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Hetzel (p. 12-23).

II

marionnettes royales !


La charrette de Thornpipe est établie d’une façon très rudimentaire : un brancard auquel le farouche épagneul est attelé ; une caisse quadrangulaire, placée sur deux roues — ce qui rendait le tirage plus facile au long des chemins cahoteux du comté ; deux poignées en arrière permettant de la pousser comme les baladeuses des marchands ambulants ; au-dessus de la caisse, un tendelet de toile, disposé sur quatre tiges de fer, et qui l’abrite sinon contre le soleil peu ardent d’ordinaire, du moins contre les pluies interminables de la haute Irlande. Cela ressemble à l’un de ces appareils roulants qui portent des orgues de Barbarie à travers les villes et les campagnes, et dont les stridentes flûtes se mêlent à l’éclat des trompettes ; mais ce n’est point un orgue que Thornpipe promène d’une bourgade à l’autre, ou plutôt, en cette machine plus compliquée, l’orgue est réduit à l’état de simple serinette, ainsi qu’on en pourra juger tout à l’heure.

Le dessus de la caisse est fermé d’un couvercle qui l’emboîte sur un quart de sa hauteur. Ce couvercle une fois relevé et rabattu latéralement, voici ce que les spectateurs aperçoivent, non sans quelque admiration, à la surface de la tablette.

Toutefois, afin d’éviter des redites, nous conseillons d’écouter Thornpipe, débitant son boniment habituel. À n’en pas douter, le forain en eût remontré, avec son intarissable faconde, au célèbre Brioché, le créateur du premier théâtre des marionnettes sur les champs de foire de la France.

« Ladies et gentlemen… »

C’est le début invariablement destiné à provoquer les sympathies des spectateurs, même quand il s’adresse aux plus piteux déguenillés d’un village.

« Ladies et gentlemen, ceci vous représente la grande salle des fêtes dans le château royal d’Osborne, île de Wight. »

En effet, la tablette figure un salon en miniature, contenu entre quatre planchettes posées de chant, et sur lesquelles sont peintes des portes et des fenêtres drapées ; çà et là des meubles en carton du plus haut goût, épinglés sur un tapis colorié, des tables, des fauteuils, des chaises, placés de manière à ne point gêner la circulation des personnages, princes, princesses, ducs, marquis, comtes, baronnets, qui se pavanent avec leurs nobles épouses au milieu de cette réception officielle.

« Au fond, continue Thornpipe, vous remarquerez le trône de la reine Victoria, surmonté de son baldaquin de velours cramoisi à crépines d’or, modèle exact de celui sur lequel Sa Gracieuse Majesté prend place pendant les cérémonies de la cour. »

Le trône en question mesure de trois à quatre pouces en hauteur, et bien que le velours soit en papier pelucheux, et les crépines faites d’une simple virgule couleur jaune, cela ne laisse pas de donner illusion aux braves gens qui n’ont jamais vu ce meuble essentiellement monarchique.

« Sur le trône, reprit Thornpipe, contemplez la Reine, — ressemblance garantie, — revêtue de ses habits de gala, le manteau royal attaché aux épaules, la couronne en tête et le sceptre à la main. »

Nous qui n’avons jamais eu l’honneur d’entrevoir la souveraine du Royaume-Uni, Impératrice des Indes, dans ses salons d’apparat, nous ne saurions dire si la figurine représente Sa Majesté avec une fidélité scrupuleuse. Toutefois, en admettant qu’elle ceigne la couronne pendant ces grandes solennités, il est douteux que sa main brandisse un sceptre qui ressemble au trident de Neptune. Le plus simple, d’ailleurs, est d’en croire Thornpipe sur parole, et c’est ce que fit sagement l’assistance.

« À la droite de la Reine, déclara Thornpipe, j’appelle l’attention des spectateurs sur Leurs Altesses Royales, le prince et la princesse de Galles, tels que vous avez pu les voir, lors de leur dernier voyage en Irlande. »

Il n’y a pas à s’y tromper, voilà le prince de Galles en costume de feld-maréchal de l’armée britannique, et la fille du roi de Danemark, drapée d’une splendide robe de dentelle découpée dans un morceau de ce papier d’argent qui recouvre les boîtes de pralines.

