Par mer et par terre : le corsaire/II

CHAPITRE II

OÙ LE LECTEUR ASSISTE À UNE ÉTRANGE TRANSFORMATION DE NOTRE HÉROS.


Après avoir solidement amarré la balancelle à l’un des nombreux anneaux de fer scellés dans la muraille du quai, le patron Galeano sauta à terre et rejoignit don Carlos, soigneusement enveloppé dans son manteau et l’attendant près de l’octroi.

— Me voici tout à vos ordres, dit le patron ; où allez-vous ?

— Je ne suis pas venu à Cadix depuis quelques années, répondit le jeune homme, de sorte que je ne sais trop si je réussirai, à cette heure de nuit, à me reconnaître dans l’inextricable dédale de toutes ses rues étroites vous connaissez sans doute la ville, vous, patron ?

— Moi ! fit-il en riant, je le crois bien ! je suis un enfant de Cadix ! j’y ai été élevé : plusieurs de mes parents l’habitent encore.

— Décidément, vous êtes un homme précieux, patron Galeano s’écria en riant le jeune marin.

— Merci ; où voulez-vous vous rendre ?

— J’ai affaire calle San-Fernando.

— Je vois cela d’ici ; nous n’en sommes qu’à deux pas ; c’est le barrio (quartier) de la finance ; les plus gros banquiers de la ville habitent calle San-Fernando.

— Je vais précisément chez un banquier, reprit le marin d’un ton de bonne humeur.

— Vous le nommez ?

— C’est un banquier français ; le chef de la grande maison Maraval-Fleury et fils.

— Vous connaissez don Jose Maraval ? s’écria le patron en s’arrêtant tout net au milieu de la rue.

Tout en causant ainsi, les deux hommes s’étaient enfoncés dans le cœur de la ville, les rues et les places ruisselaient de lumière ; toutes les boutiques étaient encore ouvertes.

Une foule de promeneurs des deux sexes allaient et venaient dans tous les sens, riant et causant avec cette animation et cette volubilité particulières à la race andalouse.

Les Andalous sont les Gascons de l’Espagne.

– Je suis intimement lié avec don Jose Maraval, répondit don Carlos ; j’ai rendez-vous avec lui à onze heures et demie.

– La demie après dix heures vient de sonner à la cathédrale, dit gaiement le patron, nous avons le temps. Cristo santo ! caballero, si vous possédez beaucoup d’amis comme don Jose Maraval, vous n’êtes pas à plaindre : on prétend qu’il est plusieurs fois millionnaire.

— On dit vrai, patron Galeano, sa fortune est immense ; mais avant de me présenter chez lui, où sans doute je rencontrerai nombreuse compagnie, je ne serais pas fâché de compléter ma toilette.

– Qu’appelez-vous compléter votre toilette ? Il me semble que vous êtes fort bien et que rien ne vous manque.

— Merci du compliment, señor Galeano ; en effet il ne me manque rien ; j’ai, au contraire, quelque chose de trop.

– Bah ! quoi donc ?

— La barbe.

— Ah ! caramba ! je n’y songeais plus ; le fait est que cette grande barbe que vous portez, je ne sais pourquoi, vous donne un air singulier, et jure avec le reste de votre costume ; vous avez eu là une drôle d’idée, señor ?

– Pas aussi drôle que vous le croyez ; si, pendant huit mois, j’ai laissé pousser ainsi ma barbe, mon camarade, répondit-il d’une voix railleuse, c’est tout simplement afin de la raser aujourd’hui, et me rendre complétement méconnaissable, en donnant un autre tour à mes cheveux.

— Puñala ! voilà une magnifique pensée ! Je ne m’en serais jamais avisé, moi ! La chose est impayable ! fit-il en riant à gorge déployée.

– Ah ! vous comprenez ?

– Je le crois bien, señor don Carlos ! vous êtes un homme très-fort ; je m’incline devant vous.

— Au lieu de vous moquer de moi, ami Galeano, vous feriez mieux de m’indiquer un barbier, si vous en comptez un dans vos nombreuses connaissances ; je n’ose me risquer à entrer chez le premier venu.

— Caraï ! vous avez raison ; on vous prendrait pour le diable ; cela causerait un scandale horrible ; mais laissez-moi faire ; j’ai là, tout près, calle San-Juan de Dios, un compère qui est barbier ; je me charge d’arranger cela.

