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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 131-138).

Action sur le tempérament, le caractère
et la conscience.

Cet attelage indissoluble traîne l’homme à travers la vie. La pédagogie n’y prend point assez garde. Là où elle devrait se proposer d’exercer un contrôle d’ensemble, elle agit d’ordinaire de façon fragmentaire et, partant, inefficace. Sur le terrain sportif, l’action d’ensemble est facilitée comme nous l’allons voir par la façon même dont elle s’exerce.

i. — En ce qui concerne le tempérament, le sport intervient sous trois formes dont l’importance varie selon l’âge du sujet. Le plus grand service que le sport puisse rendre à la jeunesse, c’est d’empêcher chez elle le vagabondage de l’imagination et de la maintenir non dans l’ignorance mais dans l’indifférence à l’égard de ce qui menace d’éveiller en elle un sensualisme prématuré. On fait intervenir à tort ici des considérations climatologiques ou ethniques dont l’influence est minime. La nature a disposé sagement que l’éveil des sens, chez l’éphèbe, serait tardif mais la nature est contrariée de trois manières sur ce point par la civilisation laquelle tend d’abord à imposer à l’éphèbe une existence trop sédentaire, ensuite lui inflige le redoutable contact d’une littérature imprégnée d’érotisme et enfin ne lui fournit pas le moyen de satisfaire son désir normal d’affirmer sa virilité prochaine en imitant l’adulte qu’il est pressé de rejoindre[1]. Cette hâte est de tous les temps. Autrefois elle pouvait se satisfaire par la guerre. Mais le monde moderne, en régularisant le militarisme et en fixant l’âge d’admission au régiment, a mis fin à ces engagements prématurés et aventureux. Il ne resterait donc que l’amour s’il n’y avait le sport qui, en permettant à l’adolescent de se comparer à l’homme, le passionnera sainement et constituera l’aliment rationnel de son imagination.

Que si nous passons maintenant à l’adulte, un point de vue nouveau apparaît. Il faut à celui-ci une certaine dose de volupté et la volupté, ce n’est pas le bien-être, c’est le plaisir physique intensif[2]. Or le sport produit du plaisir physique assez intensif pour être qualifié de voluptueux. Nombre de sportifs l’attesteront ; il atteint volontiers le double caractère impérieux et troublant de la passion sensuelle. Sans doute, tous ne l’éprouvent pas à ce degré. Il y faut certaines qualités corporelles d’équilibre ainsi que l’ardeur durable et aussi l’absence de préoccupations étrangères et de retenue qui est à la base de toute exaltation des sens mais cette exaltation, tel nageur, tel cavalier, tel escrimeur, tel gymnaste vous diront qu’ils l’ont souvent ressentie. Ainsi l’ivresse de la vague, du galop, du combat, du trapèze… n’est rien moins qu’une ivresse de convention. Elle est à la fois réelle et définie ; elle a cette supériorité qu’elle n’est jamais artificiellement provoquée par l’imagination et rarement déçue par la satiété. Il existe donc une volupté sportive qui pacifie les sens, pas seulement par la fatigue mais par la satisfaction. Elle ne se borne pas à les neutraliser. Elle les contente.

Enfin voici un troisième point de vue qui s’applique au besoin à l’adolescence mais surtout à l’âge adulte et encore à l’âge mûr. Il est une passion à visages multiples dont le rôle dans la vie est beaucoup plus considérable qu’il n’y paraît tout d’abord ; c’est la colère. Colères diffuses contre les injustices, la malchance, les malentendus… colères contre soi-même aussi, faites d’aveux et de regrets… colères souvent sans éclats mais dont les conséquences n’en sont que plus durables et plus profondes. Les sources d’alimentation sont nombreuses : instincts comprimés, sentiments méconnus, occasions manquées,… mais les résultats sont toujours les mêmes, à savoir : l’aigreur concentrée ou la violence habituelle, les fausses manœuvres, le mécontentement de soi et d’autrui, le jugement obscurci, le geste dévié. À l’heure actuelle, la colère est partout dans le monde : elle trouble à la fois le foyer familial et les institutions sociales ; elle compromet à la fois le repos de l’individu et la paix publique. Or le sport est le plus grand « apaiseur » qui soit. Nulle recette supérieure n’existe pour faire tomber l’irritation, dissiper la mauvaise humeur, redresser le cours des idées, replacer l’organisme au service du vouloir. « L’homme exaspéré qui brise une chaise se calme aussitôt mais au dépens du meuble détruit et de sa dignité diminuée. Qu’il recoure à l’exercice intensif : l’effet sera le même, mais rien ne sera détruit ; au contraire une force précieuse aura été produite et emmagasinée. Théodore Roosevelt savait cela lorsqu’au début de sa carrière politique, ayant sous sa juridiction la police de New-York, il osa ouvrir des salles gratuites de boxe dans les quartiers mal famés ce qui amena une diminution immédiate et considérable des rixes sanglantes dont cette portion de l’énorme cité était journellement le théâtre[3]. »

