un peu à la grâce de Dieu, surtout la nuit ; souvent il m’est arrivé de monter sur le pont vers une heure du matin : excepté l’homme à demi endormi à la barre et gouvernant Dieu sait comme, le pont était désert ; tous les hommes de quart dormaient étendus sous le gaillard d’avant et dans la chaloupe. Plusieurs fois, je me permis de faire, à ce sujet, des observations au capitaine, mais ce fut toujours en pure perte ; il m’écoutait, me promettait de remédier au mal, mais il ne prenait aucune mesure pour cela.

Ce matin, un peu avant le lever du soleil, nous fûmes abordés par le pirate ; la surprise fut complète déjà nous étions tous prisonniers, que nous ne nous rendions pas compte encore de ce qui se passait à bord ; le navire fut si lestement enlevé, que personne n’essaya de se défendre, et qu’il n’y eut ni morts ni blessés. Les pirates nous traitèrent avec une grande barbarie ; tout nous autorise à supposer qu’ils nous réservaient un sort plus affreux encore, si Dieu ne vous avait pas, mon cher capitaine, conduit si heureusement sur notre route, et permis que le pirate, complètement abusé par votre déguisement, n’eût si étourdiment donné tête baissée dans le piège tendu par vous.

— À trompeur, trompeur et demi ! dit en riant doña Dolorès ; je ne vous croyais pas capable d’inventer de telles ruses, mon grand ami !

— Probablement vous avez été dépouillés de tout ? demanda M. Maraval.

— Ils n’ont pas eu le temps de piller le navire ; ils se sont contentés, provisoirement, de nous garrotter et de nous bâillonner de la façon la plus cruelle ; mais d’après ce qu’ils se disaient entre eux, en ricanant, ils n’attendaient que la prise de votre navire pour se livrer à un pillage qui se serait terminé par une orgie horrible. Le capitaine de la Chimère avait l’intention de transporter ses richesses et son équipage sur le Hasard, son bâtiment commençant à être trop connu, et son signalement étant donné dans toutes les chancelleries ; ce changement opéré, la Chimère et la Yung-Frau se seraient rendues sur la côte d’Afrique ; les équipages et les passagers de tous les bâtiments capturés, réunis sur ces deux navires, vendus aux Bédouins, puis on aurait sabordé et coulé les deux navires ; quant aux femmes prisonnières, elles seraient devenues les victimes de ces misérables. Tels étaient, au dire des matelots, les projets atroces du capitaine des pirates, projets dont seul vous avez empêché l’exécution.

— Dieu lui fasse miséricorde ! dit Olivier ; c’était un atroce bandit, mais il a reçu le châtiment de ses crimes, et s’est fait tuer bravement sur le pont de son navire plutôt que de se rendre. De tout son équipage il ne reste plus que trente et quelques hommes, que je remettrai aux mains de la justice anglaise ; un compte sévère de leur conduite leur sera demandé ; que Dieu ait pitié de ceux-là, car les lois anglaises contre la piraterie sont impitoyables.

— Amen de tout mon cœur ! dit don Diego, ils méditaient de nous soumettre à d’horribles tortures morales et physiques ; mais à présent que je suis à l’abri de leur férocité, je ne demande pas leur mort.

— Quand arriverons-nous à Southampton ? demanda doña Maria.

— Demain peut-être, si le vent se maintient où il est ; après-demain certainement, à moins d’événements imprévus. J’ose espérer que vous accepterez l’hospitalité à mon bord, jusqu’à notre arrivée en Angleterre ?

— C’est le moins que nous puissions faire pour vous prouver notre reconnaissance, señor don Carlos, dit doña Dolorès en riant et devenant rose comme une grenade.

— Nous serons heureux, mon mari, ma fille et moi, de passer ces quelques heures en votre compagnie, ajouta doña Maria avec un charmant sourire.

— Voilà qui est convenu, dit gaiement Olivier ; je mets dès ce moment cet appartement à votre disposition vous êtes chez vous, señoras.

– Mais cet appartement est le vôtre ? objecta don Diego.

— Pardieu ! fit M. Maraval, c’est précisément pour cela qu’il vous l’offre.

— Je sais où me loger, dit Olivier ; ne vous occupez pas de moi.

La conversation se prolongea pendant quelques instants encore, puis le capitaine se leva et se rendit sur le pont, laissant à M. Maraval le soin d’entretenir la compagnie.

La journée s’écoula ainsi, sans incidents dignes de remarque.