Ils tournèrent dans deux ou trois rues, et s’arrêtèrent enfin devant une boutique splendidement éclairée ; au-dessus de la porte était écrit en lettres bleues sur fond blanc :

Amable Conejo
Barbero y Sangrador
A qui se compone el pelo
al instar de Paris.

Dans deux vitrines gigantesques, au milieu d’assortiments de savons, de pommades et d’huiles de toutes sortes, deux magnifiques bustes de femmes en cire, outrageusement enluminées, décolletées et coiffées d’une façon extravagante, tournaient lentement sur pivot, à la grande joie des badauds, qui faisaient foule pour les admirer.

— Hum ! dit le patron en regardant à travers la vitrine, il y a nombreuse réunion ce soir ; la boutique est pleine, et de langues affilées, j’en réponds ; tant mieux ! la plaisanterie sera meilleure.

En Espagne, les boutiques de barbiers servent généralement de centre de réunion à tous les oisifs et aux nouvellistes de la ville ou du village, et forment ainsi des espèces de clubs où se débitent les histoires les plus absurdes, et surtout les plus fabuleuses et les plus incroyables.

— Laissez-moi entrer le premier, dit le patron à don Carlos, qui ne demandait pas mieux que de lui laisser la direction de l’affaire ; et, tout en parlant, le patron tourna le bouton.

— Eh ! je ne me trompe pas ! s’écria un petit homme joufflu, rond comme une futaille et leste comme un écureuil, je ne me trompe pas c’est mon compère Galeano !

Et, abandonnant une pratique qu’il tenait par le nez, et à laquelle il donnait le dernier coup de rasoir, il accourut au devant du patron, riant et gambadant comme un singe qui a volé une noix.

– Moi-même, compadre Conejo, répondit le patron, Santas Noches, à vous et à la compagnie, compadre.

— Est-ce que vous venez pour nous aider à défendre la ville contre les hérétiques ? reprit le gros petit homme en ressaisissant au vol le nez de sa pratique.

— Moi ! pas le moins du monde est-ce que la ville a besoin d’être défendue ?

– Vous ne savez donc rien ?

– Ma foi non ; j’arrive del Puerto.

– Apprenez alors que les Français veulent s’emparer de Cadix ; ils se préparent à débarquer cent mille hommes dans la presqu’île de Léon, au lever du soleil.

— Cent mille hommes ! dit-il d’un air ahuri, où diable les prendront-ils ? Entrez, entrez entrez, señor don Carlos, ajouta-t-il en revenant à la porte.

Le jeune homme entra.

Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui avec une vive expression de curiosité, non pas à cause de son costume, qu’il portait fort bien, et qui, riche et de bon goût, n’avait rien de singulier ; mais, ainsi que lui-même l’avait prévu à cause de la barbe longue et touffue qu’il portait entière.

À cette époque, et bien longtemps plus tard encore les Espagnols, et surtout les Andalous, ne portaient, en fait de barbe, que des favoris taillés en forme de côtelettes et arrivant jusqu’aux coins de la bouche.

Le patron avait prévu cette surprise : sa réponse était prête.

— C’est un vœu, dit-il ; ce cavalier, mon ami, est marié depuis un an à peine ; il a fait vœu à N. D. del Pilar de porter sa barbe sans la raser, jusqu’à ce que Notre-Seigneur et son saint patron lui accordent un fils, qu’il désire ardemment avoir.

— Voilà un vœu singulier, dit le barbier en hochant la tête.

— Des goûts et des couleurs on ne peut disputer, dit une pratique ; l’idée est originale.

— Cette barbe ne vous va pas mal, reprit le barbier d’un ton conciliant ; mais au premier moment, elle produit un effet bizarre.

— Je vous en ai fait souvent l’observation, señor don Carlos ; vous n’avez jamais voulu me croire, dit le patron en riant.

— Eh ! compadre, vous connaissez donc beaucoup ce caballero ?

— Baya pues ! il y a beau jour ! je ne vais jamais à Xérès sans lui faire une visite d’amitié ; mais il ne s’agit pas de cela, compadre ; sur ma recommandation, le señor don Carlos del Castillo est venu tout exprès chez vous, compadre ; vous aurez l’insigne honneur de faire tomber sous votre rasoir cette barbe que tant d’autres espéraient raser.

— Il serait possible ! s’écria le barbier en tressaillant de joie ; mais, ajouta-t-il avec inquiétude, le vœu ?

— Est accompli, dit en souriant don Carlos ; il y a une heure, la señora Linda, mon épouse, est heureusement accouchée d’un gros garçon : alabado sea Dios ! Je vais donc enfin être délivré de cette barbe qui me défigure et me gêne tant !

