Par mer et par terre : le corsaire/IX

CHAPITRE IX.

COMMENT ON RENCONTRE SES AMIS AU MOMENT OÙ ON Y SONGE LE MOINS.


Ces vingt hommes, parmi lesquels se trouvaient deux officiers, composaient l’équipage de prise mis par le pirate sur le trois-mâts, après s’en être emparé.

Maître Caïman ne s’était trompé qu’à demi en supposant ce navire espagnol ; en effet, il avait été construit sur les chantiers si longtemps célèbres du Ferrol, le premier port de construction de l’Espagne ; après avoir fait deux ou trois voyages aux Indes orientales, le trois-mâts avait été acheté par un armateur de la ville hanséatique de Hambourg, et dénationalisé pour naviguer sous le pavillon de la Hanse.

La Chimère, depuis douze jours qu’elle avait audacieusement établi sa croisière à l’entrée de la Manche, s’était emparée de huit bâtiments, anglais, français, danois et russes. Ces navires, après avoir été pillés, avaient été sabordés et coulés.

Les équipages de ces navires avaient été, depuis deux ou trois heures, transportés à bord du trois-mâts que la Chimère avait enlevé par surprise, un peu avant le lever du soleil, ce jour même ; les prisonniers avaient été mis aux fers, ainsi que l’équipage de la nouvelle prise, en attendant que le capitaine pirate eût décidé de leur sort.

D’après les aveux du capitaine de prise capturé par le corsaire pendant qu’il essayait de fuir dans un canot, il ne fallait pas attribuer à un sentiment quelconque d’humanité l’apparente clémence du capitaine pirate envers ses prisonniers. Ce pirate n’était pas seulement un scélérat complet, c’était encore et surtout un homme pratique.

Voici comment il procédait :

Lorsque ses déprédations lui avaient produit un nombre assez considérable de prisonniers, et que ces prisonniers commençaient à le gêner, il les réunissait tous sur un même navire et après les avoir solidement garrottés, afin d’éviter toute velléité de révolte, il mettait le cap sur la côte d’Afrique, et, arrivé à Fez ou dans tout autre port barbaresque, il vendait lesdits prisonniers comme esclaves aux Arabes, ce qui lui rapportait un bien autre bénéfice que de les tuer ; puis il recommençait une nouvelle croisière.

Le pirate avait donc fait transporter ses prisonniers sur le trois-mâts, tout simplement parce que le soir même il comptait partir avec eux pour l’Afrique, où il espérait les vendre.

Ce projet était d’autant plus odieux, que parmi ces malheureux se trouvaient des femmes et des enfants, passagers sur les bâtiments capturés.

Ces renseignements obtenus, le capitaine Olivier mit aussitôt le cap sur la Yung-Frau, tel était le nom du trois-mâts.

Les matelots du Hasard étaient radieux : l’enlèvement mains sur mains du pirate, comme ils disaient, était pour eux une excellente aubaine ; si cela continuait ainsi, ils étaient en passe de devenir tous millionnaires ; aussi ils élevaient aux nues l’habileté et surtout le courage de leur capitaine ; ils le connaissaient maintenant ; ils savaient ce dont il était capable, et ils étaient heureux de servir sous un tel chef.

Le premier soin du capitaine, après avoir fait ensevelir et déposer les morts dans une chapelle ardente, en attendant leur inhumation dans le cimetière catholique de Southampton, fut de rendre visite aux blessés couchés à l’avant, dans l’hôpital.

Là, il fut reçut par le major Arrault, son aide, et ses infirmiers. Olivier s’assura que les blessures de ces braves gens étaient légères, que dans quelques jours ils seraient en état de reprendre leur service ; puis il se retira après leur avoir adressé quelques mots de consolation, ce qui porta au comble la joie des dignes marins, Bretons pour la plupart, fort religieux, et que la pensée de faire reposer en terre sainte leurs camarades morts avait remplis de reconnaissance pour leur capitaine.

