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Hetzel (p. 37-47).

IV

l’enterrement d’une mouette.


Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des déguenillés, P’tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en arrière ? Qu’un enfant, heureux des soins qui l’entourent, des caresses qu’on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans le souci de ce qu’il a été ni de ce qu’il sera, qu’il s’abandonne à l’épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être. Hélas ! il n’en va pas ainsi lorsque le passé n’a été que souffrances. L’avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant, après avoir regardé en arrière.

Et s’il remontait d’une année ou deux, que revoyait-il, P’tit-Bonhomme ? Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu’il craignait parfois de rencontrer au coin d’une rue, ou sur une grande route, ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenir vague et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui le maltraitait, et aussi l’image consolante de cette fillette qui le berçait sur ses genoux.

« Je crois bien me rappeler qu’elle se nommait Sissy[1], dit-il un jour à son compagnon.

— Què joli nom ! » répondit Grip.

Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que dans l’imagination de l’enfant, car on n’avait jamais pu avoir de renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son existence, P’tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui ! il la revoyait en pensée… Est-ce qu’il ne la retrouverait pas un jour ?… Qu’était-elle devenue ?… Vivait-elle encore chez cette mégère… loin de lui ?… Des milles et des milles les séparaient-ils l’un de l’autre ?… Elle l’aimait bien et il l’aimait aussi… C’était la première affection qu’il eût éprouvée avant d’avoir rencontré Grip, et il parlait d’elle comme d’une grande fille… Elle était bonne et douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui…

« J’aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait ! disait P’tit-Bonhomme.

— Moi aussi, et j’crois qu’j’aurais cogné dur ! » répondait Grip pour faire plaisir à l’enfant.

D’ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on l’attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l’avait déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise engeance acharnée contre son protégé.

Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school, attiré par les cloches du dimanche, P’tit-Bonhomme était entré dans la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l’y avait conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir, perdue qu’elle est au milieu d’un labyrinthe de rues fangeuses et étroites.

L’enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable bedeau l’eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas permis de rester dans l’église. Il fut très étonné et très charmé de ce qu’il entendit, les chants de l’office, l’accompagnement de l’orgue, et de ce qu’il vit, le prêtre à l’autel avec ses ornements d’or, et ces longues chandelles qu’étaient pour lui les cierges allumés en plein jour.

P’tit-Bonhomme n’avait pas oublié que le curé de Westport lui avait quelquefois parlé de Dieu — Dieu qui est le père à tous. Il se rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le nom de Dieu, c’était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant, sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût regardé des soldats. Puis, tandis que toute l’assemblée se courbait pendant l’élévation aux tintements de la sonnette, il s’en alla, avant d’avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu’une souris qui regagne son trou.

Lorsque P’tit-Bonhomme revint de l’église, il n’en dit rien à personne, — pas même à Grip, lequel d’ailleurs n’avait qu’une très vague idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres. Toutefois, après une seconde visite, s’étant trouvé seul avec la Kriss, il se hasarda à lui demander ce que c’était que Dieu.

« Dieu ?… répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au milieu des bouffées nauséabondes qui s’échappaient de sa pipe de terre noire.

— Oui… Dieu ?…

— Dieu, dit-elle, c’est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux d’enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d’enfer ! »

À cette réponse, P’tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu’il eût grande envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d’enfants, il n’osa pas interroger Kriss à ce sujet.

P’tit Bonhomme s’étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.

Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l’unique occupation semblait être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s’il fallait s’en rapporter au dire de Kriss.

Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip.

« Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l’enfer ?

Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)

— Quèqu’fois, p’tit !

— Où se trouve-t-il, l’enfer ?

— J’sais pas.

— Dis donc… si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera Carker ?…

— Oui… et à grand feu !

— Moi… Grip… je ne suis pas méchant, dis ?

— Toi ?… méchant ?… Non… j’crois pas !

— Alors, je ne serai pas brûlé ?…

— Pas même d’un ch’veu !

— Ni toi, Grip ?…

— Ni moi… bien sûr ! »

Et Grip crut bon d’ajouter qu’il n’en valait pas la peine, étant si maigre qu’il n’eût fait qu’une flambée.

Voilà tout ce que P’tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu’il avait appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était mal. Mais, s’il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l’être suivant les préceptes de M. O’Bodkins.

En effet, M. O’Bodkins n’était guère content. P’tit-Bonhomme ne figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait… Oh ! pas grand-chose, M. O’Bodkins ! — et qui ne produisait pas ! Au moins les autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien.

Un jour, M. O’Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur lui un regard sévère à travers ses lunettes.

P’tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant cette admonestation que M. O’Bodkins lui adressait au double titre de comptable et de directeur.

« Tu ne veux rien faire ?… lui dit-il.

— Si, monsieur, répliqua l’enfant. Dites-moi… que voulez-vous que je fasse ?

— Quelque chose qui paye ce que tu coûtes !

— Je voudrais bien, mais je ne sais pas.

— On suit les gens dans la rue… on leur demande des commissions…

— Je suis trop petit, et on ne veut pas.

— Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes ! Il y a toujours quelque chose à trouver…

— Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort… Je ne peux pas les chasser !

— Vraiment !… As-tu des mains ?…

— Oui.

— Et as-tu des jambes ?

— Oui.

— Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose !

— Demander des coppers ! »

Et P’tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition révolta sa fierté naturelle. Sa fierté ! oui ! c’est le mot, et il rougissait à la pensée de tendre la main.

