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Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 106-111).


XVII

LES SECONDES NOCES DU CHEVALIER


LA fête donnée en l’honneur des secondes noces du sire de Ringstetten fit éprouver aux invités la même impression qu’ils eussent pu ressentir devant un spectacle brillant vu au travers d’un voile de crêpe. Au lieu de faire éclater la joie et la gaieté, elle faisait songer au néant des choses terrestres.

Les esprits des eaux ne troublèrent personne, puisque l’accès du château leur était depuis longtemps interdit, mais tous les assistants avaient l’impression que la fête était incomplète, qu’il y manquait quelqu’un ; chacun avait l’âme remplie du souvenir de l’aimable Ondine. Dès qu’une porte s’ouvrait, les invités tressaillaient involontairement, et regardaient, avec une espérance vague et irraisonnée, qui allait entrer. Quand on constatait que ce n’était qu’un échanson ou un serviteur, on ramenait tristement les yeux sur la table chargée de mets autour de laquelle la gaieté se refusait à naître.

Seule, la jeune mariée assistait, insouciante et heureuse, à cet étrange repas de noce, un peu étonnée seulement de se voir au bout de la table, avec une couronne de jasmin et de fleurs d’oranger et des habits magnifiques, tandis que le corps de l’autre épouse gisait glacé sous les eaux du Danube, ou de quelque océan lointain. Parfois, elle songeait, avec un sentiment de terreur, aux paroles de son père sur la mort incertaine d’Ondine, mais elle chassait cette idée importune.

Cependant, la nuit s’avançait, les invités se dispersaient en hâte, heureux de fuir cette morne cérémonie sur laquelle pesait plus lourdement, d’heure en heure, le pressentiment d’un malheur. Bertalda se retira avec ses femmes et le chevalier avec ses serviteurs, pour ôter leurs habits de fête.

Quant à reconduire les jeunes époux à leur appartement, avec les gaietés et plaisanteries d’usage, l’idée n’en vint à personne.

Bertalda, pour se distraire en attendant son époux, fit étaler devant elle les voiles brodés, les vêtements tissés d’or et les bijoux splendides qu’Huldbrand lui avait offerts. Les suivantes, désireuses de plaire à leur maîtresse, lui prodiguaient les compliments les plus flatteurs sur sa beauté et son teint éblouissant. Bertalda, qui se mirait complaisamment dans une glace, poussa tout à coup un soupir, en disant :

— Ne voyez-vous pas, là, sur mon cou, de légères taches de rousseur ?

Comme il était impossible de nier, les suivantes cherchèrent à consoler leur maîtresse en appelant ces taches des grains de beauté, de petites taches qu’on eût dit mises exprès pour faire ressortir la blancheur merveilleuse du teint. Mais la jeune femme gardait une moue dépitée.

— Quand je pense, dit-elle, que je pourrais si facilement m’en débarrasser ! Ah ! si on n’avait pas muré ce puits dont l’eau pure pouvait seule entretenir la fraîcheur de mon teint ! Comme je serais contente d’avoir un peu de cette eau !

— Ne vous faut-il que cela ? dit une jeune suivante en s’élançant dans l’escalier.

— Quelle folie ! dit Bertalda avec un sourire satisfait. Elle ne songerait pas, j’imagine, à faire enlever la pierre du puits cette nuit même ?

Mais, déjà, on entendait la suivante traverser la cour, puis amener des hommes au bord du puits en leur ordonnant de le desceller.

— Voilà une heureuse idée, fit en riant la jeune mariée, espérons qu’ils vont avoir vite terminé ce travail.

Ravie de voir qu’un seul mot d’elle suffisait maintenant pour obtenir ce qui lui avait été refusé jadis, malgré ses pleurs, Bertalda, entourée de ses femmes, se mit au balcon pour suivre le travail des hommes. Ceux-ci se hâtaient d’obéir, tout en soupirant à la pensée qu’on détruisait un ouvrage commandé par la douce maîtresse qu’ils regrettaient.

La besogne fut beaucoup moins dure qu’on ne le supposait. C’était comme si une force intérieure aidait à enlever la pierre.

— Ne dirait-on pas, chuchotaient les serviteurs surpris, que cette fontaine est devenue un jet d’eau ?

Enfin, sans que les ouvriers eussent fait d’effort, la pierre se trouva descellée, elle roula sur le sol avec fracas, tandis qu’une colonne d’eau, très blanche, sortait du puits. On crut d’abord que c’était un jet d’eau, mais bientôt on distingua une jeune femme, pâle comme une morte, couverte de longs voiles blancs, qui pleurait en levant ses bras vers le ciel. Elle se dirigea lentement, comme à regret, vers le château, tandis que les serviteurs, terrifiés, s’enfuyaient dans la nuit.

Immobile et glacée d’horreur, Bertalda n’avait rien perdu de cette scène. Quand la pâle apparition passa sous le balcon, elle leva la tête vers Bertalda, avec un gémissement, et la jeune femme reconnut Ondine. Elle cria qu’on appelât le chevalier, puis se tut, épouvantée par le son de sa propre voix et par la terreur peinte sur le visage de ses femmes.

Le fantôme arriva à la porte du château, monta le grand escalier, traversa les longs couloirs sombres, en pleurant toujours.

Le chevalier, ayant congédié ses serviteurs, se tenait, à demi vêtu, devant une grande glace, en proie à de tristes pensées, lorsqu’il entendit frapper légèrement à sa porte.

— Tiens ! se dit-il, c’est ainsi qu’Ondine frappait jadis à ma porte, quand elle me taquinait si gentiment ! Allons ! folie que tout cela, il est temps de gagner la chambre nuptiale.

— Oui, murmura du dehors une voix plaintive, mais la tombe sera ta couche nuptiale.

En même temps, Huldbrand put voir, grâce au miroir, la porte s’ouvrir lentement derrière lui. Une forme blanche pénétra dans sa chambre.

— On a rouvert le puits, dit une voix faible, et maintenant, je suis ici pour te donner la mort !

Le chevalier sentit son cœur se glacer, comprenant qu’en effet, rien ne pouvait le sauver. Il se couvrit les yeux de sa main, en disant d’une voix altérée :

— Qui que tu sois, spectre, ne remplis pas mon cœur d’épouvante au moment suprême. Si ton voile cache un visage effrayant, donne-moi la mort sans que je te voie.

— Ne veux-tu pas me voir une dernière fois ; je suis toujours jeune et belle, comme au temps de nos amours !

— C’est toi ? Oh ! si c’est toi, puissé-je mourir de bonheur dans un baiser de toi !

— Tu seras exaucé, mon bien-aimé !

Ondine, soulevant ses voiles, montra au chevalier le visage adoré, resplendissant d’amour et de beauté. Transporté d’amour, Huldbrand s’inclina vers Ondine et lui donna un baiser. La jeune femme le serra passionnément sur son cœur, tandis que deux clairs ruisseaux de larmes jaillissaient de ses yeux, inondant le visage du chevalier, pénétrant par les yeux jusqu’au cœur, bientôt fondu en une divine extase. Peu à peu, le souffle d’Huldbrand se ralentit, ses paupières se fermèrent, il glissa, sans vie, sur le sol, aux pieds d’Ondine.

Alors l’apparition se leva, gagna le couloir et, rencontrant les serviteurs du sire de Ringstetten, dit simplement :

— Mes pleurs lui ont donné la mort.

Puis elle traversa lentement la cour et disparut dans le puits.