Ce devoir accompli, tandis que Lebris et maître Caïman faisaient tout rétablir à bord dans son état primitif, Olivier se retira dans sa cabine, afin de faire disparaitre, en changeant de vêtements, les traces sanglantes laissées par le combat sur sa personne.

Dix minutes plus tard, il remonta sur le pont, où il rencontra M. Maraval, causant, le cigare aux lèvres, avec notre ami Ivon Lebris.

Les deux hommes se frottaient joyeusement les mains.

— Eh bien ! quoi de nouveau ? leur demanda Olivier d’un ton de bonne humeur.

— Ah ! ah ! vous voilà, grand vainqueur ? lui dit en riant M. Maraval. Caramba ! comme vous en décousez ! c’est affaire à vous, mon ami ; vous nagez dans le feu comme une salamandre, vous semblez avoir une vocation toute particulière pour tuer des pirates.

— Mais, répondit Olivier sur le même ton, il me semble que vous allez pas mal, vous aussi, mon ami, pour quelqu’un qui n’en fait pas son métier ?

— Oh ! moi, j’étais là simplement en amateur, répondit-il toujours riant ; je faisais de mon mieux.

– Vous alliez très-bien, sur ma foi ! Je vous ai constamment vu à mes côtés pendant la bataille.

— Dame vous savez, une fois qu’on y est, on finit par faire comme les autres.

— Vous pouvez vous flatter maintenant d’avoir vu un combat naval.

— Je suis très-content d’avoir vu cela ; c’est fort intéressant, fort pittoresque ; mais maintenant que ma curiosité est satisfaite, je m’en tiendrai là : on ne doit abuser de rien, même des meilleures choses.

Les trois hommes se mirent à rire.

— Nous n’avons pas d’avaries, Ivon ? demanda le capitaine.

— Non, matelot ; quelques manœuvres courantes coupées, voilà tout ; l’attaque a été trop brusque, et l’affaire trop vivement menée, pour que les bandits aient eu le temps de nous faire du mal.

— Quelles sont vos intentions à propos des misérables dont vous vous êtes emparé ?

— Nous sommes trop près des côtes pour qu’il me soit permis de leur infliger moi-même le châtiment qu’ils ont si bien mérité, quoique je n’encourrais aucuns reproches si je jugeais à propos de disposer d’eux : je suis maître à mon bord, et je les ai pris en flagrant délit ; mais je préfère ne pas assumer sur moi une responsabilité toujours pénible. Tuer ses ennemis en combattant, rien de plus simple : on se défend, on tue pour ne pas être tué ; mais tuer de sang-froid, tranquillement, c’est ce dont je ne me sens pas capable, cela me répugne.

— À la bonne heure ! mon ami, je vous approuve mais alors…

— À notre arrivée à Southampton, je mettrai ces misérables entre les mains de la justice anglaise.

— Fort bien ; à quoi supposez-vous qu’ils seront condamnés ?

— Oh ! leur affaire est claire : ils seront jugés, condamnés et pendus dans les vingt quatre heures.

— Comment ! pendus ainsi, dans les vingt-quatre heures ?

— Mon Dieu oui, mon ami. John Bull ne plaisante pas avec les pirates ; il se prétend le seul maître sur l’Océan ; il ne souffre aucune concurrence, d’où qu’elle vienne, ajouta-t-il en riant.

— Voici la goëlette ! s’écria Ivon ; pardieu ! maître Lebègue n’a pas perdu de temps, sur ma foi ! Pourtant il y avait une rude besogne pour la remettre en état.

— Maître Lebègue est un vrai matelot, dit Olivier tout en examinant la goélette, il n’y a rien à critiquer ; les mâts de fortune sont installés selon toutes les règles. Le diable m’emporte si la goëlette ainsi gréée n’est pas en état de traverser tout l’Atlantique !

— C’est admirablement établi, dit Ivon ; marche-t-elle la gaillarde ! elle est presque dans notre sillage ; c’est un joli morceau de bois : ces démons de pirates savent choisir ce qu’il leur faut !

