Orgueil et Préjugé (Paschoud)/4/1

Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud (4p. 1-15).

n’avons point reçu de nouvelles de la ville.

— Chère Madame, s’écria Mistriss Hill extrêmement surprise : ne savez-vous pas qu’il est arrivé un exprès de Mr. Gardiner pour mon maître ?

Les deux sœurs, trop pressées de savoir ce que c’étoit, ne lui en demandèrent pas davantage, et se mirent à courir vers la maison, traversèrent le vestibule, entrèrent dans la salle à manger, puis dans la bibliothèque ; mais leur père n’étoit nulle part ; elles alloient le chercher dans l’appartement de Mistriss Bennet, lorsqu’elles rencontrèrent le sommelier, qui leur dit :

— Si ces dames cherchent mon maître, elles le trouveront près du petit bois où il se promène.

Sur cet avis elles sortirent de la maison, et coururent vers le petit bois. Jane n’étoit pas si leste qu’Elisabeth, qui arriva toute essoufflée auprès de son père, en s’écriant :

— Ah, mon père ! quelles nouvelles avez-vous reçues de mon oncle ?

— J’ai reçu une lettre de lui par un exprès.

— Quelles nouvelles donne-t-elle ? bonnes, ou mauvaises ?

— Que peut-on attendre de bon ? dit-il en sortant la lettre de sa poche ; peut-être désirez-vous la lire ? Elisabeth la saisit avec vivacité ; Jane, qui étoit restée un peu en arrière, arriva alors.

— Lisez la haut, leur dit Mr. Bennet, car je sais à peine moi-même ce qu’elle contient.

Grace-Church-Street, lundi 2 Août.
« Mon cher frère,

» Je puis enfin vous donner des nouvelles de votre fille, et j’espère qu’elles vous procureront quelque satisfaction. Samedi, peu de temps après que vous m’eûtes quitté, je fus assez heureux pour découvrir le lieu où se cachoient nos fugitifs. Je réserverai les détails pour le moment où nous nous reverrons ; il suffit maintenant que vous sachiez que je les ai découverts ; je les ai vus tous les deux. »

— C’est donc comme je l’avois toujours assuré ? s’écria Jane, ils sont mariés.

Elisabeth poursuivit sa lecture : « Je les ai vus tous les deux, ils ne sont pas mariés, et même il ne m’a pas paru qu’ils eussent l’intention de s’unir. Mais si vous voulez remplir les engagemens que je me suis hasardé à prendre pour vous, j’espère qu’il ne se passera pas long-temps avant qu’ils le soient. On vous demande d’assurer à Lydie, par contrat, sa part des cinq mille livres qui doivent revenir à vos enfans après votre mort et celle de leur mère ; et, en outre, de prendre l’engagement de lui donner pendant votre vie une rente de cent guinées par an : voilà les conditions auxquelles, après avoir tout considéré, je n’ai pas hésité d’acquiescer, d’après les pouvoirs que vous m’avez accordés. Je vous envoie ceci par un exprès, afin qu’il n’y ait pas de temps perdu pour recevoir votre réponse. Vous comprendrez facilement, par ces arrangemens, que Mr. Wikam ne se trouve pas dans une position aussi désespérée qu’on le croyoit généralement ; et je me trouve heureux de pouvoir ajouter, que lorsque toutes ses dettes seront payées, il restera encore quelque argent qu’on pourra reconnoître à Lydie, outre sa propre fortune. Si, comme je l’espère, vous m’autorisez à terminer cette affaire en votre nom, je donnerai de suite à Haggerston les ordres pour dresser le contrat ; vous n’aurez point besoin de revenir à la ville pour cela ; restez paisiblement à Longbourn, et comptez sur ma diligence et sur tous mes soins. Répondez-moi le plutôt que vous pourrez, et expliquez-vous clairement. Nous avons jugé plus convenable que votre fille sortît de notre maison pour aller se marier ; elle doit venir aujourd’hui demeurer avec nous ; j’espère que vous approuverez cette mesure. Je vous écrirai aussitôt que la chose sera terminée.

» Votre, etc. etc.
» Edward Gardiner. »

— Est-il possible ! s’écria Elisabeth lorsqu’elle eut fini la lettre, est-il possible qu’il l’épouse ?

— Wikam n’est cependant pas aussi corrompu qu’on nous le représentoit, dit Jane avec joie ; mon cher père, je vous félicite de ces nouvelles !

