Pères et Enfants/06

Traduction par inconnu.
Texte établi par Préface de Prosper MériméeCharpentier (p. 36-41).


VI


Bazarof reparut bientôt ; il prit place et se mit à boire du thé comme s’il eût voulu épuiser le samovar. Les deux frères le regardaient en silence, et Arcade les observait l’un et l’autre du coin de l’œil.

— Avez-vous été loin ? demanda enfin Kirsanof.

— Jusqu’à cette espèce de marais qui se trouve près de votre bois de trembles. J’y ai fait lever cinq ou six bécassines ; tu pourras les tuer, Arcade.

— Vous n’êtes donc pas chasseur ?

— Non.

— Vous vous occupez spécialement de physique ? demanda Paul.

— Oui ; de physique et des sciences naturelles en général.

— On prétend que les Germains ont fait faire de grands progrès à ces sciences depuis quelques années.

— Oui, les Allemands sont nos maîtres à cet égard, répondit négligemment Bazarof.

Paul avait employé ce mot de Germains avec une intention ironique ; mais cela ne produisit pas grand effet.

— Vous avez une bien haute estime pour les Allemands ! reprit-il avec une politesse affectée. Il commençait à sentir une sourde irritation. Sa nature aristocratique ne pouvait supporter l’aplomb de Bazarof. Non-seulement ce fils de médecin ne se montrait pas embarrassé, mais il lui répondait brusquement et de mauvaise grâce, et le son de sa voix avait quelque chose de grossier qui frisait l’insolence.

— Les savants de ce pays-là sont des gaillards de mérite, dit Bazarof.

— C’est vrai, c’est vrai. Et vous n’avez probablement pas une si flatteuse opinion des savants russes ?

— C’est possible.

— Une pareille impartialité vous fait beaucoup d’honneur, ajouta Paul ; et il se redressa en portant la tête un peu en arrière. Cependant Arcade Nikolaïvitch nous avait dit que vous ne reconnaissiez aucune autorité en fait de sciences. Comment concilier cela avec l’opinion que vous venez d’exprimer ? Est-il bien vrai, en effet, que vous ne reconnaissiez aucune autorité ?

— Pourquoi le ferais-je ? Et à quoi devrais-je croire ? On me démontre une chose raisonnable ; j’en conviens, et tout est dit.

— Les Allemands disent donc toujours des choses raisonnables ? murmura Paul Petrovitch ; et sa figure prit une telle expression d’indifférence et d’impassibilité, qu’il paraissait s’être élevé dans une sphère parfaitement inaccessible aux agitations terrestres.

— Pas toujours, riposta Bazarof avec un bâillement contenu, comme pour donner à entendre que cette discussion oiseuse lui devenait à charge.

Paul regarda Arcade d’un air qui semblait lui dire : « Il faut convenir que ton ami n’est guère poli. »

— Quant à moi, continua-t-il à haute voix, non sans un certain effort, — je reconnais humblement que je n’aime pas beaucoup messieurs les Allemands. J’entends parler des véritables Allemands, et non point des Allemands-Russes ; on sait de reste ce que valent ces derniers. Oui, les Allemands de l’Allemagne ne me vont pas. Autrefois encore on pouvait les supporter ; ils avaient des hommes connus… Schiller, Goethe, par exemple… Mon frère porte à ces écrivains une estime toute particulière… Mais a cette heure je ne vois plus chez eux que des chimistes et des matérialistes…

— Un bon chimiste est vingt fois plus utile que le meilleur poète, dit Bazarof.

— Vraiment ? répondit Paul en levant un peu les sourcils comme s’il venait de se réveiller ; l’art vous semble donc une chose absolument sans valeur ?

— L’art de gagner de l’argent et de guérir radicalement les cors aux pieds ! s’écria Bazarof avec un sourire de mépris.

— À merveille ! Voilà comment vous daignez plaisanter ? Cela revient à une négation complète. Eh bien ! soit. Vous ne croyez donc qu’à la science seule ?

— J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que je ne crois à rien. Qu’entendez-vous par ce mot de science pris dans un sens général ? Il y a des sciences comme il y a des métiers, des professions : il n’y a pas de science dans l’acception que vous donnez à ce mot.

— C’est fort bien. Et vous niez également tous les autres principes sur lesquels repose notre ordre social ?

— Est-ce un interrogatoire… politique ? demanda Bazarof.

Paul pâlit un peu… Kirsanof crut devoir se mêler à la conversation.

— Nous causerons de tout cela un peu plus longuement plus tard, mon cher Eugène Vassilitch ; vous nous exposerez toutes vos opinions, et nous vous dirons les nôtres. Quant à moi, je suis charmé d’apprendre que vous vous occupez de sciences naturelles. On m’a dit que, dans ces derniers temps, Liebig avait fait des découvertes étonnantes concernant l’aménagement des terres. Vous pourrez me venir en aide dans mes travaux agronomiques, et me donner d’excellents conseils.

— Avec plaisir, Nicolas Petrovitch ; mais laissons Liebig de côté. Avant d’ouvrir un livre, il faut apprendre à lire, et nous ne savons pas encore l’abc.

« Allons ! tu es bien véritablement un nihiliste, » pensa Kirsanof. — Quoi qu’il en soit, reprit-il, permettez-moi de recourir à vous au besoin. Mais n’est-il pas temps, mon frère, d’aller causer avec l’intendant ?

Paul se leva.

— Oui, dit-il, sans s’adresser à aucun des assistants, il est malheureux d’habiter la campagne quatre ou cinq ans de suite, loin de tous les grands esprits ! On ne tarde pas à y devenir un véritable imbécile. On prend grand soin de ne pas oublier tout ce que l’on a appris ; mais, bah ! On découvre un beau jour que ce sont des niaiseries, des choses oiseuses dont aucun homme raisonnable ne s’occupe plus aujourd’hui, et qu’on est un vieux radoteur. Qu’y faire ? Il paraît que la jeunesse est décidément plus sage que nous autres.

Paul tourna lentement sur les talons et s’éloigna à pas comptés. Son frère le suivit.

— Est-il toujours de cette force ? demanda froidement Bazarof dès que la porte fut fermée.

— Écoute, Eugène, lui dit son ami, tu as été trop roide avec lui ; tu l’as blessé.

— Vraiment ? Il faudrait peut-être les ménager, ces aristocrates de taupinière ! Mais tout cela n’est qu’amour-propre, habitudes de ci-devant lion, fatuité ! Pourquoi n’a-t-il pas continué son rôle à Pétersbourg puisqu’il s’y sentait appelé ?… Au reste, que le bon Dieu le bénisse ! J’ai trouvé une variété assez rare du dysticus marginatus ; tu sais, je te le montrerai.

— Je t’avais promis de te raconter son histoire, lui dit Arcade.

— L’histoire du dytiscus ?

— Ne plaisantons pas ; l’histoire de mon oncle. Tu verras qu’il n’est pas l’homme que tu crois. Au lieu de le tourner en ridicule, tu devrais plutôt le plaindre.

— C’est possible ! mais pourquoi t’en es-tu coiffé comme cela ?

— Il faut être juste, Eugène.

— Je n’en vois pas la nécessité.

— Allons ! écoute-moi…

Arcade se mit à conter à son ami l’histoire de son oncle. Le lecteur la trouvera dans le chapitre suivant.