— Ils ressemblent en cela aux corsaires, dit en riant M. Maraval : le Hasard est un assez beau bâtiment, lui aussi !

— C’est un véritable joyau ! ce qui n’empêche pas cette goëlette d’être très-bien accastillée.

— Mettez sur le mât, monsieur ! dit le capitaine à l’officier de quart.

Le sifflet de maître Caïman appela aussitôt les hommes de quart à la manœuvre.

Le Hasard devint aussitôt immobile.

Le capitaine se promenait sur le pont d’un air pensif.

Vingt minutes s’écoulèrent, après lesquelles on aperçut, à une courte distance, la goëlette qui s’avançait majestueusement.

Arrivée à portée de voix, elle mit en panne.

— Capitaine, la goëlette est sous le vent ; elle attend les ordres ? dit maître Caïman.

— C’est bien, répondit Olivier.

Il se dirigea vers son banc de quart, sur lequel il monta.

— Ohé de la Chimère ! cria-t-il.

— Holà ! répondit maître Lebègue en saluant respectueusement son chef.

– Avez-vous de grosses avaries à bord ?

– Les lisses et les préceintes ont beaucoup souffert par notre première décharge, capitaine ; le gaillard d’arrière est très-maltraité ; mais tout cela n’est rien ; la coque est intacte ; le gréement est haché ; j’ai dû installer la mâture en pagaie, comme vous le voyez.

— Votre installation est un chef-d’œuvre, maître Lebègue ; vous vous êtes très-bien tiré de ce travail difficile. Ainsi le navire est bon et peut atteindre le port ?

– Même par un gros temps, capitaine, j’en ferais mon affaire ; ce serait un meurtre de l’abandonner.

— Très-bien. Je compte sur vous ; d’ailleurs, nous naviguerons de conserve et la côte est proche ; nous n’avons donc rien à redouter. Avez-vous trouvé des pirates vivants à bord ?

— Une quinzaine, capitaine, à demi morts de peur ; ils sont aux fers dans la cale.

— Tenez-les prêts à embarquer, je vais les envoyer prendre ; et, se tournant vers l’officier de quart : Vous avez entendu, monsieur ? lui dit-il.

— Oui, capitaine, répondit l’officier en saluant.

Une baleinière fut aussitôt mise à la mer et dirigea vers la goëlette.

Le capitaine Olivier continua :

— Avez-vous trouvé des papiers ?

– Je n’ai pas voulu, sans votre autorisation, capitaine, visiter la cabine du capitaine pirate ; j’ai fermé à clé les meubles et la porte.

— Vous avez eu raison d’agir ainsi ; le navire est-il richement chargé ?

— C’est une mine d’or, capitaine ! s’écria-t-il avec enthousiasme.

Un frisson de joie parcourut les rangs des matelots rassemblés sur les passavants, et qui écoutaient attentivement cette conversation, faite à travers l’espace.

— C’est bien, maître, répondit Olivier ; continuez à vous tenir dans mon sillage.

— Oui, capitaine.

La baleinière revenait à bord, amenant les prisonniers ; ceux-ci furent mis aux fers auprès de leurs anciens compagnons ; puis, l’embarcation hissée sur ses pistolets, le Hasard éventa ses voiles et reprit sa marche, suivi à demi-portée de canon par la Chimère.

Nous avons dit que le capitaine Olivier avait expédié deux baleinières portant trente hommes armés, commandés par M. Mauclère, le deuxième lieutenant du Hasard, avec ordre de s’assurer du trois-mâts la Yung-Frau.

Cet ordre avait été ponctuellement exécuté ; M. Mauclère, bien que jeune d’âge, était déjà un vieux marin, sachant sur le bout du doigt ce qu’il avait à faire.

Il s’approcha avec prudence du navire suspect, gouvernant de façon à ne s’exposer que le moins possible aux boulets et aux balles qu’on tenterait de lui adresser : le trois-mâts portait six petits canons, dont on voyait les gueules s’avancer menaçantes en dehors des sabords percés sur la lisse du pont.

