Pères et Enfants/03

Traduction par inconnu.
Texte établi par Préface de Prosper MériméeCharpentier (p. 10-19).


III


— Ainsi donc te voilà candidat et de retour à la maison, dit Kirsanof a son fils, tout en lui posant la main tantôt sur les genoux, tantôt sur l’épaule ; enfin !

— Comment se porte mon oncle ? lui demanda Arcade, qui, malgré la joie sincère et presque enfantine qu’il ressentait, souhaitait pourtant beaucoup de donner à la conversation une tournure plus calme.

— Il se porte bien ; il voulait venir avec moi à ta rencontre, mais je ne sais pourquoi il a changé d’avis.

— Et tu m’as attendu longtemps ? demanda Arcade.

— J’étais là depuis près de cinq heures.

— Vraiment ? comme tu es bon !

Arcade se tourna vivement du côté de son père, et lui appliqua sur la joue un baiser bruyant. Kirsanof y répondit par un rire contenu.

— Quel beau cheval de selle je t’ai préparé ! reprit-il, tu verras ! Et j’ai fait mettre du papier dans ta chambre.

— Bazarof en aura-t-il une ?

— On le casera ; sois tranquille…

— Traite-le de ton mieux, je t’en prie. Je ne saurais te dire combien nous sommes amis.

— Le connais-tu depuis longtemps ?

— Non.

— C’est donc cela que je ne l’ai pas vu l’autre hiver. De quoi s’occupe-t-il ?

— Principalement des sciences naturelles. Mais il sait tout au monde ; il se propose de passer l’année prochaine son examen de docteur.

— Ah ! il étudie la médecine, reprit Kirsanof.

Et il se tut pendant quelques minutes ;

— Pierre ! demanda-t-il tout à coup au domestique, ne sont-ce pas des paysans de chez nous qui passent là-bas ?

Le domestique tourna la tête du côté que son maître lui indiquait de la main. Plusieurs charrettes, dont les chevaux étaient débridés[1], roulaient avec rapidité sur un étroit chemin de traverse ; chacune portait un ou deux paysans en touloups dégrafés.

— Effectivement, répondit le domestique.

— Où vont-ils donc ? Est-ce à la ville ?

— C’est probable ; ils vont au cabaret, ajouta Pierre d’un ton de mépris, et en se penchant un peu vers le cocher, comme pour le prendre à témoin. Mais le cocher ne donna pas la moindre marque d’assentiment ; c’était un homme de l’ancien régime, qui ne partageait aucune des idées du jour.

— Les paysans me donnent beaucoup de tracas cette année-ci, dit Kirsanof à son fils ; ils ne payent pas leurs redevances. Qu’y faire ?

— Es-tu plus satisfait des journaliers ?

— Oui, répondit Kirsanof entre ses dents ; mais on me les débauche ; voilà le mal. Puis, ils ne travaillent pas avec un véritable zèle, et détériorent les instruments de labour. Cependant les terres ont été ensemencées. Tout s’arrangera avec le temps. L’agriculture t’intéresse donc maintenant ?

— Vous manquez d’ombre ; voilà ce que je regrette, dit Arcade sans répondre à la dernière question de son père.

— J’ai fait placer une grande marquise au-dessus du balcon, du côté de la maison qui est exposé au nord, reprit Kirsanof, on peut maintenant dîner en plein air.

— Cela rappelle peut-être un peu trop la villa. Au reste tout cela ne fait rien. Comme l’air que l’on respire ici est pur ! comme il est parfumé ! Je crois vraiment que cette délicieuse odeur est particulière à notre pays ! Et comme le ciel…

Arcade s’arrêta tout court, jeta timidement un regard derrière la voiture et se tut.

— Sans doute, répondit Kirsanof ; tu es né ici, et par conséquent tout doit y avoir à tes yeux…

— Peu importe, suivant moi, l’endroit où l’on est né, interrompit Arcade.

— Cependant…

— Non ; cela n’y fait absolument rien.

Kirsanof regarda son fils à la dérobée, et les deux interlocuteurs firent près d’une demi-verste sans ouvrir la bouche.

— Je ne sais si je t’ai appris, reprit enfin Kirsanof, que ta vieille bonne Yégorovna était morte.

— Vraiment ! pauvre femme ! Et Prokofitch, est-il toujours de ce monde ?

— Oui, et il est toujours le même ; toujours grognon comme autrefois. Tu ne trouveras pas de grands changements à Marino, je t’en préviens.

