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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 127-131).

ACTION MORALE ET SOCIALE
DES EXERCICES SPORTIFS

Les résultats sportifs sont, généralement parlant, d’une nature mathématique ou réaliste ; ils ont pour sanctions des chiffres et des faits. Vous sautez telle hauteur ou telle longueur, vous faites à la course tant de mètres en tant de secondes, vous nagez ou vous ramez telle distance en tant de temps : voilà des chiffres. D’autre part, vous avez monté tel cheval connu pour ses défenses, vous avez fait telle ascension réputée pour ses difficultés, vous avez doublé tel escrimeur ou matché tel boxeur : voilà des faits.

Or ces chiffres et ces faits sont le produit de possibilités musculaires coefficientées par l’effort et la volonté de l’individu. L’individu a sa limite en lui mais il l’ignore. Il y a une hauteur que ses sauts ne dépasseront jamais ; d’avance, il ne sait pas laquelle. Il y a un temps au-dessous duquel sa course de cent mètres ne s’abaissera pas ; il ne le connaît pas au juste. Ce maximum et ce minimum déterminés par la collaboration de ses muscles et de sa volonté, il n’arrivera à les atteindre qu’en s’y efforçant laborieusement, opiniâtrement. Pour y réussir, il faudra non seulement de l’énergie et de la persévérance mais du sang-froid, du coup d’œil, de l’observation, de la réflexion… et il en faudra aussi pour se maintenir car, en sport, ce qui a été acquis est vite reperdu si l’on n’y veille. Ainsi le sport dépose dans l’homme des germes de qualités intellectuelles et morales.

Des germes seulement — et dont le développement peut demeurer localisé autour de l’exercice pour lequel ils sont utilisables mais peut aussi franchir cette étroite limite et, débordant sur l’individualité entière, en provoquer la fécondation et la transformation. Les deux cas s’observent fréquemment. Combien de cyclistes hardis et prompts à se décider qui, descendus de leurs machines, se montrent timides et hésitants à tous les carrefours de la vie. Combien de cavaliers pleins d’allant sur l’obstacle et sans vigueur le reste du temps, d’escrimeurs superbes de sang-froid sur la planche et perdant la tête à la moindre des adversités quotidiennes. Mais le cas inverse se rencontre de même et la guerre de 1914-18 a fourni de nombreux exemples de la pénétration de la personnalité par les qualités sportives et de leur extension au domaine purement moral.

Quelles sont les conditions propres à provoquer ou à aider cette extension ? Ce sont : 1° le mélange intime de l’activité sportive et des autres formes de l’activité humaine ; donc les manifestations de cette activité sportive au lieu de demeurer isolées doivent — non seulement dans l’éducation mais dans la vie publique — s’unir à celles de la pensée ; l’exercice sportif, loin d’être considéré comme un simple contre-poids servile du travail cérébral, doit devenir son associé habituel et honoré — 2° la collaboration effective du maître et de l’élève, du père et du fils, de l’ancien et du novice. Seule une telle collaboration consacre aux regards de la jeunesse le caractère viril et sérieux de l’exploit sportif en lequel il lui devient impossible de n’apercevoir dès lors qu’un délassement passager ; seule, d’autre part, elle fournit à l’aîné mêlé aux exercices des jeunes le moyen de s’en servir pour bronzer moralement ceux-ci[1] en même temps que la recette féconde pour rester jeune lui-même.

Action sur l’entendement.

On peut, reprenant un terme cher à nos pères et d’ailleurs bien adapté à ce qu’il prétend exprimer, grouper sous la rubrique d’« entendement » ce qui concerne la compréhension et la mémoire, la réflexion et le jugement, enfin les habitudes de pensée et de langage.

En ce qui concerne la compréhension, il n’y a point de raison pour qu’elle se trouve accrue et pour que le sportif soit, au sens étymologique du mot, plus « intelligent » que son égal non sportif. Nous en dirons autant pour la mémoire. Mais on n’aperçoit non plus de motifs à une influence inverse. La légende du sportif rebelle par destination aux choses de l’esprit n’a plus cours. C’est un vieux cliché désuet.

La réflexion et le jugement qui gagnent à être exercés ne peuvent manquer de bénéficier du fait que non seulement le sportif est appelé à tout moment à évaluer et à comparer mais encore que ces opérations doivent s’accomplir en lui avec une grande rapidité, la promptitude de décision étant presque toujours à la base du geste sportif. Or ce sont les éléments essentiels du sens critique de sorte qu’on serait amené à conclure que, toutes choses égales d’ailleurs, le sens critique se développe mieux et plus vite chez le sportif que chez le non-sportif. Il n’y a rien d’exagéré à le prétendre et l’expérience de ceux qui sont à même d’en faire la constatation tend à confirmer !’assertion.

L’action sur les habitudes de pensée et de langage[2] est plus malaisée à saisir, plus subtile et surtout moins générale. Le sport incline volontiers à un certain réalisme et contredit par là la tendance à l’hyperbole qui est un défaut fréquent chez les jeunes ou chez les races méridionales. Il impose souvent le silence ; il dispose à la proportion mentale ; il peut même donner à l’esprit un penchant pour certaines doctrines philosophiques ; stoïcienne d’abord[3] ; fataliste aussi, encore que le fatalisme sportif, devant rester propre à l’action, se dose toujours de résolution et d’espérance. Mais toutes ces influences ne s’exerceront de façon sensible que pour autant qu’elles ne seront pas trop contrariées par les particularités individuelles contre lesquelles alors elles se révéleraient impuissantes. De même, sous l’action du sport, le langage pourra devenir plus sobre, plus contenu et, par là, le style prendre certaines qualités de vigueur et de concision. Mais ici, il y a un péril inverse ; c’est celui de la vulgarité envahissante de l’argot sportif. À vrai dire, l’argot sportif n’est pas le pire — bien loin de là, — de tous ceux qui menacent de nos jours la pureté des mots, le choix des qualificatifs et le dessin de la phrase, non seulement en français mais dans la plupart des langues civilisées. L’argot commercial et celui qu’on peut appeler l’argot « scientifique » exercent de bien autres dommages. Il n’en reste pas moins qu’à côté de quelques expressions heureusement imagées, le sport n’a pas embelli le langage, moins par sa faute que par celle des sportifs qui oublient de se surveiller et desservent ainsi la cause qui leur est chère.

  1. Il est rare que la volonté individuelle suffise, sans le service d’autrui, à assurer le bronzage. — Voir sur ce sujet la captivante autobiographie écrite par Théodore Roosevelt pour le Congrès Olympique de Lausanne (Psychologie sportive) en 1913 et publiée dans le volume des compte-rendus. Il semble que quelque chose d’analogue bien que moins voulu se soit produit dans la vie de Cecil Rhodes après son arrivée en Afrique.
  2. Voir les discours d’ouverture prononcés aux Congrès Olympiques de Bruxelles en 1905 et de Lausanne en 1913 par MM. Marcel Prévost et G. Ferrero.
  3. Voir Conférence faite en 1889 à l’Association pour l’avancement des Sciences.