ii. — La question étant ainsi « déblayée » de tout ce que, sous une forme ou sous une autre, y mêlent les sens, nous sommes plus aptes à étudier les répercussion possibles[4] du sport sur le caractère. Le sport ouvre à cet égard deux sources précieuses de perfectionnement. Il ne peut en effet s’accommoder ni du mensonge, ni du découragement. L’antinomie du mensonge et du sport découle de cette nature mathématique et réaliste des résultats sportifs sur laquelle nous insistions tout à l’heure. Elle est absolue. Un sportif ne peut tricher utilement ni avec autrui ni avec soi-même ; le chiffre et le fait sont là et leur relief brutal le rappelle au culte de la vérité. De même, se décourage-t-il, le plus lourd des handicapages pèse sur lui ; il ne réussira jamais qu’à condition de surmonter toute velléité de défaillance prolongée et ce n’est qu’à doses de volonté distillée que ses progrès s’inscriront en une courbe satisfaisante.

Une autre répercussion du sport sur le caractère vient du dosage des qualités contraires dont le sportif a besoin. Il faut à celui-ci de l’audace et de la prudence mélangées, c’est-à-dire, en l’espèce, de l’élan et du calcul. Il lui faut de la méfiance et de la confiance, c’est-à-dire une claire notion des difficultés et pourtant la foi qu’il en viendra à bout. Sans doute ce dosage est toujours imparfait ; le penchant de l’individu l’emporte d’un côté ou de l’autre. Cela est si vrai que, lorsque des scolaires encouragent des camarades au départ d’un concours sportif, on les entend crier à l’un : « vas-y » et à l’autre : « méfie-toi ». Ils trouvent d’instinct la parole propre à rectifier la balance chez le concurrent enclin à être trop calculateur ou trop osé, trop confiant ou trop méfiant. N’empêche que cette particularité du sport d’exiger la collaboration de qualités contraires souligne sa valeur comme instrument pédagogique. Les autres instruments pédagogiques n’ont pas, en général, la possibilité de s’employer à créer de l’équilibre direct ; ils y procèdent, si l’on peut ainsi dire, par des effets alternatifs.

Il y a chez le sportif une certaine obligation d’impassibilité qui est fortement éducative. Un sportif qui laisse transparaître la moindre contrariété paraît un peu choquant ; un sportif qui laisse transparaître la moindre souffrance scandalise. Si le sport lui a fait des épaules larges, c’est aussi pour porter les ennuis et s’il lui a fait les muscles solides, c’est pour faire taire ses nerfs et le rendre maître chez lui. Ainsi raisonnent inconsciemment les voisins ; et ils sont dans le vrai[5]. Soyez attentifs, vous remarquerez que l’enfant déjà en a parfaitement conscience ; dès qu’il a revêtu son premier costume de sport, il se sent sous une manière d’empreinte virile qui lui impose une attitude déterminée, qui le force à donner l’illusion du courage et du calme, même s’il n’en possède pas la réalité. Mais cela est fugitif et imprécis. C’est à l’éducateur à tirer profit de cette disposition d’être, à la souligner, à y appuyer. S’il n’y songe pas, c’est qu’il est inférieur à son métier.