Les deux baleinières se séparèrent et manœuvrèrent de manière à accoster le navire à la fois par tribord et par bâbord.

Mais bientôt M. Mauclère s’aperçut que le trois-mâts embardait considérablement d’un bord sur l’autre, puis roulait sur lui-même, ses voiles faséiaient ; en somme, il semblait ne pas gouverner du tout, car parfois toutes ses voiles étaient masquées.

La situation du navire devenait critique ; sa mâture menaçait de se rompre, dans un coup de tangage qui ferait masquer en grand toute la voilure : il fallait monter à bord au plus vite, afin d’éviter un irréparable malheur, car il était évident que le navire était abandonné, ou que, pour des raisons inconnues, on le laissait sans direction.

Les baleinières firent le tour du navire ; elles hélèrent l’équipage, sans qu’il leur fût répondu, et elles s’assurèrent avec dépit qu’il ne pendait aucun bout de corde auquel on put s’accrocher pour se ranger le long des flancs du navire et monter à bord.

M. Mauclère se mordait les lèvres avec une colère sourde, et se demandait comment il parviendrait à s’élancer sur le pont de cet inabordable bâtiment, lorsque tout à coup il se frappa joyeusement le front en s’écriant :

– J’ai trouvé !

Le digne marin, comme tous les frères de la côte de cette époque, avait eu une existence assez aventureuse, et avait fait à peu près toutes les navigations, même les plus excentriques ; entre autres, il avait été baleinier et pêcheur de veaux marins ; le moyen qui lui revint subitement à la pensée, et qu’il mit aussitôt à exécution, se rattachait à ces deux derniers métiers : il s’agissait simplement, pour lui, de harponner le trois-mâts, comme jadis il harponnait les baleines.

À la vérité, le harpon manquait, mais il y avait une gaffe ; le lieutenant Mauclère s’en empara, l’amarra solidement à un bout de filin gros comme le petit doigt, tordu en neuf, serré et d’environ vingt brasses, servant à amarrer la pirogue à terre ; cela fait, il passa à l’avant de la légère embarcation, se laissa dériver jusqu’à ce que le navire l’eût laissé en arrière, puis, brandissant sa gaffe, il la lança avec force dans les porte-haubans du mât d’artimon.

Le coup fut bien mesuré et dirigé avec une précision telle, que la gaffe fila tout droit entre les porte-haubans et la muraille du navire, et vint au delà retomber à la mer, où elle fut facilement saisie et ramenée à bord de la baleinière, au moyen d’un long croc ; le reste ne fut plus qu’un jeu d’enfants la gaffe démarrée, quatre ou cinq matelots se pomoyèrent sur le bout du filin, grimpèrent dans les porte-haubans, et de là sautèrent sur le pont, qu’ils trouvèrent complétement désert.

Le premier soin du lieutenant fut de mettre un homme à la barre, puis des amarres furent lancées aux deux baleinières, dont les équipages furent à bord en un instant.

Bien que le pont de la Yung-Frau fût désert, tout y était dans un ordre parfait ; on n’apercevait aucune trace de lutte ; cependant les panneaux étaient fermés ; quand on essaya de les ouvrir, on s’aperçut qu’ils étaient cloués.

Les matelots s’armèrent de pinces et de leviers en quelques minutes les clous furent arrachés et les panneaux ouverts.

Le lieutenant se pencha aussitôt sur le longis du panneau de l’arrière, un pistolet armé dans chaque main, et il cria d’une voix forte :

— Holà ! y a-t-il quelqu’un en bas ? Nous sommes en force ; répondez, ou nous faisons feu !

Des cris confus, ressemblant à des lamentations et à des prières, s’élevèrent alors des profondeurs du navire.

— Ah ! dit le lieutenant en se grattant la tête, qu’avons-nous donc là ? il faut voir !

Et, après avoir donné la route au timonier, et laissé sept ou huit hommes sur le pont, afin de veiller à la manœuvre en cas de besoin, le lieutenant se mit résolûment à la tête des autres et descendit dans l’entrepont.

