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Hetzel (p. 24-37).

III

ragged-school


« Et le numéro 13, qu’est-ce qu’il a ?…

— La fièvre.

— Et le numéro 9 ?… »

— La coqueluche.

— Et le numéro 17 ?…

— La coqueluche aussi.

— Et le numéro 23 ?…

— Je crois que ce sera la scarlatine. »

Et, à mesure que ces réponses lui étaient faites, M. O’Bodkins les inscrivait sur un registre admirablement tenu, au compte ouvert à chacun des numéros 23, 17, 9 et 13. Il y avait une colonne affectée au nom de la maladie, à l’heure de la visite du médecin, à la nature des remèdes ordonnés, aux conditions dans lesquelles ils devaient être administrés, lorsque les malades auraient été transportés à l’hospice. Les noms étaient en écriture gothique, les numéros en chiffres arabes, les médicaments en ronde, les prescriptions en anglaise courante, — le tout entremêlé d’accolades finement tracées à l’encre bleue, et de barres doubles à l’encre rouge. Un modèle de calligraphie doublé d’un chef-d’œuvre de comptabilité.

« Il y a quelques-uns de ces enfants qui sont assez gravement atteints, ajouta le docteur. Recommandez qu’ils ne prennent pas froid pendant le transport…

— Oui… oui !… on le recommandera ! répondit négligemment


'Foundling Mick' by Léon Benett 07.jpg
les femmes s’apitoyaient sur son sort. (Page 27.)

M. O’Bodkins. Lorsqu’ils ne sont plus ici, cela ne me regarde en aucune façon, et pourvu que mes livres soient à jour…

— Et puis, si la maladie les emporte, repartit le docteur en prenant sa canne et son chapeau, la perte ne sera pas grande, je suppose…

— D’accord, répliqua O’Bodkins. Je les inscrirai à la colonne des décès, et leur compte sera balancé. Or, quand un compte est balancé, il me semble que personne n’a lieu de se plaindre. »

Et le docteur s’en alla, après avoir serré la main de son interlocuteur.

M. O’Bodkins était le directeur de la « ragged-school » de Galway, petite ville située sur la baie et dans le comté du même nom, au sud-ouest de la province du Connaught. Cette province est la seule où les catholiques puissent posséder des propriétés foncières, et c’est là, comme dans le Munster, que le Gouvernement anglais prend à tâche de refouler l’Irlande non protestante.

On connaît le type d’original auquel se rapporte ce M. O’Bodkins, et il ne mérite pas d’être classé parmi les plus bienveillants de la race humaine. Un homme gros et court, un de ces célibataires qui n’ont pas eu de jeunesse et qui n’auront point de vieillesse, ayant toujours été ce qu’ils sont, ornés de cheveux qui ne tombent ni ne blanchissent, venus au monde avec des lunettes d’or et qu’on fera bien de leur laisser dans la tombe, n’ayant eu ni un ennui d’existence ni un souci de famille, possédant juste ce qu’il faut de cœur pour vivre, et qu’un sentiment d’amour, d’amitié, de pitié, de sympathie, n’a jamais su émouvoir. Il est de ces êtres ni bons ni méchants, qui passent sur terre sans faire le bien, mais sans faire le mal, et qui ne sont jamais malheureux — pas même du malheur des autres.

Tel était O’Bodkins, et, nous en conviendrons volontiers, il était précisément né pour être directeur d’une ragged-school.

Ragged-school, c’est l’école des déguenillés, et l’on a vu de quelle admirable exactitude, de quelle entente du doit et avoir témoignent les livres de M. O’Bodkins. Il avait pour aides, d’abord une vieille fumeuse, la mère Kriss, sa pipe toujours à la bouche, puis un ancien pensionnaire de seize ans, nommé Grip. Celui-ci, un pauvre diable, les yeux bons, la physionomie empreinte d’une jovialité naturelle, le nez un peu relevé, ce qui est un signe caractéristique chez l’Irlandais, valait infiniment mieux que les trois quarts des misérables recueillis dans cette espèce de lazaret scolaire.

Ces déguenillés sont des enfants orphelins ou abandonnés de leurs parents que la plupart n’ont jamais connus, nés du ruisseau et de la borne, des polissons ramassés à même les rues et sur les routes, et qui y retourneront, lorsqu’ils auront l’âge de travailler. Quel rebut de la société ! Quelle dégradation morale ! Quelle agglomération de larves humaines, destinées à faire des monstres ! Et, en effet, de ces graines jetées au hasard entre les pavés, que pourrait-il sortir ?

On en comptait une trentaine dans l’école de Galway, depuis trois ans jusqu’à douze, vêtus de loques, incessamment affamés, ne se nourrissant que des restes de la charité publique. Plusieurs étaient malades, ainsi que nous venons de le voir, et, de fait, ces enfants fournissent à la mortalité une part importante, — ce qui n’est pas une grande perte, à en croire le docteur.