« Je ne pourrais pas, monsieur O’Bodkins ! dit-il.

— Ah ! tu ne pourrais pas ?…

— Non !

— Et pourras-tu vivre sans manger ?… Non ! n’est-ce pas !… Je te préviens pourtant qu’un jour ou l’autre, je te mettrai à ce régime-là, si tu n’imagines pas un moyen de gagner ta vie !… Et maintenant, file ! »

Gagner sa vie… à quatre ans et quelques mois ! Il est vrai qu’il la gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon ! L’enfant « fila » très accablé. Et qui l’eût vu dans un coin, les bras croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la vie pour ce pauvre petit être !

Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas âge, on ne saurait s’imaginer ce qu’ils souffrent, et on ne s’apitoiera jamais assez sur leur sort !

Et puis, après les admonestations de M. O’Bodkins, venaient les excitations des polissons de l’école.

Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu’eux. Ils avaient plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides conseils ni les coups.

Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un acharnement qui s’expliquait par sa perversité.

« Tu ne veux pas demander la charité ? lui dit-il un jour.

— Non, répondit d’une voix ferme P’tit-Bonhomme.

— Eh bien, sotte bête, on ne demande pas… on prend !

— Prendre ?…

— Oui !… Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort de sa poche, on s’approche, on tire adroitement le mouchoir, et il vient tout seul.

— Laisse-moi, Carker !

— Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir…

— C’est voler, cela !

— Et ce n’est pas des coppers qu’on trouve dans ces porte-monnaies de riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d’or, et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à rien !

— Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s’ensauvant.

— Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu’est-ce que ça fait ? On y est aussi bien qu’ici — et même mieux. On vous y donne du pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content.

— Je ne veux pas… je ne veux pas ! » répétait l’enfant, en se débattant au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l’un à l’autre comme une balle.

Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l’arracher des mains de la bande.

« Allez-vous m’laisser ce P’tit tranquille ! » s’écria-t-il en serrant les poings.

Cette fois, il était vraiment en colère, Grip.

« Tu sais, dit-il à Carker, j’tape pas souvent, n’est-ce pas, mais quand je m’mets à taper… »

Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de « leur faire leur affaire » à tous les deux !

« Bien sûr, Carker, tu seras brûlé ! dit P’tit-Bonhomme, non sans une certaine commisération.

— Brûlé ?…

— Oui… en enfer… si tu continues à être méchant ! »

Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants. Que voulez-vous ? le rôtissement de Carker, c’était une idée fixe chez P’tit-Bonhomme.

Toutefois, il était à craindre que l’intervention de Grip en sa faveur ne produisît pas d’heureux résultats. Carker et les autres étaient décidés à se venger du surveillant et de son protégé.

Dans les coins, les pires garnements de la ragged-school tenaient des conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible. La nuit, il le faisait monter jusqu’au galetas qu’il occupait sous les bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable, P’tit-Bonhomme était du moins à l’abri des mauvais conseils et des mauvais traitements.

Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui savait nager, donnait des leçons à P’tit-Bonhomme. Ah ! que celui-ci était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les voiles blanches s’effacer à l’horizon.

Tous deux s’ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur la grève. Grip, tenant l’enfant par les épaules, lui indiquait les premiers mouvements.

Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school.

Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à leur tête.

S’ils criaient, s’ils vociféraient de la sorte, c’est qu’ils venaient d’apercevoir une mouette, blessée à l’aile, qui essayait de s’enfuir. Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre dont il l’atteignit.

P’tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c’était lui qui avait reçu le coup.

« Pauvre mouette… pauvre mouette ! » répétait-il.

Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu’il vit l’enfant s’élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant grâce pour l’oiseau.

« Carker… je t’en prie… répétait-il, bats-moi… bats-moi… mais pas la mouette !… pas la mouette ! »

Quelle bordée de sarcasmes l’accueillirent, lorsqu’on le vit se traîner sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient saillie sous la peau ! Et toujours il criait :

« Grâce… Carker… grâce pour la mouette ! »

Personne ne l’écoutait. On se riait de ses supplications. La bande poursuivait l’oiseau, qui essayait en vain à s’élever de terre, sautillant gauchement d’une patte sur l’autre, et tâchant de gagner un abri entre les roches.

Efforts inutiles.

« Lâches… lâches ! » criait P’tit-Bonhomme.

Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer, il la lança en l’air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et l’envoya sur les galets.

« Grip… Grip !… répétait P’tit-Bonhomme, défends-la… défends-la !… »

Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l’oiseau… il était trop tard. Carker venait d’écraser sous son talon la tête de la mouette.

Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d’un concert de hurrahs frénétiques.

P’tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors — une colère aveuglante — et n’y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine.

« Ah ! tu vas me l’payer ! » s’écria Carker.

Et, avant que Grip eût pu l’en empêcher, il se précipita sur le jeune garçon, il l’entraîna au bord de la grève, l’accablant de coups. Puis, tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes, il enfonça la tête de P’tit-Bonhomme sous les lames au risque de l’asphyxier.

Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers Carker, qui s’enfuit avec toute la bande.

En se retirant, les lames auraient entraîné P’tit-Bonhomme, si Grip ne l’eût saisi et ramené à demi évanoui.

Après l’avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre sur pied. L’ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main :

« Viens… viens ! » lui dit-il.

P’tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l’oiseau écrasé, il s’agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et, creusant un trou dans le sable, il l’y enterra.

Et, lui-même, qu’était-il, si ce n’est un oiseau abandonné… une pauvre mouette humaine !


  1. Abréviation familière du nom de Cecily.