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Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 64-gravure).


XI

LA FÊTE DE BERTALDA


AU milieu d’une nombreuse assemblée de convives, Bertalda, parée des bijoux qu’on venait de lui offrir, trônait au haut bout de la table, entre Ondine et Huldbrand. On eût dit la déesse du Printemps. Lorsque la fin du repas approcha, on ouvrit toutes grandes les portes de la salle, suivant l’antique coutume du pays, afin que les gens du peuple pussent prendre leur part de la fête. Des serviteurs offrirent aux nouveaux venus des rafraîchissements et des pâtisseries. Huldbrand et Bertalda, impatients de percer enfin le mystère qu’Ondine avait promis de dévoiler, ne quittaient point des yeux la jeune femme qui, émue et souriante, s’efforçait de contenir le secret qu’elle semblait à tout instant sur le point de trahir. Ainsi que les enfants reculent le moment où ils mangeront le gâteau qui excite leur convoitise, ainsi la jeune mariée semblait vouloir jouir plus longtemps d’une attente délicieuse. Huldbrand et Bertalda, pleins d’émotion, ne l’interrogeaient point, attendant que, d’elle-même, elle leur révélât le bonheur qui devait se répandre sur eux comme une rosée céleste. Enfin, quelques-uns des convives ayant prié Ondine de leur chanter une mélodie du pays, la jeune femme fit apporter sa harpe et se mit à chanter :

       Par une claire matinée,
       les fleurs aux mille couleurs,
       les herbes enivrantes
       se balancent sur la rive
       du lac argenté.
       Que vois-je, parmi les fleurs,
       briller d’un éclat si pur ?
       On dirait un beau lis blanc
       tombé du ciel sur la prairie.
       Non, c’est une mignonne fillette
       qui joue dans l’herbe haute.
       Sont-ce les rayons d’or
       que reflète le lac,
Ô gracieuse enfant, qui t’attirent ainsi ?
   Le lac berceur s’empare de toi.
       Hélas ! pourquoi maintenant
tendre ainsi tes mains vers le rivage ?
   Aucune main n’ira vers toi.
       Loin du cœur maternel,
tu vas perdre ta vie, dans un sourire.
   Mais un noble duc chevauche

le long du bord et retient son coursier.
       Il te prend dans ses bras,
       t’emmène en son château
       et t’élève comme sa fille.
       Tu grandis belle et pure,
       tu brilles entre toutes.
Mais hélas ! le bien le plus précieux,
tu l’as laissé au lointain rivage !

Les parents adoptifs de Bertalda ne purent contenir leur émotion. Le duc, se levant, dit alors à Bertalda :

— C’est ainsi que les choses se sont passées, pauvre orpheline, quand je te retirai du lac ; mais Ondine a raison, nous ne pouvions te rendre le plus précieux des biens !

— Écoutez ! écoutez ! reprit Ondine. Voici ce qui est arrivé aux pauvres parents :

      La mère erre dans les chambres,
   vide tous les tiroirs, puis les remplit ;
          elle gémit, elle appelle,
          et rien ne lui répond.
          La maison vide, hélas !
            Quelle sombre parole
   pour celle qui eut un doux enfant
            qu’elle berçait la nuit,
            qu’elle suivait le jour !
          Pauvre mère, cesse de chercher,
   ce que tu aimes t’est ravi pour toujours.

     Et quand, le soir, souffle le vent
   et que le père, las, revient à son foyer,
            il voudrait te sourire,
   mais ses yeux n’ont que des larmes.
            Car le père sait bien
qu’en sa triste demeure règne le froid silence
que troublent seuls les sanglots d’une femme.
L’enfant ne sourit plus, en lui tendant les bras !

— Ondine, au nom du ciel, dis-moi où sont mes parents, s’écria Bertalda en pleurant. Oui, tu le sais, car tu ne me déchirerais pas le cœur, si tu ne pouvais, en même temps, me consoler. Peut-être sont-ils ici ? Serait-ce ?…

La belle Bertalda

Elle embrassa d’un regard la noble assemblée et ses yeux s’arrêtèrent sur une princesse placée à côté de son père adoptif. Alors, Ondine, versant des larmes de bonheur, se tourna vers les serviteurs.

— Faites entrer, dit-elle, les pauvres parents qui se consument dans l’attente.