Les trois bâtiments marchaient de conserve, à portée de fusil les uns des autres.

Vers dix heures du soir, après une charmante causerie, Olivier prit congé de ses hôtes pour la nuit, et les laissa libres de se livrer au repos ; lui et M. Maraval s’étaient fait pendre des cadres dans la cabine d’Ivon Lebris, et, comme cette cabine était grande et bien aménagée, ils s’y trouvaient assez à leur aise.

Vers une heure du matin, selon son habitude de chaque nuit, le capitaine monta sur le pont.

Il faisait une de ces magnifiques nuits qui font du mois de juin l’un des plus beaux mois de nos climats du Nord ; la lune descendait à l’horizon, mais ses rayons obliques imprimaient, par leur teinte d’un blanc bleuâtre, un charme indicible au paysage et mettaient un diamant à la pointe de chaque frange d’écume ; la brise était forte, mais très-maniable ; l’atmosphère, imprégnée des senteurs de la terre, était comme parfumée et dilatait vigoureusement les poumons.

Les personnes qui trouvent la mer monotone et l’accusent de manquer de pittoresque ne la connaissent ou ne la comprennent pas : la mer n’a point pendant dix minutes le même aspect ; il y a en elle quelque chose de puissant, de grandiose et d’incompréhensible qui saisit l’âme et, malgré soi, la porte à la rêverie ; elle possède un charme irrésistible, qui attire, séduit, enchaîne et la fait passionnément aimer, même dans sa fureur ; elle vit, elle sent, elle entend, elle souffre et se plaint ; elle parle au cœur du marin un langage que celui-ci comprend et qui l’unit à elle par un lien indissoluble. Un marin ne vit que sur la mer ; loin d’elle, il souffre ; s’il est contraint de la quitter, il ne s’en console pas, la nostalgie de la mer s’empare de lui et il ne tarde pas à mourir en la regrettant.

Tout était dans un ordre parfait à bord du Hasard ; il y avait deux gabiers à la barre ; l’officier de quart se tenait debout sur son banc et interrogeait l’horizon avec une lunette de nuit ; un contre-maître se promenait près du grand panneau ; deux pilotins étaient debout derrière l’habitacle.

Il y avait un factionnaire à l’arrière, un autre devant aux bossoirs ; les hommes de quart se promenaient à l’avant du grand mât, fumant leurs pipes et causant entre eux à voix basse.

Lorsque le capitaine parut sur le pont, l’officier de quart abandonna le banc sur lequel il était et passa sous le vent, cédant ainsi la place d’honneur à son chef ; les matelots firent de même, sans en avoir reçu l’ordre ; Olivier eût pu se croire seul, s’il n’eût aperçu dans l’obscurité devenue plus grande les énergiques silhouettes de ses braves matelots.

Olivier alluma un cigare et, tout en fumant, il commença à se promener lentement, la tête basse et les bras derrière le dos, plongé en apparence dans de sérieuses réflexions.

Cette promenade se prolongea pendant dix minutes ou un quart d’heure ; puis, tout à coup, le jeune homme s’arrêta sur le couronnement, jeta son cigare à la mer et, s’appuyant sur la lisse du couronnement, il se pencha en dehors et suivit d’un regard pensif, et probablement sans la voir, la houache du sillage creusé par le passage du navire.

Depuis quelques minutes, le capitaine demeurait dans cette position, peut-être sans en avoir conscience lui-même, lorsqu’un léger bruit se fit entendre, et une ombre blanche et svelte, glissant sur le pont comme un sylphe, vint s’appuyer près de lui, presque à le toucher…

Le capitaine était si complétement absorbé par ses pensées, qu’il ne s’aperçut pas de ce voisinage charmant ; mais cette inattention ou cette indifférence ne faisaient sans doute pas le compte de la blanche apparition, car une main mignonne se posa légèrement sur l’épaule du jeune homme, en même temps qu’une douce voix murmurait à son oreille, avec une fine pointe de raillerie :

— Est-ce que vous dormez, don Carlos ?

Le jeune homme tressaillit comme s’il avait reçu un choc électrique, et, se redressant subitement :

— Vous, Dolorès, vous ici à cette heure ? s’écria-t-il avec surprise.

— Oui, répondit-elle en souriant, moi ici, et à cette heure ! que trouvez-vous donc de surprenant à cela, mon grand ami ?