Là un spectacle étrange et véritablement navrant s’offrit à ses regards : à tribord et à bâbord, étendus sur le plancher, les uns auprès des autres, se trouvaient une centaine d’hommes, étroitement garrottés et bâillonnés ; sur l’avant et sur l’arrière, plusieurs femmes et enfants étaient étendus dans des conditions aussi barbares ; seuls quelques enfants, de sept à huit ans, n’avaient pas été bâillonnés, bien qu’ils fussent aussi cruellement garrottés : peut-être leurs bourreaux, pressés de s’échapper, n’avaient-ils pas eu le temps de leur appliquer les bâillons ; tous les prisonniers, sans exception, avaient en sus les fers aux pieds.

C’étaient les enfants qui avaient crié et appelé au secours !

Le lieutenant se hâta de rendre la liberté à ces malheureux ; la plupart, surtout les femmes, avaient perdu connaissance faute d’air ; deux femmes et un homme étaient presque étouffés ; on eut beaucoup de peine à les rappeler à la vie.

Les liens avaient été si cruellement serrés, qu’il s’écoula un laps de temps considérable avant que ces infortunés pussent reprendre complétement possession d’eux-mêmes, ou seulement se remettre et se tenir debout.

Cependant, grâce aux soins intelligents et affectueux de l’officier corsaire, ils reprirent enfin assez de forces pour exprimer leur reconnaissance à leurs généreux libérateurs.

Ceux-ci éprouvaient une joie sincère de voir les bons résultats de leurs soins.

– Messieurs, dit le lieutenant lorsque les ex-prisonniers furent en état de le comprendre, vous êtes libres ; grâce à Dieu, nous nous sommes emparés du bâtiment du pirate ; je prie le capitaine de ce navire de se faire connaître.

C’est moi, monsieur, répondit un homme d’une cinquantaine d’années et aux traits affables, en saluant.

– Veuillez, je vous prie, monsieur, reprendre avec votre équipage la direction de votre navire. Nous nous rendons à Southampton, où probablement vos dépositions seront nécessaires. Je prie les capitaines ici présents de prêter leur concours à leur collègue. Du reste, mon capitaine ne tardera pas à venir à bord de ce navire il vous fera connaître lui-même ses intentions amicales. En attendant, j’engage les dames à se retirer dans les cabines, qui toutes sont à leur disposition, pour se reposer de si cruelles souffrances et reprendre des forces. Capitaine, ajouta-t-il en s’adressant au commandant du trois-mâts, ces soins hospitaliers vous regardent.

— Les rafraîchissements, dont nous avons tous besoin, vont être immédiatement servis dans la grand’chambre, répondit le capitaine.

Cet officier, fort digne homme et excellent marin, se nommait Pierre Jeansens.

Le lieutenant Mauclère remonta sur le pont, où, excepté les dames et les enfants, presque tous les marins et les passagers s’empressèrent de le suivre.

Le capitaine Jeansens ne se sentait pas de joie d’avoir si providentiellement recouvré son navire, quand il s’attendait à chaque instant à être mis à mort par les pirates par lesquels il s’était si malencontreusement laissé prendre.

Les matelots de la Yung-Frau avaient gaiement repris leur service ; l’équipage se composait de trente-cinq hommes, tout compris. Les rafraîchissements promis furent préparés en un instant, et les prisonniers, à demi mourants de faim pour la plupart, se mirent activement à réparer leurs forces.

Le capitaine Jeansens, laissant à son second le soin de faire les honneurs de la grand’chambre, était resté près du lieutenant du corsaire, qu’il accablait de questions, auxquelles celui-ci satisfaisait avec la plus grande obligeance.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, le trois-mâts avait été surpris par les pirates un peu avant le lever du soleil, pendant le sommeil de l’équipage ; celui-ci, supposant n’avoir rien à redouter dans des parages aussi fréquentés, se gardait mal, ou, pour être vrai, ne se gardait pas du tout.