On vit alors le vieux pêcheur et sa femme, tout tremblants, s’avancer vers Ondine, qui, d’un geste attendri, leur désigna Bertalda. Les deux braves gens se jetèrent en pleurant de joie au cou de la belle jeune fille qu’on disait être leur enfant chérie, mais Bertalda les repoussa, les yeux pleins de colère. C’en était trop pour cette nature orgueilleuse ! Déjà, elle se flattait d’appartenir à une illustre famille, elle se voyait montant les marches d’un trône, et voilà qu’on lui découvrait une origine si humble que son cœur frémissait d’indignation. Persuadée qu’Ondine avait inventé cette histoire ridicule pour l’humilier devant toute l’assemblée, elle se redressa, couvrant d’injures Ondine et les deux vieillards. La pauvre mère ainsi repoussée, ne put que balbutier :

— Hélas ! hélas ! comme son cœur est devenu méchant ! et pourtant, je le sens, c’est mon enfant !

Quant au pêcheur, il s’était jeté à genoux en suppliant le Seigneur que cette fille ne fût pas la sienne. Ondine, pâle et chancelante, considérait en silence cette scène pénible. Son beau rêve était brisé, sa joie faisait place à un immense désespoir. Enfin, elle se dirigea vers son amie en disant :

— N’as-tu donc pas d’âme, Bertalda ? N’as-tu pas d’âme ?

La pauvre enfant s’imaginait que cette question rendrait Bertalda à elle-même en la tirant de cet accès de fureur qui semblait une crise de folie. Mais la jeune fille, en proie à une rage terrible, l’invectivait de plus belle. Les convives commençaient à murmurer, les uns prenant son parti, les autres blâmant la dureté de son cœur. Au milieu du tumulte grandissant, la voix d’Ondine se fit entendre. La jeune femme réclama le droit de parler dans les appartements de son mari. Son noble maintien, sa dignité douloureuse en imposèrent aux invités. Un grand silence se fit.

— Vous tous qui assistez à une fête que je voulais si belle, dit Ondine, soyez assurés que mon cœur ne connaissait point les mœurs insensées des hommes et leurs âmes perverses. Jamais, sans doute, je ne pourrai m’y accoutumer. Si mon entreprise échoue, hélas ! pitoyablement, ne vous en prenez pas à moi ; je n’ai voulu que le bonheur d’une amie. Je ne me défendrai donc point ; mais ce que je puis vous affirmer, c’est que je n’ai point menti. Je ne puis, ni ne daigne vous en donner des preuves, ma parole doit vous suffire. Celui qui m’a révélé l’origine de Bertalda est l’homme qui, jadis, l’a ravie à ses parents en l’attirant dans le lac, et qui, ensuite, l’a portée sur le passage du duc.

— Tu n’es qu’une sorcière ! hurla Bertalda. Tu entretiens un mystérieux commerce avec les esprits malfaisants et les démons !

— Non, reprit Ondine avec force, il suffit de me voir et de m’entendre pour me croire innocente !

— Mensonges ! infamie ! Comment osez-vous prétendre que je sois l’enfant de ces misérables gens ? Ô mes chers parents adoptifs, emmenez-moi loin de cette demeure maudite où l’on m’accable de honte !

Le duc, pensif, se taisait ; sa femme dit alors :

— Il faut que cette affaire s’éclaircisse ; je jure devant Dieu de ne point sortir d’ici tant que la vérité ne sera pas établie.

— Noble dame, dit la vieille femme en s’avançant, votre bonté et votre justice m’encouragent à vous parler. Si cette méchante demoiselle est ma fille, elle porte sur une épaule un petit signe semblable à une violette, et un autre près de la cheville. Qu’elle consente seulement à me suivre un moment dans la pièce voisine…

— Me déshabiller devant cette paysanne ! Jamais ! fit dédaigneusement Bertalda en lui tournant le dos.

— Vous le ferez donc devant moi, reprit gravement la duchesse. Suivez-moi, mon enfant, et vous aussi, ma bonne femme.

Les trois femmes sortirent pour reparaître, un instant après, au milieu d’un silence impressionnant. Bertalda était pâle comme une morte.

— Je déclare ici, dit à voix haute la duchesse, que très haute et puissante dame de Ringstetten a dit la vérité : Bertalda est bien la fille du pêcheur. Nous n’avons rien de plus à vous dire.

L’assemblée se dispersa en commentant l’événement, tandis que le duc et la duchesse, suivis de la jeune fille et de ses parents, regagnaient leur château. Ondine se jeta dans les bras de son époux et pleura longtemps.

Bertalda portait sur une épaule un petit signe semblable à une violette et un autre près de la cheville