— Qui a pu vous faire sortir ainsi de votre chambre, niña ? Seriez-vous indisposée ?

— En effet, je souffre, répondit-elle ; mais rassurez-vous, cette souffrance est toute morale, et peut-être ne suis-je pas seule à souffrir, ajouta-t-elle en fixant sur le jeune homme un regard si acéré, qu’il se sentit brûlé au cœur…

— Mais pourquoi êtes-vous venue ainsi ?…

— Seule, me promener sur le pont de ce navire, interrompit-elle avec amertume, parce que la fièvre me dévore, que je ne pouvais plus tenir dans cette chambre étroite et si hermétiquement close, que j’éprouvais le besoin de respirer l’air frais de la nuit, et que je savais vous trouver ici.

— Vous saviez me trouver ici ? s’écria-t-il ; comment pouviez-vous savoir une chose qu’il y a une demi-heure à peine j’ignorais moi-même ?

La jeune fille eut un sourire angélique.

— Je savais vous rencontrer ici, reprit-elle avec mélancolie ; oui, don Carlos, parce qu’il existe entre vous et moi une affinité étrange, un lien mystérieux, une prescience inexplicable qui nous attache l’un à l’autre et fait que rien de ce qui vous arrive à vous, soit en bien, soit en mal, ne peut m’être inconnu ou étranger. Comment, lorsque les pirates surprirent notre navire, savais-je que ce serait à vous que nous devrions notre délivrance, et que vous étiez là, tout près de nous, pour nous sauver ?

— C’est vrai ! murmura-t-il.

— Vous en convenez, Carlos ; vous reconnaissez donc comme moi l’existence de cette mystérieuse attraction ? Je suis venue franchement et résolûment à vous, parce que, dans quelques heures peut-être, nous nous séparerons, et qu’une explication entre nous est indispensable.

— Dolorès ! s’écria-t-il en joignant les mains avec prière.

— Je sais tout ce que cette démarche a d’insolite et même d’inconvenant, aux yeux du monde, faite par une jeune fille de mon âge ; mais je ne suis pas dans une situation ordinaire vis-à-vis de vous, Carlos ; nous nous connaissons depuis longtemps déjà, quoique je sois encore bien jeune, et toujours nous nous sommes rencontrés dans des situations exceptionnelles ; aujourd’hui notre position à tous deux doit enfin s’éclaircir, être nettement posée. Je sais tout, Carlos ; dès la première seconde, lorsque la première fois votre regard s’est choqué avec le mien, j’ai deviné l’amour profond, irrésistible que je vous inspirais, et la passion qui gonflait votre cœur ; j’étais une enfant alors, je m’ignorais moi-même, et pourtant tout mon être s’élança vers vous, parce que tout le vôtre s’élançait vers moi ; cela eut la durée d’un éclair, nos âmes se fondirent en une seule ; tout fut dit ; je vous appartenais comme vous m’apparteniez déjà ; je vous aimais sans le savoir ni le comprendre ; j’étais tout pour vous, comme vous étiez tout pour moi ; votre pensée ne me quitta plus, comme la mienne demeura dès lors constamment avec vous !

– Dolorès ! Dolorès ! murmura le jeune homme d’une voix brisée, vos paroles m’entrent dans le cœur comme un fer rouge ! Vous me faites horriblement souffrir vous me réduisez au désespoir. Pourquoi me parler ainsi ? pourquoi exciter encore ce feu qui me dévore, et, quand depuis si longtemps je combats contre moi-même, me prouver si cruellement que tous mes efforts sont vains, hélas ! et que cet amour fatal, que j’essaie d’arracher de mon cœur, ne finira qu’avec ma vie !

— Ah ! vous l’avouez enfin, Carlos ! vous m’aimez comme je vous aime ! Croyez-vous que j’aie été un seul instant dupe de votre feinte froideur ? J’ai suivi toutes vos luttes, j’ai souffert de toutes vos douleurs ; j’ai compris ces combats que vous livriez à vous-même, et je vous admirais ! Mon amour pour vous aurait grandi encore, si cela eût été possible ! Votre conduite envers moi n’a pas cessé un seul jour d’être celle d’un homme d’honneur et de cœur ; placés si loin l’un de l’autre sur les échelons de l’échelle sociale, moi si riche, si belle, si enviée ; vous si pauvre, si petit, si isolé dans ce monde qui vous rejette, et auquel vous vous imposez quand même par la puissance de votre volonté et la grandeur de votre caractère. Vous avez essayé d’être mon ange gardien, désespérant d’atteindre jamais jusqu’à moi ! Vous m’avez aimée comme aiment les âmes d’élite, avec abnégation et sans espoir !