Et il a raison, si aucun soin, si aucune moralisation n’est capable de les empêcher de devenir des êtres malfaisants. Cependant il y a une âme sous ces tristes enveloppes, et avec une meilleure direction, un dévouement de missionnaire, on arriverait peut-être à la faire s’épanouir vers le bien. Dans tous les cas, il faudrait, pour élever ces malheureux, d’autres éducateurs que l’un de ces mannequins dont M. O’Bodkins nous offre le déplorable type, et qu’il n’est point rare de rencontrer, même ailleurs que dans les comtés besoigneux de l’Irlande.

P’tit-Bonhomme était l’un des moins âgés de cette ragged-school. Il n’avait pas quatre ans et demi. Pauvre enfant ! Il aurait pu porter sur son front cette navrante locution française : Pas de chance ! Avoir été traité, comme on sait, par ce Thornpipe, s’être vu réduit à l’état de manivelle, puis, arraché à ce bourreau grâce à la pitié de quelques bonnes âmes de Westport, et être maintenant un hôte de la ragged-school de Galway ! Et, quand il la quittera, ne sera-ce pas pour trouver pire encore ?…

Certes, c’était un bon sentiment qui avait conduit le curé de la paroisse à enlever ce malheureux être au montreur de marionnettes. Après avoir vainement fait des recherches à son sujet, il avait fallu renoncer à découvrir son origine. P’tit-Bonhomme ne se souvenait que de ceci : c’est qu’il avait vécu chez une méchante femme en même temps qu’une autre fillette qui l’embrassait parfois, et aussi une petite qui était morte… Où cela s’était-il passé ?… Il ne savait pas. Qu’il fût un enfant abandonné ou qu’il eût été volé à sa famille, personne n’aurait pu le dire.

Depuis qu’il avait été recueilli à Westport, on avait pris soin de lui tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Les femmes s’apitoyaient sur son sort. On lui avait conservé le nom de P’tit-Bonhomme. Des familles le gardèrent huit jours, quinze jours. Ce fut ainsi pendant trois mois. Mais la paroisse n’était pas riche. Bien des malheureux vivaient à sa charge. Si elle eût possédé une maison de charité pour les enfants, notre petit garçon y aurait eu sa place. Or, il n’en existait pas. Aussi avait-il dû être envoyé à la ragged-school de Galway, et voilà neuf mois qu’il végétait au milieu de ce ramassis de mauvais garnements. Quand en sortirait-il, et, lorsqu’il en sortirait, que deviendrait-il ? Il est de ces déshérités pour lesquels, dès le bas âge, l’existence, avec ses exigences quotidiennes, est une question de vie ou de mort, — question qui ne reste que trop souvent sans réponse !

Ainsi P’tit-Bonhomme était depuis neuf mois confié aux soins de la vieille Kriss à demi abrutie, de ce pauvre Grip résigné à son sort, et de M. O’Bodkins, cette machine à balancer des recettes et des dépenses. Cependant sa bonne constitution lui avait permis de résister à tant de causes de destruction. Il ne figurait pas encore sur le grand livre du directeur, à la colonne des rougeoles, des scarlatines et autres maladies de l’enfance, sans quoi son compte eût été déjà réglé… au fond de la fosse commune que Galway réserve à ses déguenillés.

Mais, pour ce qui est de la santé, si P’tit-Bonhomme supportait impunément de telles épreuves, que ne pouvait-on craindre au point de vue de son développement intellectuel et moral ? Comment résisterait-il au contact de ces « rogues », comme disent les Anglais, au milieu de ces gnomes vicieux de corps et d’esprit, les uns nés on ne sait où ni de qui, les autres, pour la plupart, venus de parents relégués dans les colonies pénitentiaires, à moins qu’ils ne fussent fils de suppliciés !

Et, même il y en avait un dont la mère « faisait son temps » à l’île Norfolk, au centre des mers australiennes, et dont le père, condamné à mort pour assassinat, avait fini à la prison de Newgate par les mains du fameux Berry.

Ce garçon se nommait Carker. À douze ans, il semblait déjà prédestiné à marcher sur les traces de ses parents. On ne s’étonnera pas qu’au milieu de ce monde abominable de la ragged-school, il fût quelqu’un. Il jouissait d’une certaine considération, étant perverti et pervertissant, ayant ses flatteurs et ses complices, chef indiqué des plus méchants, toujours prêts à quelques mauvais coups, en attendant les crimes, lorsque l’école les aurait vomis comme une écume sur les grandes routes.

Hâtons-nous de le dire, P’tit-Bonhomme n’éprouvait que de l’aversion pour ce Carker, bien qu’il ne cessât de le regarder avec de grands yeux pleins d’étonnement. Jugez donc ! le fils d’un homme qui a été pendu !