— As-tu encore le même intendant ?

— C’est peut-être le seul changement que j’aie fait. Je l’ai renvoyé, m’étant décidé à ne plus avoir à mon service des dvorovi[2] libres, ou du moins de ne leur confier aucune fonction qui entraîne une responsabilité quelconque.

Arcade désigna des yeux Pierre.

Il est libre, en effet[3], reprit Kirsanof ; mais c’est un valet de chambre. J’ai maintenant pour intendant un bourgeois qui me paraît un homme intelligent. Je lui donne deux cent cinquante roubles par an. Au reste, continua Kirsanof en se prenant le front et les sourcils avec la main, geste qu’il avait l’habitude de faire lorsqu’il se sentait embarrassé, je viens de te dire que tu ne trouverais aucun changement à Marino. Ce n’est pas absolument exact, et je crois qu’il est de mon devoir de te prévenir, quoique pourtant…

Il s’arrêta et reprit bientôt en français :

— Un moraliste sévère trouverait sans doute ma sincérité déplacée mais, en premier lieu, ce que je vais te confier ne saurait rester secret, et en second lieu tu sais que j’ai toujours eu des principes particuliers relativement aux rapports qui existent entre un père et son fils. Après tout, je dois convenir que tu aurais le droit de me blâmer… À mon âge… en un mot, cette jeune fille… dont tu as probablement entendu parler déjà…

— Fénitchka ? demanda Arcade d’un ton dégagé.

Kirsanof rougit un peu.

— Ne prononce pas son nom si haut, je t’en prie… dit-il à Arcade. Oui… eh bien, elle demeure maintenant dans la maison ; je lui ai donné… deux petites pièces. Au reste, tout cela peut être changé.

— Pourquoi donc, papa, je l’en prie ?

— Ton ami va passer quelque temps chez nous ; c’est embarrassant…

— Si c’est pour Bazarof, tu aurais bien tort. Il est au-dessus de tout cela.

— Pour toi aussi, reprit Kirsanof ; malheureusement l’aile de la maison n’est pas en bon état.

— Voyons, voyons, papa ; tu sembles chercher à t’excuser ; comment n’as-tu pas conscience ?

— Oui, sans doute, je devrais me faire conscience, ajouta Kirsanof qui rougissait de plus en plus.

— Allons donc ! mon père ; je t’en supplie ! — lui dit Arcade en souriant avec aménité. « Quelle idée de s’excuser de ça ! » se dit le jeune homme ; et tout en pensant ainsi, une tendresse indulgente pour la bonne et faible nature de son père, jointe à je ne sais quel sentiment de secrète supériorité, s’éveilla en lui. — N’en parlons plus, je t’en prie, ajouta-t-il en jouissant involontairement de cette indépendance d’esprit qui l’élevait si haut au-dessus de toute espèce de préjugés.

Kirsanof, qui continuait à se frotter le front, le regarda une seconde fois à travers ses doigts, et se sentit comme piqué au cœur… Mais il ne tarda pas à s’accuser lui-même.

— Voici nos champs qui commencent, dit-il après un long silence.

— Et ce bois là, en face, ne nous appartient-il pas aussi ? demanda Arcade.

— Oui, mais je viens de le vendre, et il sera mis en coupe avant la fin de l’année.

— Pourquoi l’as-tu vendu ?

— J’avais besoin d’argent ; d’ailleurs toutes ces terres là appartiendront bientôt aux paysans.

— Qui ne te payent pas leur redevance ?

— Cela les regarde ; ensuite il faudra bien qu’ils finissent par payer.

— Je regrette ce bois, dit Arcade ; et il jeta les yeux autour de lui.