Aussitôt le bâtiment capturé, équipage et passagers garrottés, bâillonnés et mis aux fers, les pirates avaient fait transporter à bord soixante-dix ou quatre-vingts prisonniers qui encombraient son navire et le gênaient fort. Ces prisonniers avaient été étendus dans le faux-pont, puis, quelques heures plus tard, il y avait eu un grand remue-ménage à bord ; on avait entendu des coups de canon, puis les panneaux avaient été cloués ; tout bruit avait cessé à bord, et les malheureux prisonniers étaient demeurés abandonnés, en proie à la plus horrible anxiété et sans avoir même la faculté de se communiquer leurs craintes ou leurs espérances.

Quand ils avaient entendu déclouer les panneaux, ils s’étaient sentis saisis de peur, supposant que leurs bourreaux, mettant leurs menaces à exécution, venaient les massacrer.

La situation des dames surtout était affreuse : par quelques mots échappés aux pirates, et les regards que ces misérables jetaient sur elles, les infortunées se voyaient destinées à devenir la proie des bandits, et ainsi menacées d’un supplice cent fois plus affreux que la mort.

En ce moment un signal apparut à la pomme du grand mât du Hasard.

— Faites mettre sur le mât, dit M. Mauclère au capitaine Jeansens, mon capitaine se propose de venir à votre bord.

Le capitaine fit aussitôt carguer la grand’voile, brasser le grand hunier au vent en mettant la barre dessous et carguant la misaine.

Cette manœuvre exécutée, on attendit ; bientôt on vit une baleinière se détacher du brick-goëlette et se diriger vers le trois-mâts.

Le capitaine Jeansens se hâta de donner les ordres nécessaires pour que le commandant du corsaire fût reçu à bord avec tous les honneurs dus à son grade.

Aussitôt que les prisonniers, si miraculeusement sauvés, apprirent l’arrivée prochaine du capitaine corsaire à bord du trois-mâts, ils se hâtèrent de monter sur le pont ; les dames surtout s’empressèrent d’accourir ; parmi ces dames, il y en avait deux, la mère et la fille que nous présenterons au lecteur.

La mère était une femme de trente-trois ans au plus, mais elle en paraissait à peine vingt-cinq ; elle était de taille moyenne, admirablement faite, belle de cette beauté suave, pour ainsi dire éthérée, particulière aux Limeniennes, qui passent avec raison pour être à la fois les femmes les plus adorablement belles, les plus séduisantes, les plus spirituelles et en même temps les plus coquettes du monde entier ce sont, en un mot, les Parisiennes de l’Amérique.

Sa fille avait à peine quinze ans ; c’était le portrait vivant de sa mère, mais plus jeune, et par conséquent plus merveilleusement beau et séduisant les mots nous manquent pour exprimer cette morbidezza enchanteresse qui s’exhalait de toute son adorable personne ; c’était une de ces créations féeriques, défiant toute description, comme en enfantent parfois les songes radieux du hachich et de l’opium et qui semblent ne pouvoir appartenir à la terre.

Près de ces deux dames se tenait un homme d’une quarantaine d’années, très-beau, lui aussi, mais dont les traits intelligents, tout en ayant une expression essentiellement sympathique, étaient légèrement froids et même hautains.

Ce personnage était le mari de la plus âgée des deux dames, et le père de la plus jeune.

Ces trois personnes se tenaient un peu en arrière des autres passagers ; elles formaient un groupe charmant, séparé des autres par une distance de trois ou quatre pas au plus.

Au moment où la baleinière débordait du Hasard, la jeune fille, gracieusement appuyée sur le bras de sa mère, lui disait d’une voix douce et harmonieuse, dont l’accent semblait une caresse :

— Tu verras, mamita chérie, que je t’ai dit vrai, et que mes pressentiments ne m’ont pas trompée.

— Chère folle ! répondit la mère en la baisant au front, il est bien loin en ce moment, sans doute ! Tu ne penses qu’à lui !

— Parce qu’il est notre ange gardien, que chaque fois qu’il nous apparaît, c’est pour nous préserver d’un malheur.