De l’autre côté, c’est le duc d’Édimbourg, c’est le duc de Connaught, c’est le duc de Fife, c’est le prince de Battemberg, ce sont les princesses leurs femmes, enfin la famille royale au complet, arrangée de manière à décrire un demi-cercle devant le trône. Il est certain que ces poupées, — ressemblance garantie toujours, — avec leurs habits de cérémonie, leurs figures enluminées, leurs attitudes prises sur le vif, donnent une idée très exacte de la cour d’Angleterre.

Puis, voici les grands officiers de la couronne, entre autres, le grand amiral sir Georges Hamilton. Thornpipe prend soin de les désigner du bout de sa baguette à l’admiration du public, en ajoutant que chacun d’eux occupe la place due à son rang, suivant l’étiquette cérémoniale.

Là, respectueusement immobile devant le trône, se tient un monsieur de haute taille, d’une distinction très anglo-saxonne, et qui ne peut être qu’un des ministres de la Reine.

C’en est un, en effet, c’est le chef du cabinet de Saint-James, très reconnaissable à son dos qui est légèrement courbé sous le poids des affaires.

Puis, Thornpipe d’ajouter :

« Et près du premier ministre, à droite, le vénérable monsieur Gladstone. »

Et, ma foi, il eût été difficile de ne pas reconnaître l’illustre « old man », ce beau vieillard, toujours droit, lui, toujours prêt à défendre les idées libérales contre les idées autoritaires. Peut-être y a-t-il lieu de s’étonner qu’il regarde le premier ministre d’un air sympathique ; mais, entre marionnettes, — même entre marionnettes politiques, — on se passe bien des choses, et ce qui répugnerait à des êtres de chair et d’os, des cabotins en carton et en bois n’en ont point vergogne.

D’ailleurs, voici un autre rapprochement inattendu, engendré par un extraordinaire anachronisme, car Thornpipe s’écrie en gonflant sa voix :

« Je vous présente, ladies et gentlemen, votre célèbre patriote O’Connell, dont le nom trouvera toujours un écho dans le cœur des Irlandais ! »

Oui ! O’Connell était là, à la cour d’Angleterre, en 1875, bien qu’il fût mort depuis vingt-cinq ans. Et, si on en eût fait l’observation à Thornpipe, le forain aurait répondu à cela que, pour un fils de l’Irlande, le grand agitateur est toujours vivant. À ce compte-là, il aurait tout aussi bien pu exhiber M. Parnell, bien que cet homme politique ne fût guère connu à cette époque.

Puis, par places, sont disséminés d’autres courtisans, dont le nom nous échappe, tous constellés de crachats et enrubannés de cordons, des célébrités politiques et guerrières, entre autres Sa Grâce le duc de Cambridge auprès de feu lord Wellington, et feu lord Palmerston auprès de feu M. Pitt ; enfin des membres de la Chambre haute, fraternisant avec des membres de la Chambre basse ; derrière eux, une rangée de horse-guards, en tenue de parade, à cheval au milieu de ce salon, — ce qui indique bien qu’il s’agit d’une fête comme il est rare d’en voir au château d’Osborne. Cet ensemble comprend environ une cinquantaine de petits bonshommes, violemment peinturlurés, qui représentent avec aplomb et raideur tout ce qu’il y a de plus aristocratique, de plus distingué, de plus officiel, dans le monde militaire et politique du Royaume-Uni.

On s’aperçoit même que la flotte anglaise n’a point été oubliée, et si le yacht royal Victoria-and-Albert n’est pas là sous vapeur, du moins des navires sont-ils dessinés sur la vitre des fenêtres, d’où l’on est censé voir la rade de Spithead. Avec de bons yeux, sans doute, on pourrait distinguer le yacht Enchanteress, ayant à bord leurs Seigneuries les lords de l’Amirauté, tenant chacun une lunette d’une main et un porte-voix de l’autre.