— Mettez-vous là, dit le patron Galeano en le faisant asseoir sur le fauteuil encore chaud de la précédente pratique ; et vous, compadre, faites tomber cette barbe de moine franciscain, qui, depuis trop longtemps, assombrit un beau visage.

— Oui, oui, à l’œuvre ! s’écria le barbier en repassant avec fureur son rasoir sur un immense cuir pendu à la muraille.

Tous les assistants, et ils étaient nombreux, applaudirent et se pressèrent autour du patient pour ne rien perdre de la curieuse opération.

Le petit barbier, malgré ses gestes de mandrille et sa loquacité incurable, était habile et surtout expéditif.

En moins de dix minutes, il eut rasé la barbe, taillé les favoris, coupé, parfumé, frisé les cheveux et coiffé son client, de telle sorte que lorsque celui-ci se regarda dans le miroir, il ne se reconnut pas, succès imprévu qui compléta le triomphe du successeur de Figaro.

Don Carlos laissa tomber une piastre dans la main que lui tendait le barbier, et refusa d’en recevoir la monnaie, générosité qui fit découvrir tous les fronts et courba toutes les échines.

Don Carlos et le patron Galeano sortirent de la boutique, chargés des bénédictions du barbier et de ses amis.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes arrivèrent devant la porte de la maison de don Jose Maraval ; là, ils se séparèrent, après avoir échangé quelques mots rapides, à voix basse. Le patron Galeano reprit à grands pas le chemin du port, tandis que don Carlos pénétrait dans la maison.

C’était véritablement une habitation princière où tout respirait la richesse et le confort.

Sous le zaguan, trois ou quatre valets en livrée se tenaient debout, près d’une porte vitrée dont les deux battants étaient ouverts.

Lejeune marin s’avança résolument et présenta à l’un de ces valets une carte cornée, sur laquelle il avait écrit quelques mots au crayon au-dessous de son nom gravé.

Le valet jeta un coup d’œil sur la carte, s’inclina devant don Carlos, et le pria respectueusement de le suivre.

Il fit traverser au jeune marin plusieurs pièces somptueusement meublées et brillamment éclairées, ouvrit une dernière porte, annonça à haute voix : Don Carlos del Castillo, et s’effaça pour lui livrer passage.

L’ex-matelot franchit le seuil derrière lui la porte se referma.

Il se trouvait dans un magnifique cabinet de travail, meublé avec un goût et une simplicité réellement exquis.

Un homme de trente à trente-cinq ans, dont le visage était d’une beauté à la fois sévère et sympathique, écrivait, assis devant une table encombrée de papiers et de registres. En entendant annoncer le visiteur, il jeta la plume, se leva vivement, et, tendant les bras au jeune homme :

— Pardieu ! mon cher Olivier, lui dit-il en riant, vous êtes d’une exactitude désespérante ; notre rendez-vous était pour onze heures et demie, fit-il en regardant une magnifique pendule de Boule, la demie sonne. Vous aviez cependant certaines difficultés assez sérieuses à surmonter pour tenir votre parole.

— Je vous avais promis de venir, cher monsieur Maraval ; aucun obstacle n’était assez puissant pour me faire manquer à ma promesse.

— Oui, oui ; je vous connais de longue date. Mais asseyez-vous donc, fit-il en lui roulant un fauteuil ; je vous tiens là, debout vous devez être fatigué, cependant ?

— Mais non, je vous assure.

— Toujours le même ; vous savez que votre escapade est connue ?

— Déjà ? Je croyais pourtant avoir pris mes mesures…

— Le hasard, comme toujours, a tout fait découvrir.

— Comment avez-vous appris ?…

– J’ai en ce moment les états-majors des deux escadres ; votre amiral est furieux ; il a juré de faire un exemple ; ainsi, tenez-vous bien, ajouta-t-il en riant, je vous présenterai à lui tout à l’heure.

— Pardieu j’accepte !

— Je lui ai annoncé déjà que je désirais lui présenter, cette nuit même, un de mes amis qui arrivera tout exprès de Séville, à minuit, pour ne pas manquer mon bal.

– C’est parfait ! Nous verrons s’il me reconnaîtra !

– Il vous connaît donc personnellement ?

— Mais oui ; je me suis trouvé plusieurs fois en rapport avec lui ; j’étais le patron de son canot.

— Ah ! diable !