— Avez-vous répondu à cette lettre ? demanda Elisabeth.

— Non, mais ce sera bientôt fait.

Elle l’engagea avec instance à ne pas perdre un instant.

— Oh ! mon cher père, s’écria-t-elle, retournons à la maison, et écrivez tout de suite ; considérez combien le temps est précieux.

— Permettez-moi d’écrire à votre place, dit Jane, c’est une peine pour vous.

— C’est une très-grande peine, dit-il, mais je dois le faire. En parlant ainsi, il se dirigea avec elles vers la maison.

— Oserois-je vous demander si vous acceptez ces conditions ?

— Les accepter ! je suis seulement honteux qu’il demande si peu !

— Et cependant c’est un homme…

— Oh oui ! il faut qu’ils se marient ; cela ne peut pas être autrement. Mais il y a deux choses que je voudrois savoir : l’une, c’est combien d’argent votre oncle a donné pour en venir à bout ; et l’autre, comment je pourrai jamais le payer.

— Donné de l’argent, mon oncle ! s’écria Jane ; mon Dieu, Monsieur, que dites-vous ?

— Je dis qu’aucun homme dans son bon sens n’épousera Lydie, pour le léger avantage d’avoir cent guinées de rente pendant ma vie et cinquante après ma mort.

— C’est vrai, dit Elisabeth ; ses dettes sont payées, et il lui reste encore quelque argent, cela ne peut être dû qu’à mon oncle. Généreux, excellent homme ! Je crains qu’il ne se soit bien dérangé pour cela ; une légère somme n’auroit pas suffi.

— Non, dit son père, et Wikam est un fou s’il l’épouse pour un sol de moins que dix mille livres. Je serois bien fâché d’être obligé d’avoir une si mauvaise opinion de lui dès le commencement de notre parenté.

— Dix mille livres ! Grand Dieu ! comment pourrez-vous jamais rembourser une pareille somme ?

Mr. Bennet ne répondit point. Arrivés à la maison, le père entra dans son cabinet, et les deux sœurs dans le salon à manger.

— Et ils seront vraiment mariés ! dit Elisabeth dès qu’elles furent seules. C’est étrange ! nous devons en être bien satisfaites ; quelque légère que soit la chance de bonheur qu’elle puisse attendre, quelque peu estimable que soit le caractère de son époux, nous devons cependant nous en réjouir. Oh ! Lydie, Lydie !

— Je veux espérer, dit Jane, qu’il n’épouseroit pas Lydie, s’il n’avoit pas une véritable tendresse pour elle, malgré tout ce que mon bon oncle eût pu faire pour l’aider à payer ses dettes. Je ne puis croire qu’il ait donné dix mille livres ; il a quatre enfans, il peut en avoir d’autres encore.

— Si nous pouvions savoir à combien se montoient les dettes de Wikam, et combien l’on attribuera à ma sœur, nous saurions alors exactement ce que mon oncle a fait pour elle, car Wikam n’avoit pas un sol ; mais nous ne pourrons jamais reconnoître la bonté de mon oncle et de ma tante : la recevoir chez eux, la prendre sous leur protection dans la position où elle s’est mise, sont des sacrifices que des années de reconnoissance ne sauroient acquitter ; si tant de bonté ne la fait pas rentrer en elle-même, elle ne mérite pas d’être heureuse. Quel moment que celui où elle reverra ma tante !

— Il faudra faire tous nos efforts pour oublier ce qui s’est passé ; j’espère et je crois qu’ils seront heureux. Wikam est revenu à de meilleurs sentimens, son consentement d’épouser Lydie en est la preuve ; leur affection mutuelle les affermira dans la vertu, et je me flatte qu’ils vivront d’une manière si sage, si raisonnable, qu’ils feront oublier leur conduite passée.

— Leur conduite a été telle, répondit Elisabeth, que ni vous, ni moi, ni personne ne pourra jamais l’oublier.

Elles pensèrent tout-à-coup que leur mère ignoroit encore le contenu de la lettre de Mr. Gardiner ; elles rentrèrent dans la bibliothèque pour demander à leur père s’il ne falloit pas le lui apprendre ; il écrivoit et répondit froidement : Tout comme vous voudrez.

— Pouvons-nous prendre la lettre de mon oncle pour la lui lire ?