Il faut en convenir, Thornpipe n’a point trompé son public, en disant que cette exhibition est unique au monde. Positivement, elle permet d’économiser un voyage à l’île de Wight. Aussi est-ce un ébahissement, non seulement chez les gamins qui regardent cette merveille, mais également parmi les spectateurs d’âge respectable, qui ne sont jamais sortis du comté de Connaught ni des environs de Westport. Peut-être le curé de la paroisse ne laisse-t-il pas de sourire in petto ; quant au pharmacien-droguiste, il ne se cache pas de dire que ces personnages sont d’une ressemblance à s’y méprendre, bien qu’il ne les ait vus de sa vie. Pour le boulanger, il l’avouait, cela passait l’imagination, et il se refusait à croire qu’une réception à la cour d’Angleterre pût s’accomplir avec tant de luxe, d’éclat et de distinction.

« Eh bien, ladies et gentlemen, ce n’est rien encore ! reprit
Un petiot de trois ans environ. (Page 22.)

Thornpipe. Vous supposez sans doute que ces personnes royales et autres ne peuvent faire ni mouvements ni gestes… Erreur ! Elles sont vivantes, vivantes, je vous dis, comme vous et moi, et vous l’allez voir. Auparavant, je prendrai la liberté de faire mon petit tour en me recommandant à la générosité d’un chacun. »

C’est là le moment critique pour les montreurs de curiosités et autres, lorsque la sébille commence à circuler entre les rangs de l’assistance. Règle générale, les spectateurs de ces exhibitions foraines se classent en deux catégories : ceux qui s’en vont pour ne point mettre la main à la poche, et ceux qui restent avec l’intention de s’amuser gratuitement, — ces derniers, qu’on ne s’en étonne pas, de beaucoup plus nombreux. Il existe une troisième catégorie, celle des payants, mais elle est si infime qu’il vaut mieux n’en point parler. Et cela ne fut que trop évident, lorsque Thornpipe « fit son petit tour », avec un sourire qu’il essayait de rendre aimable et qui n’était que farouche. En eût-il pu être autrement de cette face de bouledogue, aux yeux méchants, à la bouche plus prête à mordre les gens qu’à les embrasser ?…

Il va de soi que chez toute cette marmaille en guenilles qui ne bougea pas, on n’eût pas même trouvé deux coppers à récolter. Quant à ceux des spectateurs qui, alléchés par le boniment du montreur de marionnettes, voulaient voir sans payer, ils se bornèrent à détourner la tête. Cinq ou six seulement tirèrent quelques piécettes de leur gousset, ce qui produisit une recette d’un shilling et trois pence que Thornpipe accueillit d’une méprisante grimace… Que voulez-vous ? Il fallait s’en contenter, en attendant la représentation de l’après-midi, qui serait peut-être meilleure, et se conformer au programme annoncé plutôt que de rendre l’argent.

Et, alors, à l’admiration muette succéda l’admiration démonstrative et criarde. Les mains se mirent à battre, les pieds à trépigner, les bouches à s’emplir, puis à se vider de aohs ! qui devaient s’entendre du port.

En effet, Thornpipe vient de donner sous la caisse un coup de baguette, qui a provoqué un gémissement auquel personne n’a pris garde. Soudain toute la scène s’est animée, on peut dire d’une façon miraculeuse.

Les marionnettes, mues par un mécanisme intérieur, semblent être douées d’une vie réelle. Sa Majesté la reine Victoria n’a pas quitté son trône, — ce qui eût été contraire à l’étiquette, — elle ne s’est pas même levée, mais elle meut la tête, agitant son bonnet couronné et abaissant son sceptre à la façon du bâton d’un chef de musique qui bat une mesure à deux temps. Quant aux membres de la famille royale, ils se tournent et se retournent tout d’une pièce, rendant salut pour salut, tandis que ducs, marquis, baronnets, défilent avec grandes démonstrations de respect. De son côté, le premier ministre s’incline devant M. Gladstone, qui s’incline à son tour. Après eux, O’Connell s’avance gravement sur sa rainure invisible, suivi du duc de Cambridge, lequel semble exécuter un pas de caractère. Les autres personnages déambulent ensuite, et les chevaux des horse-guards, comme s’ils étaient non dans un salon mais au milieu de la cour du château d’Osborne, piaffent en secouant leur queue.

Et tout ce manège s’accomplit au son d’une musique aigre et susurrante, grâce à une serinette à laquelle manquaient nombre de dièzes et de bémols. Mais comment Paddy — si sensible à l’art musical que Henri VIII a mis une harpe dans les armes de la Verte Érin — n’aurait-il pas été charmé, bien qu’il eût préféré au God save the Queen et au Rule Britannia, hymnes mélancoliques qui sont les dignes chants nationaux du triste Royaume-Uni, quelque refrain de sa chère Irlande ?