— Laissez-moi faire, c’est une épreuve que je désire tenter.

Tout en parlant, Olivier s’approcha d’une glace, et, pendant deux ou trois minutes, il sembla se regarder avec une certaine affectation, tout en portant à diverses reprises sa main droite à son visage ; de la main gauche il tenait un mignon flacon de cristal taillé.

M. Maraval lui tournait le dos ; tout ce manège lui échappait.

— Hum ! c’est scabreux, mon ami, vous le savez, si bien qu’on se déguise, il est impossible de changer son regard.

— Vous croyez ? répondit-il sans se retourner.

— On me l’a assuré, mon cher Olivier. Ainsi, prenez garde du reste, il vous est facile d’éviter ce danger : je dirai que vous n’êtes pas venu, voilà tout.

— Bah ! vous savez bien que je ne recule jamais, répondit-il en revenant s’asseoir ; regardez-moi attentivement.

— Quel est ce caprice ?

— Regardez-moi les yeux surtout, je vous prie.

Don Jose le fixa pendant une seconde, puis il se pencha en avant et l’examina avec la plus minutieuse attention.

— C’est prodigieux ! dit-il enfin il y a dans votre physionomie quelque chose qui, tout à l’heure, n’y était pas ; votre regard n’est plus le même.

– Vous voyez, mon ami, que l’on peut tout changer, même le regard. Croyez-vous, à présent, que l’amiral puisse me reconnaître ?

— Au diable ! C’est à peine, tout prévenu que je suis, si je vous reconnais moi-même.

— Alors, passons à autre chose. Votre famille ?

— En excellente santé, je vous remercie ; ma fille est au Sacré-Cœur depuis deux ans ; mon fils est à Saint-Cyr, il veut être soldat.

— Bravo ! Et votre charmante femme !

— Belle et bonne comme toujours, cette chère Carmen ; elle me parlait encore de vous, il y a à peine une heure ; elle tremble que vous ne fassiez quelque imprudence ; vous la verrez dans un instant.

— Cela me rendra bien heureux ; vous le savez, je l’aime comme une sœur chérie.

— Vous connaissez notre affection pour vous ; votre appartement est prêt. Avez-vous appétit ?

— Je vous avoue que j’ai grand’faim ; je n’ai pas eu le temps de manger depuis mon escapade, ainsi qu’il vous plaît de nommer ma fuite.

— Il vous faudra attendre encore.

— J’attendrai tout le temps que vous voudrez. Avez-vous reçu de Brest ce que je vous ai annoncé dans ma dernière lettre ?

— J’ai reçu, il y a deux jours, un crédit illimité signé Leguillou et contre-signé Hébrard de Paris et Palmer de Londres, au nom d’un certain Charles-Jules-Olivier Madray, aliàs del Castillo ; ce crédit vous est ouvert dans toutes les villes de toutes les parties du monde où la France a des consuls ou des agents consulaires, sauf en Europe.

— Oui, je connais la condition ; on me laisse libre d’aller partout, excepté dans le seul pays où je voudrais demeurer.

— C’est cela même ; la France et l’Espagne vous sont surtout interdites ; il vous est même enjoint de quitter l’Espagne sous quinze jours au plus tard.

— Enjoint ! fit-il avec un tressaillement nerveux, en fronçant les sourcils.

— C’est écrit en toutes lettres ; mais que cela ne vous inquiète pas ; si vous avez besoin d’une quinzaine de plus…

— J’en ai besoin, mon ami ; je veux aller à Madrid.

— Soit, je fermerai les yeux mais pas de folies ?

— Je vous le promets.

— Vous savez que vous êtes surveillé ?

— Oui, et de très-près même je m’en suis aperçu plusieurs fois, dans des pays pourtant bien éloignés les uns des autres ; je veillerai.

— Je suis tranquille, j’ai votre parole.

— Ce qui me tourmente, c’est que cette lettre vous est parvenue trop tard pour que vous ayez eu le temps de faire ce que je vous demandais.

— Erreur, mon ami, tout est prêt ; je n’ai pas attendu la lettre. N’avais-je pas la vôtre ?

— Mais cependant si ce crédit n’était pas arrivé ?

– Eh bien après ? J’aurais perdu une centaine de mille francs ; la belle affaire ! après ce que vous avez fait pour moi et les miens !