Y a-t-il des revers à la médaille ? Le sport qui procure ainsi d’heureuses occasions d’influer sur le caractère ne risque-t-il pas d’y introduire aussi de mauvaises germes ? Le goût de la force brutale, par exemple ?… On l’a dit. C’est un thème commode pour ceux qui ne savent pas ce que c’est que le sport et n’y voient que plaies et bosses. Le sport donne bien le goût de la force, mais de la force cultivée, travaillée, contrôlée et honnêtement utilisée. C’est là un goût qui est sain et dont une civilisation tire plus de profits que d’inconvénients. Non ; s’il y a un péril à redouter, il est d’une autre nature. Nous l’avons déjà rencontré sur la route : c’est le goût des applaudissements. Il est dévoyeur et corrupteur au premier chef. C’est assez que le champion y soit exposé, le champion dont l’existence est nécessaire au progrès de la collectivité. Que du moins le concurrent ordinaire, le scolaire surtout, en restent préservés. Pour en finir avec cette question déjà traitée ci-dessus, plus on arrivera à diminuer autour du sportif les contacts malsains de la publicité et à réduire aux circonstances solennelles le crépitement dangereux des acclamations, plus la renaissance sportive actuelle aura chance de durer et d’accomplir jusqu’au bout sa mission régénératrice.

iii. — Tout sportif qui veut sérieusement le perfectionnement est amené à s’examiner et ainsi que nous l’avons déjà dit, à mettre en pratique le Γνῶθι σεαυτόν des Anciens ; seulement son examen demeure physique et éventuellement psychique. Il y a assez loin de là à l’inspection morale de la conscience et pourtant l’instrument est le même. Ce ne sont que l’objet et la nature des observations qui diffèrent. Le mécanisme de la conscience est celui d’un tribunal dont il faut tenir les rouages éveillés ; il repose sur la notion toujours présente de l’imperfection. Or, en sport, cette notion s’impose avec un relief singulier. Quel est le sportif, à moins d’une victoire trop facile, qui ne se demande, au sortir de l’épreuve, s’il n’aurait pu faire encore mieux, ou ne cherche à se rendre compte, en cas de victoire disputée, à quel moment et pourquoi il a failli perdre. Il relève les infériorités qui sont à sa charge et celles dont il ne se croit pas responsable. Les unes et les autres viennent enrichir son expérience et préparent directement de la sorte l’amélioration de ses performances futures. Eh bien ! tout cela n’est-il pas transportable sur le terrain moral et de telles habitudes d’esprit appliquées à des faits moraux ne constituent-elles point un instrument de progrès d’une incontestable valeur ? Encore faut-il que la cloison assez épaisse qui sépare les deux domaines soit jetée bas. L’éducateur ne s’en avisant guère, ce n’est pas généralement le sportif qui y songera de lui-même ; ainsi la cloison subsiste tout du long de la vie sportive de l’individu. Il n’en demeure pas moins que l’examen de conscience — seul véritable moyen de perfectionnement moral pour l’homme — possède dans le sport comme un jardin d’essai où l’habitude se prendrait aisément des gestes nécessaires. Et c’est là une possibilité de très grandes conséquences. À la pédagogie d’en profiter.

  1. Nous renvoyons les lecteurs à la Revue Olympique d’août 1910 (Un sujet scabreux et oiseux), de mars 1911 (La crise évitable) et d’octobre 1913 (Le sport, passeport de vertus).
  2. Cette nécessité n’est pas de toutes les époques parce qu’elle n’est pas essentiellement animale. Dès lors les temps de spiritualisme ou d’ascétisme dominants en peuvent éteindre momentanément l’aiguillon. Mais dès que la nature humaine traverse une phase de liberté corporelle, pour ainsi dire, la dose de plaisir physique intensif redevient indispensable au bon fonctionnement vital de l’individu.
  3. Discours prononcé par le président du Comité International Olympique à l’Hôtel de Ville d’Anvers le 18 août 1920 en présence du roi des Belges pour l’ouverture de la session du Comité.
  4. On doit insister sur le mot possible, car il faut toujours se remémorer que, contrairement à l’optimisme des disciples de J.-J. Rousseau, la nature entièrement livrée à elle-même ne réussira ni à engendrer l’activité sportive ni surtout à s’en servir pour bronzer la personnalité morale.
  5. Voir Essais de Psychologie sportive, le chapitre intitulé : « La Face » dans lequel ce sujet est développé.