De vrai, c’était très beau, et pour qui n’avait jamais vu les mises en scène des grands théâtres de l’Europe, il y avait là de quoi provoquer plus que de l’admiration. Et ce fut un indescriptible enthousiasme à la vue de ces marionnettes mouvantes, que l’on appelle en termes du métier des « danso-musicomanes ».

Mais, à un certain moment, voici que par suite d’un à-coup du mécanisme, la Reine abaisse si vivement son sceptre qu’elle atteint le dos rond du premier ministre. Alors les hurrahs du public de redoubler.

« Ils sont vivants ! dit un des spectateurs.

— Il ne leur manque que la parole ! répondit un autre.

— Ne le regrettons pas ! » ajouta le pharmacien, qui était démocrate à ses moments perdus.

Et il avait raison. Voyez-vous ces marionnettes faisant des discours officiels !

« Je voudrais savoir ce qui les met en mouvement, dit alors le boulanger.

— C’est le diable ! répliqua un vieux matelot.

— Oui ! le diable ! » s’écrièrent quelques matrones à demi convaincues, qui se signèrent, en tournant la tête vers le curé, lequel regardait d’un air pensif.

« Comment voulez-vous que le diable puisse tenir à l’intérieur de cette caisse ? fit observer un jeune commis, connu pour ses naïvetés. Il est de grande taille… le diable…

— S’il n’est pas dedans, il est dehors ! riposta une vieille commère. C’est lui qui nous montre le spectacle…

— Non, répondit gravement le droguiste, vous savez bien que le diable ne parle pas l’Irlandais ! »

Or, c’est là une de ces vérités que Paddy admet sans conteste, et il fut constant que Thornpipe ne pouvait être le diable, puisqu’il s’exprimait en pure langue du pays.

Décidément, si le sortilège n’entrait pour rien en cette affaire, il fallait admettre qu’un mécanisme interne donnait le mouvement à ce petit monde de cabotins. Cependant personne n’avait vu Thornpipe remonter le ressort. Et même — particularité qui n’avait point échappé au curé — dès que la circulation des personnages commençait à se ralentir, un coup de fouet envoyé sous la caisse que cachait le tapis, suffisait à ranimer leur jeu. À qui s’adressait ce coup de fouet, toujours suivi d’un gémissement ?

Le curé voulut savoir, et il dit à Thornpipe :

« Vous avez donc un chien au fond de cette boîte ? »

L’homme le regarda en fronçant le sourcil et parut trouver la question indiscrète.

« Il y a ce qu’il y a ! répondit-il. C’est mon secret… Je ne suis pas obligé de le faire connaître…

— Vous n’y êtes point obligé, répondit le curé, mais nous avons bien le droit de supposer que c’est un chien qui fait marcher votre mécanique…

— Eh oui !… un chien, répliqua Thornpipe de mauvaise humeur, un chien dans une cage tournante… Ce qu’il m’a fallu de temps et de patience pour le dresser !… Et qu’ai-je reçu en payement de ma peine ?… Pas même la moitié de ce qu’on donne pour dire une messe au curé de la paroisse ! »

À l’instant où Thornpipe achevait cette phrase, le mécanisme s’arrêta, au vif déplaisir des spectateurs, dont la curiosité était loin d’être satisfaite. Et, comme le montreur de marionnettes se disposait à rabattre le couvercle de la caisse, en disant que la représentation était terminée :

« Est-ce que vous consentiriez à en donner une seconde ? lui demanda le pharmacien.

— Non, répondit brusquement Thornpipe, qui se voyait entouré de regards soupçonneux.

— Pas même si l’on vous assurait une belle recette de deux shillings ?…

— Ni pour deux ni pour trois ! » s’écria Thornpipe.

Il ne songeait qu’à partir, mais le public ne semblait point en humeur de lui livrer passage. Cependant, sur un signe de son maître, l’épagneul tirait déjà entre les brancards, lorsqu’une longue plainte, entrecoupée de sanglots, sembla s’échapper de la caisse.