— Je suis fâchée, Dolorès, de te voir des idées aussi exaltées ; calme-toi, ma chérie. Tu n’es plus une enfant.

— C’est vrai ; je suis une jeune fille, répondit-elle en faisant une moue charmante ; j’étais bien plus heureuse quand j’étais une enfant.

— Quelle singulière idée ! Pourquoi regrettes-tu d’être une jeune fille, ma chérie ?

— Dame ! mamita, parce que je ne puis plus parler comme je le faisais, et te dire tout ce qui me passe par la tête. Je suis obligée d’être bien sérieuse, bien posée, de mesurer mes paroles, de baisser les yeux, que sais-je encore ? Cela n’est pas amusant du tout, mamita ; sans compter que maintenant tu m’empêches toujours de parler de lui ?

— Avec l’exaltation que tu y mets, chérie ? parce que cette exaltation n’est pas convenable de la part d’une jeune fille, même quand elle parle du meilleur ami de sa famille.

— Je ne connais rien à ces distinctions, mamita ; j’aime notre ami, parce que deux fois il nous a sauvés, et que, j’en ai la conviction intime, c’est à lui, à lui seul, entends-tu, mamita, que nous devrons d’avoir échappé à ces affreux pirates !

– Tu es folle, enfant, je te le répète.

— Ah ! s’écria-t-elle en battant des mains et poussant un cri de joie ; ah ! je suis folle, dis-tu, mamita ! Eh bien ! regarde !

— Don Carlos ! s’écria la dame avec stupéfaction.

— Vive Dios ! Dolorès n’en a pas le démenti : c’est lui, en effet ! Ah ça ! les pressentiments sont-ils donc vrais ? Je commence à le croire, s’écria le père au comble de l’étonnement.

Doña Dolorès s’était échappée du bras de sa mère et élancée vers la coupée comme une antilope effarouchée.

Au moment où il mettait le pied sur le trois-mâts, Olivier se sentit enlacé par deux bras charmants, tandis qu’une voix harmonieuse qui fit bondir son cœur lui disait avec une expression d’exquise reconnaissance :

– Ah ! vous voilà donc, mon grand ami ? Je le savais que, cette fois encore, nous vous devrions notre salut ! Mon cœur me l’avait dit, et le cœur ne trompe jamais !

— Dolorès ! s’écria Olivier avec une surprise ressemblant à de l’effarement ; vous ici ? est-ce possible ?

Il chancela, une pâleur livide couvrit son visage malgré lui sa main droite se posa sur son cœur dont les battements précipités semblaient vouloir rompre sa poitrine.

— Mon Dieu qu’avez-vous ? s’écria la jeune fille effrayée.

— Rien ! répondit-il d’une voix brisée en essayant de sourire ; rien, Dolorès ; la joie, le bonheur de vous revoir, quand j’étais si loin… Mais c’est fini grâce à Dieu ! je me sens bien maintenant !

— Oh ! vous me faites peur, mon ami ! Si j’avais pensé vous causer une telle émotion…, fit-elle les yeux pleins de larmes.

– Rassurez-vous, chère enfant, je vous l’assure, je me sens très-bien. Mais votre mère ? votre père ?

— Ils sont ici avec moi. Tenez, les voilà.

En effet, en ce moment, don Diego Quiros et sa femme, que sans nul doute le lecteur a déjà reconnus, ayant réussi à se frayer un passage à travers la foule, arrivaient près du jeune homme. Il est inutile de constater que la reconnaissance fut des plus cordiales des deux parts.

Olivier, grâce à sa puissance sur lui-même, le premier moment de surprise passé, avait repris tout son sang-froid et sa liberté d’esprit ; après un échange mutuel de compliments :

— Mon cher don Diego, dit le jeune homme, nous sommes bien mal ici pour causer à notre aise ; nous avons une foule de choses à nous dire : venez passer cette journée avec moi, à mon bord, ainsi que ces dames ; vous rencontrerez, sur le Hasard, un ami que vous serez heureux de revoir. Est-ce entendu ?

