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Ondine (La Motte-Fouqué)/XII

< Ondine (La Motte-Fouqué)

Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 71-75).


XII

COMMENT LES JEUNES ÉPOUX QUITTÈRENT
LA VILLE


LE chevalier de Ringstetten était fort contrarié de cet événement imprévu, mais il ne pouvait qu’admirer la bonté de sa belle Ondine. « Il se peut, pensait-il, que je lui aie donné une âme, mais comme cette âme charmante est plus noble que la mienne ! » Son plus cher souci fut donc de consoler celle qu’il aimait ; il résolut de l’emmener chez lui sans plus tarder. L’opinion, pourtant, se montrait favorable à Ondine. Tous ceux qui avaient assisté à la scène blâmaient hautement la dureté de Bertalda, mais cela aussi peinait la douce jeune femme.

Le lendemain, un carrosse attendait Ondine devant l’hôtellerie. Au moment où le chevalier parut, tenant par la main sa belle épouse, une jeune pêcheuse s’avança vers eux pour leur offrir sa marchandise :

— Nous n’avons besoin de rien, dit Huldbrand en l’écartant doucement, nous quittons à l’instant ce pays.

La jeune fille s’étant mise à pleurer, les voyageurs, surpris, la regardèrent plus attentivement et reconnurent Bertalda. Aussitôt ils rentrèrent avec elle dans leurs appartements et apprirent de sa bouche comment le duc et la duchesse, indignés de sa conduite, l’avaient abandonnée, non sans lui assurer une riche dot.

— Ne sachant que devenir, continua la jeune fille, je cherchai, pour les suivre chez eux, ces vieux pêcheurs que l’on prétend être mes parents…

— Ils le sont véritablement, Bertalda ; je le tiens de celui que tu pris pour un maître-fontainier. Il voulait à toutes forces m’empêcher de t’emmener avec nous et, au milieu de ses exhortations, il m’a involontairement livré son secret.

— Cet homme, ou plutôt mon père puisque vous affirmez qu’il l’est, m’a repoussée en disant : « Tant que ton cœur ne sera pas changé, nous ne voulons pas de toi. Pour te donner maintenant notre affection, j’exige de toi l’épreuve suivante : Tu traverseras seule la forêt hantée, vêtue non comme une princesse, mais comme la fille de pauvres pêcheurs. » Je n’ai qu’à m’incliner devant sa volonté, étant désormais seule au monde ; je vivrai humble et solitaire dans la chaumière de mes parents. Ce qui me cause une épouvante sans nom, c’est l’obligation de traverser la forêt redoutable, moi qui tremble au moindre danger. Mais, je ne viens pas à vous pour me plaindre, je suis ici pour implorer votre pardon, noble dame de Ringstetten. Je comprends maintenant que vous ne vouliez que mon bonheur et je regrette les paroles blessantes que, dans ma colère et mon dépit, j’ai proférées contre vous. Pardon ! pardon ! Je suis si malheureuse ! si punie ! Songez à ce que j’étais hier, avant ce fatal repas de fête, et voyez où je suis tombée !

Les sanglots l’interrompirent, mais Ondine la prit tendrement dans ses bras et, mêlant ses larmes à celles de la jeune fille, répondit :

— Tu viendras à Ringstetten avec nous ; rien ne doit être changé à ce que nous avions décidé. Je te défends seulement de m’appeler « noble dame » ; je reste ton amie fidèle. Dès mon enfance, j’ai pris ta place, nos destinées ne se doivent point séparer. Viens avec moi, nous nous aimerons comme deux sœurs.

Bertalda leva timidement ses beaux yeux vers Huldbrand qui, tout ému de compassion, acquiesça au désir de sa femme. Il engagea la jeune fille à les accompagner, en lui promettant de faire savoir aux vieux pêcheurs pourquoi elle ne les avait pas rejoints. Offrant sa main à Bertalda, pour la faire monter dans le carrosse, il l’y installa aux côtés d’Ondine, puis sauta en selle.

Les voyageurs s’éloignèrent rapidement. Peu à peu, la tristesse fit place à une douce joie. Les jeunes voyageuses admiraient les riches contrées qu’elles traversaient. Au bout de quelques jours, on vit apparaître le château de Ringstetten, où l’on débarqua par une radieuse journée. Le soir même, Ondine et Bertalda, laissant le chevalier en conversation avec ses intendants, gravirent un petit tertre qui dominait le parc. Elles admiraient le magnifique paysage qu’étalaient sous leurs yeux les riantes vallées de la Souabe, lorsqu’un homme de haute taille, s’approchant d’elles, les salua profondément.

Bertalda tressaillit, croyant reconnaître le maître-fontainier cause de ses malheurs. Elle ne douta plus que ce ne fût bien lui, lorsqu’elle le vit, sur un geste mécontent d’Ondine, s’éloigner à grands pas, en hochant la tête d’un air soucieux, exactement comme l’autre fois.

— Ne crains rien, ma chérie, dit Ondine, désormais il ne pourra pas te faire de mal.

Alors elle se mit à lui raconter sa propre histoire, expliquant comment Bertalda, jadis, avait été ravie à ses parents, et comment elle, Ondine, avait été conduite chez les vieux pêcheurs. Bertalda l’écouta d’abord avec terreur, pensant que son amie venait de perdre soudain la raison, mais, peu à peu, frappée par la coïncidence de tous ces événements, elle se rendit à l’évidence. Un sentiment obscur lui disait que ce récit, pour étrange qu’il fût, était bien la vérité. À la fois fière de vivre au milieu d’aventures fabuleuses, et troublée par le mystère qui entourait Ondine, elle se sentait attirée vers la jeune femme et un peu effrayée de ses révélations étranges. Au dîner, elle s’étonna de voir les attentions dont Huldbrand entourait sa jeune femme, elle se demandait comment il pouvait être aussi épris d’une créature charmante à la vérité, mais qui lui semblait à présent moins une femme qu’un gracieux fantôme.