Et alors Thornpipe, furieux, de s’écrier, ainsi qu’il l’avait déjà fait une première fois :

« Te tairas-tu, fils de chien !

— Ce n’est point un chien qui est là ! dit le curé en retenant la charrette.

— Si ! riposta Thornpipe.

— Non !… c’est un enfant !…

— Un enfant… un enfant ! » répéta l’assistance.

Quel revirement venait de s’opérer dans les sentiments des spectateurs ! Ce n’était plus leur curiosité, c’était leur pitié qui se manifestait par une attitude peu sympathique. Un enfant, placé à l’intérieur de cette boîte ouverte latéralement, et cinglé de coups de fouet, lorsqu’il s’arrêtait, n’ayant plus la force de se mouvoir dans sa cage !…

« L’enfant… l’enfant !… » cria-t-on énergiquement.

Thornpipe avait affaire à trop forte partie. Il voulut résister toutefois et pousser sa charrette par derrière… Ce fut en vain. Le boulanger la saisit d’un côté, le droguiste de l’autre, et elle fut secouée de la belle façon. Jamais la cour royale ne s’était trouvée à pareille fête, les princes heurtant les princesses, les ducs renversant les marquis, le premier ministre tombant et provoquant avec lui la chute du ministère, — bref, un cahot tel qu’il se produirait au château d’Osborne, si l’île de Wight était agitée par un tremblement de terre.

On eut vite fait de contenir Thornpipe, bien qu’il se débattît furieusement. Tous s’en mêlèrent. La charrette fut fouillée, le droguiste se glissa entre les roues, et retira un enfant de la caisse…

Oui ! un petiot de trois ans environ, pâle, souffreteux, malingre, les jambes zébrées d’écorchures par la mèche du fouet, respirant à peine.

Personne ne connaissait cet enfant à Westport.

Telle fut l’entrée en scène de P’tit-Bonhomme, le héros de cette histoire. Comment il était tombé entre les mains de ce brutal, qui n’était point son père, il eût été malaisé de le savoir. La vérité est que le petit être avait été ramassé, neuf mois avant, par Thornpipe dans la rue d’un hameau du Donegal, et l’on voit à quoi le bourreau l’avait employé.

Une brave femme venait de le prendre entre ses bras, elle essayait de le ranimer. On se pressait autour de lui. Il avait une figure intéressante, intelligente même, ce pauvre écureuil réduit à faire tourner sa cage sous la boîte aux marionnettes pour gagner sa vie. Gagner sa vie… à cet âge !

Enfin il rouvrit les yeux, et se rejeta en arrière, dès qu’il aperçut Thornpipe, qui s’avançait avec l’intention de le reprendre, criant d’une voix irritée :

« Rendez-le moi !…

— Êtes-vous donc son père ? demanda le curé.

— Oui… répondit Thornpipe.

— Non !… ce n’est point mon papa ! s’écria l’enfant, qui se cramponnait aux bras de la femme.

— Il n’est pas à vous ! s’écria le droguiste.

— C’est un enfant volé ! ajouta le boulanger.

— Et nous ne vous le rendrons pas ! » dit le curé.

Thornpipe voulut résister quand même. La face congestionnée, les yeux allumés de colère, il ne se possédait plus et semblait disposé à « prendre des ris à l’irlandaise », c’est-à-dire à jouer du couteau, lorsque deux vigoureux gaillards s’élancèrent sur lui et le désarmèrent.

« Chassez-le… chassez-le ! répétaient les femmes.

— Va-t’en d’ici, gueux ! dit le droguiste.

— Et qu’on ne vous revoie pas dans le comté ! » s’écria le curé avec un geste de menace.

Thornpipe cingla le chien d’un grand coup de fouet, et la charrette s’en alla en remontant la principale rue de Westport.

« Le misérable ! dit le pharmacien. Je ne lui donne pas trois mois avant qu’il ait dansé le menuet de Kilmainham ! »

Danser ce menuet, c’est, suivant la locution du pays, danser sa dernière gigue au bout d’une potence.

Puis, lorsque le curé eut demandé à l’enfant comment il s’appelait :

« P’tit-Bonhomme », répondit celui-ci d’une voix assez ferme.

Et, de fait, il n’avait pas d’autre nom.