— Hélas ! murmura le jeune homme avec un frémissement douloureux.

— Vous n’osiez pas vous ne vouliez pas venir vers moi ; chaque fois que la Providence nous mettait en présence, votre première pensée était de fuir, non pas pour m’oublier, cela vous est impossible, mais pour me cacher votre amour ; souffrir en silence, et me laisser libre de donner, si je le voulais, mon cœur à un autre !

— Mon Dieu ! tout cela n’est que trop vrai !… j’avais peur !… peur de moi-même, hélas !

Elle sourit doucement, et, lui posant la main sur l’épaule :

— Je savais tout cela, dit-elle de sa voix douce et harmonieuse comme un chant d’oiseau ; ne vous ai-je pas dit que je lisais dans votre cœur comme dans un livre ? que toutes vos pensées m’étaient connues ; ce que vous ne vouliez ni n’osiez faire, c’était à moi de le tenter ; cette distance qui nous sépare, c’était à moi de la franchir ! Voilà pourquoi, Carlos, je suis près de vous en ce moment ; voilà pourquoi je vous répète : Plus d’équivoque, plus d’hésitations ni de craintes entre nous !

— Oui, vous avez raison, Dolorès, je vous aime plus que tout au monde, répondit-il d’une voix tremblante ; vous êtes mon premier et vous serez mon dernier amour : on n’aime pas deux fois dans la vie avec cette force et cette puissance ; tous les autres amours viennent de la tête, le premier sort du cœur. Ce que vous faites pour moi est noble et grand, Dolorès, et me relève à mes propres yeux, en me prouvant que je suis véritablement digne de vous ; mais, hélas ! dois-je, puis-je accepter cet immense dévouement ? Le malheur rend défiant, Dolorès, et j’ai beaucoup souffert ; je souffre beaucoup en vous parlant ainsi, car c’est ma vie, plus que ma vie que je brise à jamais ! Mais, vous l’avez dit vous-même, vous êtes jeune, vous êtes belle, trop belle peut-être ! vous êtes riche ! m’est-il permis de vous laisser accomplir un si grand sacrifice, de vous condamner au malheur ?

— Pas un mot de plus, Carlos ; le malheur serait pour moi de ne pas être comprise par vous ; de vous voir vous obstiner plus longtemps dans une abnégation au-dessus de vos forces et de votre courage. M’aimez-vous ?

— Ah ! fit-il avec un accent navré, vous en doutez donc ?

— Non, reprit-elle avec passion, non, je n’en doute pas, et comme preuve, voici ma main ; dès ce moment nous sommes fiancés, Carlos ; quoi qu’il advienne, rien désormais ne nous séparera. Dans un an, venez à Lima, je vous attendrai ; vous me retrouverez telle que vous me voyez aujourd’hui.

— Oh ! ce serait trop de bonheur ! s’écria-t-il en se laissant enfin aller à la joie dont son cœur était inondé.

— Vous demanderez hardiment ma main à mon père, il vous l’accordera.

Elle se pencha alors vers lui et posa chastement ses lèvres sur son front.

— Voici mon premier baiser, c’est celui de nos fiançailles, dit-elle en lui tendant son front charmant, sur lequel il appuya ses lèvres ; rien ne pourra nous désunir ; prenez ce reliquaire, il me fut passé au cou par ma mère le jour de ma naissance ; il vous parlera de moi quand je ne serai plus là !

– Merci, ma Dolorès chérie, voici mon anneau de fiançailles, il est humble comme moi, murmura-t-il en lui présentant un simple anneau d’or qu’il portait au petit doigt de la main gauche.

– Il n’en aura que plus de prix à mes yeux, répondit-elle lorsque le jeune homme lui eut mis l’anneau à l’un des doigts de sa main mignonne ; et maintenant, au revoir, dans un an !

— Dans un an, jour pour jour, je serai à Lima, je vous le jure ! dit-il avec énergie.

— Je retiens votre parole ! Bonne nuit, Carlos ; nous sommes heureux, nous emportons chacun l’espoir dans notre cœur. Carlos, je serai à vous ou à Dieu !

Après avoir prononcé ces derniers mots, la jeune fille s’envola légère comme un oiseau, laissant Olivier à demi fou de joie et de bonheur.