Le pays qu’ils traversaient n’était pas précisément pittoresque. Une vaste plaine cultivée s’étendait jusqu’à l’horizon, et le sol ne s’élevait un peu que pour s’infléchir bientôt après ; quelques petits bois paraissaient à de rares intervalles, et des ravins tapissés de buissons bas et clairs-semés serpentaient un peu plus loin, rappelant assez fidèlement les dessins qui les représentent sur les vieux plans datant du règne de l’impératrice Catherine. On rencontrait aussi de temps en temps de petites rivières aux rives dépouillées, des étangs retenus par de mauvaises digues, de pauvres villages dont les maisons peu élevées étaient surmontées de toits de chaume noirs et à moitié dégarnis, de chétives granges à battre le blé, aux murs formés de branches entrelacées, avec des portes énormes bâillant sur des aires vides ; des églises, les unes en briques recouvertes d’une couche de plâtre qui commençait à se détacher, les autres en bois surmontées de croix mal affermies et entourées de cimetières mal tenus. Arcade sentait son cœur se serrer peu à peu. Comme par un fait exprès, tous les paysans avec lesquels ils se croisaient avaient l’air misérable et montaient de petites rosses ; les saules qui bordaient la route[4] ressemblaient, avec leurs écorces arrachées et leurs branches cassées, à des mendiants en guenilles ; des vaches au poil hérissé, maigres et farouches, broutaient l’herbe avidement, le long des fossés. On eût dit qu’elles venaient d’échapper à grand’peine à je ne sais quelles griffes meurtrières ; la vue de ces pauvres animaux évoquait, au milieu de l’éclat d’une journée printanière, le blanc fantôme d’un hiver sans fin, d’un hiver impitoyable avec ses gelées et ses tourbillons de neige. « Non, se dit Arcade, cette contrée n’est pas riche, elle ne frappe pas par le bien-être, par les traces d’un travail assidu ; il est impossible qu’elle reste dans cet état ; elle demande à être transformée… ; mais comment s’y prendre ? »

Tandis qu’Arcade réfléchissait ainsi, le printemps continuait à s’épanouir de plus belle autour de lui. Tout verdissait, tout se mouvait mollement et étincelait d’un éclat doré sous la douce haleine d’un vent chaud et léger, les arbres, les buissons et les herbes ; de toutes parts s’élevaient les trilles interminables des alouettes ; les vanneaux criaient en se balançant au-dessus des prés humides ou couraient silencieusement sur les mottes de terre ; des corbeaux, dont le noir plumage contrastait avec le vert tendre du froment encore tout bas, se voyaient çà et là ; on les distinguait plus difficilement au milieu des seigles qui commençaient déjà à blanchir ; c’est à peine si leurs têtes s’élevaient par moments au-dessus de cette mer ondoyante. Arcade admirait ce tableau, et ses pensées mélancoliques s’évanouissaient peu à peu… Il ôta son manteau, et arrêta sur son père un regard si joyeux et si enfantin, que celui-ci ne put s’empêcher de le serrer de nouveau dans ses bras.

— Nous approchons, lui dit Kirsanof ; dès que nous aurons monté cette pente, nous apercevrons la maison. Nous allons nous en donner, Arcade ; tu vas m’aider à gérer notre bien, si cela ne t’ennuie pas trop. Il faut que nous soyons étroitement unis, et que nous nous connaissions bien l’un et l’autre ; — n’est-ce pas ?

— Certainement, répondit Arcade, mais quelle belle journée !

— C’est pour fêter ton arrivée, mon ami. Oui, le printemps est dans tout son éclat. Au reste, je suis de l’avis de Pouchkine, tu te rappelles ces vers :

Combien ta vue m’attriste,
Printemps, printemps, saison d’amour !
Quel…

— Arcade, cria Bazarof du tarantass, envoie-moi une allumette ; impossible d’allumer ma pipe.

Nicolas Petrovitch se tut, et Arcade, qui l’écoutait avec quelque surprise, mais non sans intérêt, s’empressa de tirer de sa poche un porte-allumettes en argent, et chargea Pierre de le remettre à Bazarof.

— Veux-tu un cigare ? lui cria de nouveau Bazarof.

— Volontiers, répondit Arcade.

Pierre lui rapporta avec le porte-allumettes un gros et noir cigare qu’Arcade se mit immédiatement à fumer et dont l’odeur était tellement forte, que Kirsanof, n’ayant jamais fumé de sa vie, détournait involontairement le nez, tout en cherchant à cacher ce mouvement à son fils pour ne point le contrarier.

Un quart d’heure après, les deux équipages s’arrêtaient devant le péristyle d’une maison de bois, encore neuve, dont les murs étaient peints en gris, et le toit, de fer, en rouge. C’était Marino, autrement dit la « Nouvelle Ferme, » ou encore la « Maison des Orphelins, » comme l’appelaient les paysans.



  1. Coutume étrange des paysans russes.
  2. Serfs employés au service intérieur.
  3. En français dans le texte.
  4. D’après un ukase de l’empereur Alexandre Ier, toutes les grandes routes, en Russie, sont bordées de saules.