En général, ces écoles ne ressemblent guère aux établissements modernes d’éducation où le cube d’air est distribué mathématiquement. Le contenant est approprié au contenu. De la paille pour literie, et le lit est vite fait : on ne le retourne même pas. Des réfectoires ? À quoi bon, lorsqu’il s’agit de manger les quelques croûtes et pommes de terre, dont il n’y a pas toujours suffisance. Quant à la matière instructive, c’est M. O’Bodkins qui était chargé de la distribuer aux déguenillés de Galway. Il devait apprendre à lire, à écrire, à compter, mais il n’y obligeait personne, et, après deux ou trois ans passés sous sa férule, on n’eût pas trouvé une dizaine de ces enfants qui fussent en état de déchiffrer une affiche. P’tit-Bonhomme, quoiqu’il fût l’un des plus jeunes, contrastait avec ses camarades, montrant un certain goût à s’instruire, — ce qui lui valait mille sarcasmes. Quelle misère, et aussi quelle responsabilité sociale, quand une intelligence, qui ne demanderait qu’à être cultivée, reste sans culture ! Sait-on ce que l’avenir perd à la stérilisation d’un jeune cerveau, dans lequel la nature a peut-être déposé de bons germes qui ne produiront pas ?

Si le personnel de l’école travaillait à peine de la tête, ce n’est pas parce qu’il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un peu de combustible pour l’hiver, mendier des lambeaux de vêtements chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux et des bestiaux pour l’aller vendre dans les fermes au prix de quelques coppers — recette à laquelle M. O’Bodkins ouvrait un compte spécial — fouiller les tas d’ordures accumulées au coin des rues, autant que possible avant les chiens et, s’il le fallait, après s’être battus avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants. De jeux, de divertissements, aucuns, — à moins que ce ne soit un plaisir de s’égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et du poing, sans parler des mauvais tours que l’on jouait à Grip. Il est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s’en inquiéter, — ce qui poussait Carker et les autres à s’acharner sur lui avec autant de lâcheté que de cruauté.

La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du directeur. Il va de soi qu’il n’y laissait jamais entrer personne. Ses livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses « élèves » fussent dehors, errant à l’aventure, vagabondant, polissonnant, et c’était toujours trop tôt, à son gré, qu’il les voyait revenir, lorsque le besoin de manger ou de dormir les ramenait à l’école.

Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P’tit-Bonhomme était le plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries de Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais aussi à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah ! que n’avait-il la force ? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle colère s’amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se défendre !

Il était, d’ailleurs, celui qui sortait le moins de l’école, trop heureux d’y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient aux alentours.

C’était sans doute au préjudice de son bien-être, car il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de « vieux cuit » à acheter pour deux ou trois coppers dus à l’aumône. Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans l’espoir d’attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s’en privaient ! Non ! il préférait rester avec Grip.

« Tu n’sors pas ? lui disait celui-ci.

— Non, Grip.

— Carker t’battra, si tu n’as rien rapporté c’soir !

— J’aime mieux être battu. »

Grip éprouvait pour P’tit-Bonhomme une affection qui était partagée. Ne manquant pas d’intelligence, sachant lire et écrire, il essayait d’apprendre à l’enfant un peu de ce qu’il avait appris. Aussi, depuis qu’il se trouvait à Galway, P’tit-Bonhomme commençait-il à montrer quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire honneur à son maître.

Il convient d’ajouter que Grip connaissait un tas d’histoires amusantes, et qu’il les racontait joyeusement.

Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à P’tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu de la ténébreuse école.

Ce qui irritait particulièrement notre héros, c’était que les autres s’en prissent à Grip et en fissent l’objet de leur malveillance. Celui-ci, nous le répétons, supportait cela avec une très philosophique résignation.

« Grip !… lui disait parfois P’tit-Bonhomme.

— Qu’veux-tu ?

— Il est bien méchant, Carker !

— Certes… bien méchant.

— Pourquoi ne tapes-tu pas dessus ?…

— Taper ?…

— Et aussi sur les autres ? »

Grip haussait les épaules.

« Est-ce que tu n’es pas fort, Grip ?…

— J’sais pas.

— Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes… »

Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre.

« Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises bêtes ?

— Bah ! ça n’vaut pas la peine !

— Ah ! si j’avais tes jambes et tes bras…

— Ce qui vaudrait mieux, p’tit, répondait Grip, ce s’rait de s’en servir pour travailler.

— Tu crois ?…

— Sûr.

— Eh bien !… nous travaillerons ensemble !… Dis ?… nous essaierons… veux-tu ?… »

Grip voulait bien.

Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l’enfant, lorsqu’il était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P’tit-Bonhomme, des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée, sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait encore, par le beau temps ; mais le beau temps, au milieu des comtés du nord de l’Irlande, est aussi rare qu’un bon repas
Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)

dans la cabane de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit par la main, et courant pour s’échauffer.

Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l’aspect d’une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente.
Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)

P’tit-Bonhomme aurait bien voulu savoir ce qu’il y avait à l’intérieur des maisons. À travers leurs étroites fenêtres fermées de grillages, leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. C’était pour lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs d’argent. Et les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel plaisir à en visiter les belles chambres, celles du Royal-Hôtel surtout ! Mais les domestiques les auraient chassés tous deux comme des chiens, ou, ce qui est pire, comme des mendiants, car les chiens peuvent à la rigueur recevoir quelque caresse…

Et lorsqu’ils s’arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables. Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui n’étaient vêtus que de loques ; là, sur une boutique de chaussures, eux qui marchaient pieds nus ! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance d’avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers dont on leur aurait pris mesure ? Non, sans doute, pas plus que tant de malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes de cuisine !

Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P’tit-Bonhomme les contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur estomac se contracter de spasmes douloureux.

« Bah ! disait Grip d’un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p’tit !… Ça s’ra comme si tu mangeais pour de bon ! »

Et devant les gros pains dont la chaude odeur s’échappait du fournil, devant les « cakes » et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les lèvres convulsées, la figure famélique, et P’tit-Bonhomme murmurait :

« Que ça doit être bon !

— J’t’en réponds ! répliquait Grip.

— En as-tu mangé ?…

— Un’fois.

— Ah ! » soupirait P’tit-Bonhomme.

Il n’en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la ragged-school lui donnait asile.

Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un gâteau lui ferait plaisir.

« J’aimerais mieux un pain, madame, répondit-il.

— Et pourquoi, mon enfant ?…

— Parce que ce serait plus gros. »

Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix d’une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours d’existence.

« Est-ce bon ? demanda-t-il à P’tit-Bonhomme.

— Oh !… On dirait que c’est sucré !

— J’te crois qu’c’est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre, encore ! »

Quelquefois Grip et P’tit-Bonhomme allaient se promener jusqu’au faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l’ensemble de la baie, l’une des plus pittoresques de l’Irlande, les trois îles d’Aran, posées à l’entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo, — autre ressemblance avec l’Espagne, — et, en arrière, les sauvages montagnes du Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l’époque où l’on avait songé à faire de Galway le point de départ d’une ligne de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique.

Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur la baie ou amarrés à l’entrée du port, ils se sentaient comme irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu’elle leur promet une existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l’enfant et le gagne-pain à l’homme.

« Ça doit être bien beau, Grip, d’aller sur ces bateaux… avec leurs grandes voiles ! disait P’tit-Bonhomme.

— Si tu savais c’que ça m’tente ! répondait Grip, en hochant la tête.

— Alors pourquoi que tu n’es pas marin sur la mer ?…

— T’as raison… Pourquoi que je n’suis pas marin ?…

— Tu irais loin… loin…

— Ça viendra p’t’être ! » répondit Grip.

Enfin, il ne l’était pas.

Le port de Galway est formé par l’embouchure d’une rivière qui sort du Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l’autre rive, au-delà d’un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les vieilles chartes. Grip et l’enfant venaient parfois jusqu’au Claddagh. Que n’aurait-il donné, P’tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d’une de ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d’aspect comme leur homme. Oui ! il enviait cette marmaille bien portante, et vraiment plus heureuse qu’en tant d’autres villes d’Irlande. Des garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient… Il aurait voulu être des leurs… Il avait envie d’aller les prendre par la main… Il n’osait, haillonné comme il l’était, et, à le voir s’approcher, ils auraient pu croire qu’il venait leur demander l’aumône. Alors il se tenait à l’écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de traîner ses brogues sur la place du marché, s’enhardissant à regarder les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres, les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip affirmât — d’après ce qu’il avait ouï dire, — que « c’était du gâteau à la crème que ces bêtes-là avaient dans l’coque » ! Peut-être ne serait-il pas impossible qu’un jour ils s’en rendraient compte par eux-mêmes.

Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu’un tremblement de terre aurait à moitié détruite. Et encore les ruines ont-elles leur charme, lorsque c’est le temps qui les a faites. Ici, de ces maisons inachevées faute d’argent, de ces édifices à peine ébauchés dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui était l’œuvre de l’abandon et non l’œuvre des siècles, il ne se dégageait qu’une impression de morne tristesse.

Pourtant ce qu’il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs, c’était l’abominable et nauséabonde demeure, l’abri insuffisant et répugnant, où la misère entassait les compagnons de P’tit-Bonhomme, et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l’heure arrivait de rentrer à la ragged-school !