— Prenez tout ce que vous voudrez et allez-vous-en.

Elisabeth prit la lettre sur son bureau, et elles montèrent chez leur mère où étoient Mary et Kitty. La lettre fut lue à haute voix. Mistriss Bennet pouvoit à peine se contenir ; sa joie éclata lorsqu’elle entendit que Mr. Gardiner espéroit que Lydie seroit bientôt mariée ; elle augmentoit à chaque ligne, et maintenant ses transports étoient aussi violens que ses craintes et son accablement l’avoient jamais été : c’étoit assez pour elle de savoir que sa fille seroit bientôt mariée ; elle n’étoit troublée par aucune inquiétude sur son bonheur à venir, ni affligée par le souvenir de sa mauvaise conduite passée.

— Ma chère Lydie ! s’écrioit-elle, je la reverrai mariée ! Mariée à seize ans, c’est vraiment délicieux ! Mon bon, mon excellent frère ! Je pense qu’il arrangera le tout pour le mieux ! Oh ! que je languis de la revoir ! et ce cher Wikam aussi !… Mais les habits de noces ! Il faut que j’écrive à ma sœur Gardiner pour cela. Lizzy, descendez promptement vers votre père ; demandez-lui combien il veut donner pour son trousseau ? Attendez, j’irai moi-même, ce sera mieux. Sonnez, Lizzy ; que la femme de chambre vienne, je serai bientôt habillée. Ma chère, ma chère Lydie ! comme nous serons heureuses lorsque nous nous reverrons !

Jane voulut essayer de réprimer un peu la vivacité de ses transports en lui représentant les obligations que leur imposoit la généreuse conduite de Mr. Gardiner.

— Nous devons en grande partie cette heureuse issue à son excessive bonté ; nous sommes persuadées qu’il a fait de grands sacrifices d’argent pour aider Wikam à payer ses dettes et l’engager à épouser Lydie.

— Eh bien, s’écria sa mère, c’est fort juste ! Qui feroit cela, si ce n’étoit un propre oncle ? Vous savez bien que s’il n’avoit pas eu d’enfans, c’est moi et les miens qui aurions hérité de sa fortune, et, à part quelques présens, c’est la première fois que nous ayons reçu quelque chose de lui. Maintenant je suis contente ! bientôt j’aurai une fille mariée. Mistriss Wikam ! cela sonne bien ! Elle a eu seize ans au mois de Juin dernier. Ma chère Jane, je suis dans une telle agitation, que je ne pourrai sûrement pas tenir la plume ; je vous dicterai et vous écrirez pour moi. Nous conviendrons ensuite avec votre père de l’argent qu’il voudra donner ; mais il faut commander tout de suite ce qui est nécessaire.

Elle alloit s’occuper de calicots, de soieries, de mousselines, etc., et auroit tout de suite préparé un superbe trousseau, si Jane ne lui avoit pas fait comprendre, non sans peine, qu’il falloit auparavant consulter son père ; elle lui observa qu’un jour de retard n’étoit pas d’une grande importance ; et sa mère, trop heureuse dans ce moment pour être tout-à-fait aussi obstinée que de coutume, consentit à prendre patience. D’autres idées lui passèrent alors par la tête.

— Je veux aller à Meryton dès que je serai habillée. Je veux apprendre moi-même ces bonnes nouvelles à ma sœur Phillips ; en revenant, je passerai chez Lady Lucas et chez Mistriss Long. Kitty, descendez et demandez la voiture ; une promenade me fera beaucoup de bien, j’en suis sûre. Mes enfans, avez vous quelques commissions à me donner pour Meryton ? Arrivez donc, Hill ! Ma chère Hill, savez-vous les bonnes nouvelles ? Miss Lydie va être mariée ! et vous aurez un bol de punch pour vous réjouir le jour de ses noces !

Mistriss Hill commença à exprimer toute sa joie et fit toutes ses félicitations. Elisabeth, oppressée de tant de sottises, courut se réfugier dans sa chambre, où elle put s’abandonner à ses réflexions. La situation de la pauvre Lydie étoit bien fâcheuse, mais il falloit se féliciter qu’elle ne fût pas pire encore ; elle le sentoit bien, et quoiqu’elle ne pût espérer de voir sa sœur heureuse dans l’avenir, cependant elle bénissoit le Ciel de ce qu’elle avoit échappé au plus grand des malheurs.