Au lever du soleil, la vigie signala la terre ; deux heures plus tard, après avoir doublé l’île de Wight, le Hasard entra dans la rivière de Southampton, donna dans le port, et vint mouiller en face de la douane ; la Chimère et la Yung-Frau avaient mouillé à sa droite et à sa gauche.

Aussitôt après la visite de la douane, le capitaine Olivier descendit à terre, et, après s’être fait indiquer la demeure du consul colombien, il se rendit tout droit chez lui. Le consul reçut fort bien le capitaine, écouta son rapport avec une joie évidente, et, le faisant monter dans sa voiture, il le conduisit tout droit chez le lord lieutenant du comté.

Deux heures plus tard, les faits étaient connus dans toute la ville, les pirates débarqués et livrés à la justice anglaise ; le capitaine Olivier Madray devenait le lion de la riche cité.

L’enthousiasme était au comble, le courage et la loyauté du jeune capitaine portés aux nues ; les autorités de la ville l’avaient chaleureusement remercié et félicité de sa conduite et du service éminent qu’il avait rendu au commerce anglais en délivrant les mers du Nord du bandit qui depuis longtemps en était la terreur et que personne n’avait réussi à vaincre.

Il n’aurait tenu qu’à Olivier de passer son temps en fêtes continuelles ; de toutes parts il lui arrivait des invitations, l’engouement était général ; mais le capitaine préféra faire ses affaires.

Une commission fut nommée ; les capitaines et les passagers dépouillés par le pirate retrouvèrent, à peu de chose près la totalité de ce qui leur avait été volé ; le reste du chargement de la Chimère, et le bâtiment lui-même, demeurèrent la propriété du corsaire et de son équipage cela était de droit.

Le surlendemain de l’arrivée du Hasard eut lieu une cérémonie imposante : les trois corsaires tués pendant le combat contre la Chimère furent enterrés dans le cimetière catholique.

Les autorités anglaises se firent représenter à cette cérémonie, où elles envoyèrent un détachement de soldats de marine. La ville presque tout entière tint à honneur de se joindre au convoi des trois pauvres matelots, qui furent ainsi accompagnés à leur dernière demeure par plusieurs milliers de personnes.

Deux jours plus tard, la Yung-Frau mit à la voile pour continuer son voyage ; les adieux de la famille Quiros et d’Olivier furent touchants.

Depuis leur explication décisive pendant la nuit qui avait précédé l’arrivée à Southampton, Olivier et Dolorès s’étaient peu vus et n’avaient échangé que quelques paroles banales.

Au moment de leur séparation, doña Dolorès porta sa main à sa bouche, baisa l’anneau que lui avait donné Olivier, et, lui tendant ensuite cette main toute frémissante encore :

— À Lima, dans un an, murmura-t-elle.

— Dans un an, répondit Olivier en touchant la main mignonne de ses lèvres.

— Ce fut tout.

Le navire partit.

Au moment où il allait disparaître à l’horizon, Olivier aperçut avec sa lorgnette un mouchoir blanc flottant légèrement à l’arrière du trois-mâts c’était l’adieu suprême de la jeune fille.

Le jeune capitaine soupira et se retira dans sa cabine, où il demeura enfermé pendant plusieurs heures.

Il était seul désormais ; M. Maraval, appelé à Londres par ses affaires, l’avait quitté la veille au soir.

Les prises et leurs chargements s’étaient vendus dans d’excellentes conditions ; il en fut de même pour la Chimère et son contenu ; les corsaires eurent à toucher des parts de prises qui, pour chacun d’eux, étaient une véritable fortune.

Chose extraordinaire, ces braves matelots, d’après les conseils d’Olivier, au lieu de gaspiller leur argent en orgies, chargèrent le consul de le faire passer en France à leurs familles, avec ordre d’acheter des terres.

Le Hasard ne demeura que trois semaines à Southampton ; après avoir pris congé des autorités anglaises et s’être chargé de dépêches pour le gouvernement colombien, le capitaine Olivier appareilla un beau matin et mit le cap sur Buenos-Ayres.

Olivier allait croiser sur les côtes américaines.

Nous ajouterons, pour mémoire, que les trente-cinq pirates faits prisonniers par le Hasard et livrés à la justice anglaise avaient été immédiatement jugés, condamnés et pendus, tout cela dans l’espace de quarante-huit heures.

Dans certains cas, pas toujours, la justice anglaise est la plus expéditive du monde entier.