— Don Jose, je vous prie…

— Eh ! mon ami s’écria-t-il avec une généreuse animation, vous oubliez, vous ! C’est juste, nous vous devons tout, honneur, vie, fortune ; votre rôle est le plus beau ; mais moi, je me souviens, c’est mon devoir. Qui nous a sauvés tous, ma femme, mes enfants, ces êtres qui me sont si chers ? Vous ! Je veux que vous soyez convaincu, une fois pour toutes, mon ami, que je vous suis dévoué, en tout et pour tout que de près comme de loin, un mot de vous, un seul, fera loi pour moi, et j’y obéirai sans hésitation et sans réflexion. Au diable le méchant garçon ! il me fait pleurer comme un enfant !

En effet, ses yeux étaient pleins de larmes.

— Jose mon ami, mon frère ! s’écria Olivier en s’élançant vers lui, calmez-vous, je vous en supplie.

– Oh ! reprit le banquier, quand je songe à cette nuit d’horreur et à ce que vous avez fait, en risquant vingt fois la mort !

– José !

— Allons, c’est fini ! je me contiendrai, mauvais cœur, ingrat qui ne veut pas croire qu’on l’aime !

– Ah ! pour cette fois, s’écria le jeune homme avec sentiment, vous allez trop loin, mon ami !

— C’est vrai ; je ne sais ce que je dis, je suis fou ! C’est votre faute, après tout ! Embrassez-moi !

— Oh ! de grand cœur, mon ami.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Aussi, le diable m’emporte ! reprit le banquier en riant, vous me feriez damner, avec votre affreux caractère !

— Encore, mon ami ?

— Non, c’est fini ; je ne dirai plus un mot.

— Alors revenons à nos affaires.

— Ah ! cette fois, vous serez content.

— Je le suis déjà, mon ami.

— Bon ! vous allez voir, fit-il en se frottant les mains, j’ai fait acheter à Saint-Malo un brick-goëlette construit expressément pour la course, et dont on voulait faire un négrier ; c’est un navire excellent, doublé en cuivre, ras sur l’eau, fin comme une dorade, tout neuf ; il n’a fait qu’un voyage à l’île de France ; sa vitesse est sans égale ; il jauge deux cent soixante tonneaux.

— C’est magnifique, mon ami

– Attendez ! Il est complétement gréé et prêt à prendre la mer ; il a des vivres pour six mois, en supposant un équipage de trois cents hommes, ce qui serait trop.

— Très-bien, mais ce n’est pas tout ?

— Laissez-moi donc finir ! Son tirant d’eau est si faible, qu’il peut pénétrer dans toutes les baies ; dans sa cale, servant de lest, sont soigneusement arrimées quatorze caronades de 24 et une pièce allongée de 36, pour être placée à l’avant sur pivot ; je ne vous parle que pour mémoire des fusils, des piques, des pistolets, des haches, des sabres d’abordage, des pierriers et des espingoles pour armer vos embarcations, au nombre de huit : six pirogues, baleinières, une chaloupe et un grand canot.

— C’est admirable ! et tout cela pour cent mille francs !

– Peut-être un peu plus, fit le banquier avec un fin sourire, mais cela ne vous regarde pas.

— D’accord ; et c’est vous ?…

— Non, pas moi, positivement, mon cher Olivier, reprit-il sur le même ton, mais un vieil ami à moi, que vous connaissez de nom probablement, un ancien corsaire retiré des affaires, et vivant aux environs de Saint-Malo avec sa femme qu’il adore ; Robert Surcouf, enfin, puisqu’il faut le nommer. Je ne suis pas marin, moi, je suis banquier ; je ne me connais pas à toutes ces choses ; j’ai écrit à Surcouf, je lui ai expliqué ce que je désirais, il a agi en conséquence ; il a même poussé la complaisance jusqu’à recruter, je ne sais où, une centaine de ses anciens compagnons, qui n’ont pas mieux demandé que de reprendre la course. Ils vous formeront un noyau solide pour votre équipage.

— Les mots me manquent, mon ami, pour vous exprimer ma joie et ma reconnaissance.

– Bon ! vous êtes content ! c’est tout ce que je voulais ! Ce bijou, comme l’appelle Surcouf, se nomme le Hasard : un nom pacifique, vous le voyez ; il est nationalisé colombien et porteur de lettres de marque, au nom de Carlos del Castillo ; ces derniers arrangements ont été pris par moi.

— Vous avez admirablement compris mes intentions, mon ami. Où se trouve en ce moment le Hasard ?

— À Cadix même, mon ami.

— Comment ! à Cadix ? C’est de la folie ! s’écria-t-il en tressaillant.