— Pour ma part, j’accepte avec joie, dit don Diego.

— Et nous aussi ! s’écria vivement doña Dolorès.

— Voilà qui est dit. Lieutenant Mauclère !

— Capitaine ! répondit l’officier en s’approchant.

— Vous voudrez bien rentrer à bord, avec tout votre monde, aussitôt que ces personnes, que j’ai l’honneur de vous présenter, seront prêtes à vous accompagner sur le Hasard. Et se tournant vers les deux dames :

— Vous avez entendu, señoras, et vous aussi, señor don Diego Quiros ? On vous attend !

— Dans cinq minutes nous serons prêtes, répondit Dolorès en riant.

Et elle s’envola légère comme un oiseau, entraînant sa mère avec elle ; Don Diego les suivit d’un pas plus calme.

Le lieutenant Mauclère fit alors son rapport au capitaine ; puis il présenta le capitaine Jeansens à son chef.

Olivier assura le capitaine Jeansens que son navire lui était rendu, que désormais seul il était maître à son bord ; que cependant il était indispensable qu’il le suivit à Southampton, dans son propre intérêt et dans celui des autres capitaines, si indignement dépouillés par les pirates.

Le capitaine Jeansens accueillit avec la meilleure grâce les observations du capitaine Olivier, promit de s’y conformer de tous points et regretta vivement de ne pouvoir faire davantage pour lui prouver sa reconnaissance.

Olivier se rendit ensuite dans la grand’chambre, où tous les capitaines et leurs passagers avaient été convoqués ; mais, avant de descendre, il recommanda au lieutenant Mauclère de traiter la famille Quiros avec les plus grands égards, et de l’installer dans sa propre cabine.

Les capitaines étaient réunis, ils étaient au nombre de huit ; les équipages assistaient à la réunion, ainsi que les passagers des huit navires capturés ; les passagers et l’équipage de la Yung-Frau n’avaient pas été appelés à assister à cette réunion, qui, pour eux, était sans intérêt d’aucune sorte.

Olivier prit la parole ; il exposa aux capitaines que leurs papiers de bord n’avaient pas été détruits ; que probablement le capitaine de la Chimère n’avait pas encore, pressé par les circonstances, eu le temps de songer à procéder au partage de ce qui leur avait été volé.

Il termina en disant :

— Depuis qu’il a capturé vos bâtiments, le pirate n’a relâché dans aucun port, ce qui lui aurait été très-difficile de faire sur cette côte. Tout ce qui vous a été pris est donc à bord de la Chimère, sauf, bien entendu, vos navires, qui ont été immédiatement coulés, et d’ailleurs, fit-il en souriant, auraient été très-difficilement arrimés dans la cale du pirate. Faites chacun un état exact de ce dont vous avez été dépouillés argent, linge, vêtements, joyaux ; je vous donne ma parole d’honneur d’honnête homme que, sauf les bâtiments que je ne puis vous rendre, autant que cela dépendra de moi, et sans exiger le droit de reprise, que nul ne peut cependant me contester, je vous ferai restituer tout, ou du moins la majeure partie de ce qui vous a été si odieusement enlevé.

Cette dernière promesse, à laquelle ils étaient si loin de s’attendre, combla de joie ces pauvres gens, qui se croyaient complétement ruinés ; ils prodiguèrent au capitaine du corsaire les bénédictions et les assurances de leur reconnaissance éternelle.

Olivier était assez sceptique en fait de reconnaissance : il avait de nombreuses raisons pour cela ; il sourit, et, après un long et chaleureux échange de poignées de mains :

— Oubliez donc votre tristesse, messieurs, leur dit-il ; tout se terminera sous deux jours à Southampton, si le temps continue à nous favoriser ; jusque-là, au revoir !

Olivier remonta sur le pont, et, après avoir pris congé du capitaine Jeansens, il descendit dans sa baleinière et mit le cap sur le Hasard, où depuis longtemps déjà l’avait précédé la famille Quiros de Ayala.