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INTRODUCTION

Phèdre. Il chantera, dans le Théétète, les loisirs et l’indépendance du sage et semblera dire à la politique un éternel adieu. Cependant il écrit aujourd’hui la République et, après le Théétète, écrira le Politique, puis les Lois. Dans son âme, en effet, comme dans son œuvre, l’harmonie s’établit par une sorte d’équilibre mouvant, d’oscillation rythmée entre des tendances apparemment ennemies, mais l’une d’elles, au bout du compte, domine et discipline toutes les autres : c’est celle du réformateur politique. Celui-ci parle ici en maître. Il veut que ses futurs gouvernants parcourent tous les échelons de la mathématique, mais non qu’ils s’attardent et s’attachent à l’un d’eux, puisqu’ils ne doivent les gravir que pour entrer dans la voie royale de la dialectique. Il veut qu’ils montent jusqu’au sommet de cette voie royale, et non qu’ils s’arrêtent le long du parcours et s’éternisent dans l’éristique et la disputaillerie (537 c-539 d), puisque c’est seulement au terme de l’ascension qu’ils pourront contempler l’ultime source et loi de toute existence, le Bien. Il veut qu’ils s’adonnent de tout leur cœur à cette contemplation, mais non qu’ils s’y installent en dilettantes ou en extatiques, car le Bien est pour eux une règle de vie et d’action politiques, il faut, lorsqu’ils l’ont contemplé, qu’ils redescendent dans la caverne pour éclairer et guider les hommes. Partout la mesure, la discipline, la subordination à la fin suprême. Nous étonnerons-nous donc de voir Platon obéir, dans son exposé même, à cet esprit de mesure et d’opportunité ? Il prêche ici la nécessité de la dialectique, exalte sa transcendance, explique les raisons de sa puissance privilégiée, unique. Avait-il à décrire en détail ses procédés ? Non, il l’a fait et le fera ailleurs, dans le Phédon et même le Banquet, surtout dans la seconde partie du Phèdre, dans le Parménide, le Sophiste et le Politique, le Philèbe[1]. Tous ces derniers dialogues sont des dialogues d’école, et l’exposé ou la discussion des procédés de la dialectique est

  1. Phédon (100 a-101 c). Banquet (la dialectique de l’Amour, 210 a-212 c, cf. L. Robin, Notice, p. xciv et Théorie Plat. de l’Amour (Paris 1908), p. 183/9), Phèdre (définition, analyse et synthèse, 270 a-272 c), Parménide (la méthode esquissée 136 a/c, appliquée dans toute la seconde partie ; cf. A. Diès, Notice, p. 29-40), Soph. et Politique (la dichotomie, cf. J. Stenzel, Stadien z. Entwicklung d. plat. Dial. 2e éd., Berlin, 1931, p. 45-112), Philèbe (entre l’Un et l’Infini, détermination de la quantité précise, 15 a-18 d).