— Allons donc ! Écoutez-moi avant de mettre le feu aux étoupes ; vous êtes toujours aussi impatient… Il y a quatre jours, la goëlette française la Jeune-Agathe est arrivée de Saint-Malo, chargée et nolisée par moi ; j’en suis propriétaire. Vous comprenez que la Jeune-Agathe et le Hasard ne font qu’un ; me comprenez-vous maintenant ?

— Parfaitement ; mais c’est jouer gros jeu.

— Bah ! nous sommes bien solidement appuyés, cher ami, fit-il avec un fin sourire.

— C’est vrai, j’ai tort ; mais surveillez l’équipage.

– L’équipage, excepté vingt hommes, est à Palos de Moguers bien tranquille, partagé sur deux bâtiments à moi ; ceux-là, nous les ferons revenir quand il faudra ; j’ai de plus une centaine d’hommes à Puerto-Real, etc. les vingt hommes suffisent pour charger et décharger la goëlette ; ils n’inspirent aucune défiance ; si vous saviez quel air honnête a cette fringante sournoise ! vous y seriez trompé tout le premier.

— Je me rends, mon ami, vous avez réponse à tout. Après-demain soir, je partirai pour Madrid.

— Ou pour Séville, fit le banquier d’une voix railleuse.

— Hein ? que voulez-vous dire ? s’écria vivement Olivier.

— Rien, quant à présent ; nous causerons cette nuit, quand nous serons seuls ; il nous faut rentrer dans le salon : on a déjà sans doute remarqué ma longue absence ; venez.

— Un mot encore vous connaissez mon matelot ?

— Pardieu ! Ivon Lebris.

— Je crains qu’il ne puisse supporter d’être séparé de moi ; si demain il venait me demander…

— Je vous l’amènerais moi-même.

— C’est cela. À présent, je suis à vos ordres ; puis-je me présenter ainsi ?

— Vous êtes d’une élégance parfaite. Cinquante de mes invités portent le costume andalous avec moins de désinvolture que vous !

— Flatteur ! Allons-nous ?

— Allons ! Surtout tenez-vous bien je vais vous présenter à l’amiral.

— Soyez tranquille.

Ils quittèrent alors le cabinet par une porte de dégagement, traversèrent un corridor et pénétrèrent dans les salons, où se pressait une foule nombreuse, élégante et très-bigarrée ; les vêtements nationaux et les uniformes français étaient en majorité ; il y avait surtout affluence d’adorables femmes.

Mme Maraval était fort entourée ; les officiers des deux escadres lui faisaient une cour assidue ; elle souriait à tous, et essayait ainsi de faire oublier l’absence prolongée de son mari.

Doña Carmen avait vingt-six ans, elle en paraissait à peine vingt ; elle était dans tout l’éclat de la jeunesse, belle surtout de cette chaste et douce beauté qui couronne le front des mères.

Au moment où son mari s’approcha d’elle, elle causait avec le vice-amiral comte de Kersaint ; elle rougit, son regard croisa celui d’Olivier, un éclair d’inquiétude jaillit de sa prunelle en l’apercevant ; ce fut tout ; elle redevint subitement calme et souriante.

— Monsieur l’amiral, dit-elle de sa voix harmonieuse, voici mon mari ; il est accompagné, si je ne me trompe, de la personne qu’il désire vous présenter, le señor don Carlos del Castillo, un gentilhomme que nous aimons beaucoup.

L’amiral se retourna et jeta un regard profond sur le jeune homme, calme et froid devant lui.

— Un charmant cavalier, dit-il en souriant à doña Carmen, et qui porte admirablement le costume andalous, le plus difficile à porter que je connaisse ; il faut être Espagnol de Séville ou de Grenade pour n’être pas écrasé par ce costume, si pittoresque et si théâtral à la fois.

— Vous avez raison, monsieur l’amiral, les Andalous seuls peuvent bien le porter, répondit le jeune homme en souriant.

— Amiral, dit alors don Jose Maraval, j’ai l’honneur de vous présenter le señor don Carlos del Castillo, mon meilleur ami ; don Carlos, le señor amiral comte de Kersaint.

Les deux hommes se saluèrent avec une exquise courtoisie.

— Je remercie M. Maraval, monsieur, dit l’amiral en français, de nous avoir présentés l’un à l’autre.

— Tout l’honneur et tout le plaisir sont pour moi, monsieur l’amiral, répondit le jeune homme dans la même langue, mais avec un léger accent espagnol.

