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Ondine (La Motte-Fouqué)/XVI

< Ondine (La Motte-Fouqué)

Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 102-105).


XVI

LE RÊVE DU CHEVALIER


LA nuit touchait à sa fin ; déjà l’aurore blanchissait le sommet des collines. Le chevalier reposait sur sa couche. Dès qu’il était prêt à s’endormir, une crainte vague le réveillait à demi ; cherchait-il à s’éveiller complètement, il se sentait bercé par un murmure semblable au souffle léger d’un vol de cygne et retombait dans une voluptueuse somnolence. Il dut tout de même finir par s’endormir, car il crut se sentir emporté sur les ailes de deux cygnes qui traversaient de lointaines contrées en faisant entendre un chant triste et suave.

Le chevalier aperçut, tout au fond des eaux, Ondine assise sous les voûtes d’un merveilleux palais de cristal

— Le chant du cygne, se disait-il parfois. Le chant du cygne, mais un signe de mort !

Tout à coup, un des cygnes se mit à lui chanter à l’oreille qu’il planait au-dessus de la Méditerranée. Il considéra attentivement les eaux sombres qui, peu à peu, lui semblèrent devenir si transparentes que ses yeux plongeaient jusqu’au fond. Quelle ne fut pas son émotion, lorsqu’il aperçut, tout au fond des flots, Ondine assise sous les voûtes d’un merveilleux palais de cristal ! Le chevalier eut un mouvement de joie bien vite réprimé lorsqu’il vit le visage de la jeune femme inondé de larmes ; son maintien douloureux, un air d’affliction répandu sur toute sa personne faisaient de la douce créature un être si différent de la joyeuse enfant qu’il avait épousée jadis !

Ondine ne paraissait point se douter que son bien-aimé fût si près d’elle. Son visage était levé vers Kühleborn qui, debout devant elle, la grondait de sa tristesse.

— Je sais bien, dit-elle d’une voix grave qui impressionna le chevalier, je sais bien que je suis ici prisonnière dans le royaume des eaux ; cela ne m’empêche pas d’avoir une âme. Tu ne peux comprendre la raison de mes pleurs, sache cependant qu’elles me sont douces, comme tout est doux à l’âme fidèle.

— Pourtant, ma jolie nièce, répondit Kühleborn, qui ne semblait nullement convaincu, vous restez soumise aux lois inexorables qui nous régissent ; et vous serez bientôt obligée de trancher vous-même le cours de cette vie précieuse, s’il vous est infidèle par ce nouvel hymen.

— Il n’est pas encore marié, et je sais qu’il m’aime toujours.

— Cela ne l’empêche pas de s’être fiancé, ricana Kühleborn. Dans quelques jours, il sera marié et vous lui donnerez la mort.

— Vous savez bien que non, puisque j’ai fait murer la seule entrée par laquelle nous puissions pénétrer, mes semblables et moi.

— Et s’il quitte, quelque jour, son château ? Ou si, ayant oublié cette vieille histoire du puits, il fait enlever la pierre ?

— C’est précisément pour l’avertir du péril que j’ai attiré son esprit au-dessus de ces flots. En ce moment, il plane au-dessus de nous, il nous entend !

Ondine avait levé la tête avec un sourire angélique, tandis que Kühleborn, poussant un hurlement de rage, s’élança à la surface des flots, rapide comme une flèche. Aussitôt, les cygnes agitèrent leurs ailes, et, tout en reprenant leur chant harmonieux, s’enfuirent. Il sembla au chevalier qu’il traversait de hautes montagnes, des torrents, et qu’il se retrouvait enfin, épuisé, sur sa couche.

Dès son réveil, son écuyer entra dans sa chambre pour lui annoncer que le Père Heilmann s’était établi dans une cabane qu’il venait de se bâtir à la hâte au milieu de la forêt voisine. Comme on lui demandait la raison de cette installation en cet endroit, il avait répondu : « Il y a d’autres bénédictions que les bénédictions nuptiales. Si je ne suis pas ici pour un mariage, c’est sans doute qu’une autre cérémonie se prépare. Il y a moins de distance qu’on ne croit parfois entre une fête nuptiale et des funérailles, entre le bonheur et le deuil. Que ceux qui veulent me comprendre soient avertis ! »

Le chevalier, rapprochant ces paroles de son rêve, tomba dans une profonde méditation. Mais, tout étant décidé, il ne voulut pas se dédire et les préparatifs du mariage furent exécutés ainsi qu’il l’avait ordonné.