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son courage à deux mains pour lui dire doucement :

« Pardonnez-moi, je vous en prie, Jo. Je suis très, très fâchée de la peine que je vous ai faite ; je n’avais pas pensé qu’elle pût être si grande.

— On ne pardonne que ce qui peut être réparé, » fut la froide réponse de Jo qui, toute la soirée, ne fit pas plus attention à Amy que si elle n’eût pas été dans la chambre.

Personne ne parla du grand chagrin, pas même Mme Marsch ; toutes savaient par expérience que, lorsque Jo était de cette humeur-là, les paroles qu’on lui adressait étaient perdues, et que le plus sage parti à prendre était d’attendre que sa nature généreuse eût adouci son ressentiment et guéri sa blessure.

Elles avaient l’habitude de travailler à l’aiguille tous les soirs, pendant que leur mère leur lisait quelque ouvrages choisis de Frédérika Bremer, Cooper, Walter Scott, Jules Verne et quelques autres livres de la Bibliothèque d’éducation et de récréation, qui étaient, pour la plupart, traduits en Amérique ; mais la soirée de ce jour-là ne ressembla pas aux autres. Quelque chose y manquait, la douce paix du logis était troublée. Cela devint encore plus sensible quand arriva le moment de chanter la prière du soir, car Beth ne pouvait que jouer, Jo était muette comme un poisson, et Amy se tut bientôt. Meg et sa mère chantèrent donc seules ; mais, malgré tous leurs efforts, leurs voix ne semblaient pas s’accorder comme d’habitude.

Quand Jo reçut son baiser du soir, Mme Marsch lui dit doucement à l’oreille :

« Ma chérie, ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère ; pardonnez toujours sans vous lasser. »

Jo aurait voulu cacher sa tête dans le sein maternel, et laisser fondre sa colère et sa douleur en pleu-