— Ah ! vous parlez le français, monsieur ? dit l’amiral d’un ton de bonne humeur.

— Fort mal, comme vous le voyez, monsieur l’amiral.

— Peste ce n’est pas mon avis ; mais si vous me le permettez, nous ferons un tour dans les salons.

Après avoir salué la maîtresse de la maison, les trois hommes se promenèrent pendant quelques instants à travers la foule, en causant de choses indifférentes.

Les tertulias et les fêtes andalouses ont lieu pour ainsi dire en plein air.

Les salons, les patios et les jardins, les patios et les jardins surtout, sont les endroits où l’on se tient de préférence, à cause de la chaleur qui change en fournaises les appartements, si bien aérés qu’ils soient.

Tout en causant, les trois promeneurs, peut-être sans y songer, s’étaient peu à peu enfoncés dans les allées ombreuses d’une magnifique huerta, la seule qui existât alors à Cadix ; les mélodies de l’orchestre ne parvenaient plus que d’une manière indistincte à leurs oreilles, ils étaient seuls, loin des autres invités.

L’amiral s’arrêta à l’entrée d’un bosquet, ses deux compagnons l’imitèrent.

Après avoir jeté un regard autour de lui, l’amiral, toujours souriant, s’inclina devant le jeune homme :

— Recevez tous mes compliments, mon cher Olivier, dit-il à l’improviste, d’une voix légèrement railleuse, mais qui n’avait rien d’hostile ; si je n’avais pas été prévenu à l’avance, et instruit des moindres détails, j’y aurais été complétement trompé, malgré la perspicacité que l’on se plait à m’accorder généralement : la métamorphose est complète ; il ne reste rien de vous sur mon honneur, vous avez entièrement fait peau neuve, comme on dit peut-être un peu vulgairement.

La foudre éclatant tout à coup aux pieds des deux hommes ne les eût certes pas autant stupéfiés.

Don Jose, devenu livide, était incapable de prononcer une parole ; quant à Olivier, il souriait, et, en apparence du moins, il restait aussi calme que si rien ne s’était passé ; mais son sourire était terrible et un fauve éclair s’était allumé au fond de sa prunelle.

— Allons, reprit l’amiral, qui l’examinait curieusement, vous êtes un homme ! On ne m’avait pas trompé, un homme bâti à chaux et à sable, sur ma foi ! Je regrette de vous avoir connu aussi tard ; les gaillards de votre trempe sont rares ; ne craignez rien de moi, je n’ai ni le désir ni le pouvoir de vous nuire.

— Je ne crains rien, amiral, répondit le jeune homme en s’inclinant ; vous êtes gentilhomme et de trop noble race pour vous abaisser à faire certaines choses qui toujours répugnent à un homme de cœur.

— Vous me jugez bien, monsieur ; je vous en remercie. Quand je suis descendu à terre, ce matin, j’ai trouvé à la chancellerie plusieurs pièces vous intéressant : votre congé, entre autres, signé par S. E. le ministre de la marine ; lorsque je suis rentré à bord, je vous ai fait appeler ; c’est alors que j’ai appris votre audacieuse désertion. Je ne sais comment vous avez réussi à vous échapper, je ne veux pas le savoir ; vous vous êtes fait libre, libre vous resterez ; seulement quelques conditions incompréhensibles pour moi sont mises à ce congé.

— Ces conditions, je les connais, monsieur l’amiral je vous donne ma parole d’honneur que, sauf le cas de force majeure, c’est-à-dire contre ma volonté, d’ici à dix ans je ne reparaîtrai pas en Europe, et surtout je ne mettrai pas le pied en France ou en Espagne. N’est-ce pas cela que l’on exige de moi, monsieur l’amiral ?

— Pas tout à fait, répondit l’amiral en souriant : le mot jamais est écrit en toutes lettres dans la dépêche secrète que j’ai reçue à votre sujet ; mais je ne veux pas me montrer trop exigeant : j’accepte les dix ans ; d’ici là, qui sait si les motifs de votre exil existeront encore.

– Hélas ! murmura tristement le jeune homme.

— Bon ! il se passe bien des choses en dix ans. Je n’ai pas voulu faire les choses à demi ; il y a dans votre histoire, dont j’ignore le premier mot, quelque chose de mystérieux et de sombre qui m’intéresse malgré moi ; Ivon Lebris, votre ami, a été pris pour le service en même temps que vous ?

— Oui, amiral, c’est mon ami le plus ancien ; je dirais le plus dévoué, si M. Maraval n’était pas près de moi.

— Je sais cela encore, reprit l’amiral en souriant : je ne veux pas vous séparer ; l’exil pèse lourdement sur les épaules quand on est seul à le subir. Usant des droits attachés à mon commandement supérieur, j’ai congédié Ivon Lebris ; il a son congé dans sa poche, cela l’empêchera de déserter. Je connais les Bretons, je suis de Quimper ; Lebris se serait plutôt jeté à la mer que de rester à bord. D’ailleurs, Oreste a besoin de Pylade, je vous le rends. Et maintenant, ajouta-t-il en tendant la main au jeune homme avec un charmant sourire, y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous, mon jeune ami ?

— Monsieur l’amiral, répondit Olivier avec sensibilité, je suis confus de tant de bonté ; je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Je vous prie de me pardonner ce que ma conduite a eu d’étrange, presque de sauvage pendant tout le temps que j’ai eu l’honneur de rester sous vos ordres.

— Ne parlons plus de cela, dit l’amiral d’un ton de bonne humeur, et comptez-moi au nombre de vos meilleurs amis. Nous ne savons ni l’un ni l’autre ce que l’avenir nous réserve ; peut-être viendra-t-il un jour où il me sera possible, mieux que par des paroles, de vous prouver l’intérêt que vous m’inspirez.

Et il lui tendit sa main loyale, qu’Olivier pressa dans la sienne avec une respectueuse reconnaissance.

— À présent, reprit gaiement l’amiral, rentrons dans le bal.

— Oui, dit don Jose Maraval, ma femme doit être en proie à une vive inquiétude ; elle nous a vus nous éloigner ensemble et elle a notre secret.

— Alors, hâtons-nous d’aller la rassurer.

Vers trois heures du matin, doña Carmen, son mari et Olivier se mirent à table pour souper.

Les salons étaient déserts, tous les invités s’étaient enfin retirés.

Ce qui s’était passé entre l’amiral et le jeune homme fit naturellement les frais de la conversation.

— Grâce à Dieu, vous êtes libre ! s’écria don Jose en se frottant les mains ; libre légalement et n’ayant rien à redouter de personne. Que comptez-vous faire, mon ami ?

— Ce que j’avais résolu d’abord, répondit Olivier ; surtout quitter l’Espagne au plus vite.

— Ce sera prudent, dit doña Carmen ; je tremble qu’il ne vous arrive malheur. Cette mystérieuse protection, dont on vous entoure, m’effraie pour vous ; elle doit cacher quelque embûche redoutable.

— Oh ! le croyez-vous, madame ?

— Vous avez affaire à des gens d’une puissance presque sans limites : ce qui vous arrive le prouve ; craignez de les mécontenter, même sans le vouloir.

— Et surtout, ajouta don Jose avec intention, d’accorder trop de foi aux confidences de ce docteur Legañez, que vous-même m’avez représenté comme un fieffé coquin ; cet homme vous perdra.

— Oh ! oh ! vous voyez l’avenir bien en noir, cher ami ? Je ne resterai que quelques heures à Madrid, seulement afin de m’assurer…

— Que le docteur ne vous a pas menti. Vous n’aurez pas besoin d’aller si loin : la personne que vous avez un si grand désir de voir habite Séville depuis plusieurs années déjà, et peut-être…

— Vous vous interrompez ?

– Il y a des courses au Puerto, demain ; comptez-vous y aller ?

— Certes.

— Eh bien ! peut-être verrez-vous là cette personne.

— Eh ! eh ! le croyez-vous ?

— J’en suis presque certain. Je ferai retenir vos places auprès des miennes.

— C’est entendu ! Seulement, j’irai coucher au Puerto.

— Fort bien. Que faites-vous aujourd’hui ?

— Rien, je me repose.

— Que pensez-vous d’une visite à la Jeune-Agathe ?

— J’allais vous prier de m’y conduire.

En s’éveillant, Olivier aperçut Ivon Lebris, assis à son chevet et guettant son réveil.

Les deux amis s’embrassèrent.

Ivon avait déjà quitté l’uniforme des matelots français ; il portait un costume à peu près semblable à celui d’Olivier.

Les jeunes gens allaient entamer le chapitre des confidences lorsqu’un domestique entra et leur annonça que M. et Mme Maraval les attendaient pour se mettre à table.

Olivier se hâta de terminer sa toilette, puis les deux jeunes gens se rendirent, de compagnie, à la salle à manger, où le déjeuner était servi et les attendait.