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Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 58-63).


X

À LA VILLE


LA disparition du jeune chevalier Huldbrand de Ringstetten avait soulevé une grosse émotion par toute la ville. Tous ceux — et ils étaient nombreux — qui avaient eu l’occasion d’apprécier les fines et nobles qualités du jeune homme regrettaient qu’une folle audace l’eût entraîné dans une aventure pleine de mystère, et ressentaient les plus grandes inquiétudes sur son sort.

Ses serviteurs ne savaient quel parti prendre. Ils n’osaient regagner seuls le château de leur maître et moins encore pénétrer dans la forêt maudite pour y faire des recherches.

Lorsque, bientôt après sa disparition, on apprit quelles tempêtes et quelles inondations avaient dévasté la région où il s’était engagé, il se trouva bon nombre de personnes pour conclure à la mort du pauvre chevalier. Bertalda ne se cacha pas pour le pleurer, et quand ses parents adoptifs, le duc et la duchesse, vinrent la chercher à la ville pour la reconduire chez eux, dans un château lointain, elle les décida à rester avec elle jusqu’à ce qu’on eût reçu des nouvelles certaines de Huldbrand, dont il fallait au moins, disait-elle, qu’on retrouvât le corps. Elle essaya de pousser quelques chevaliers, assidus auprès d’elle, à entreprendre des recherches dans la forêt ; mais elle ne comptait point en retour promettre sa main à aucun d’eux, sans doute parce que tout espoir de revoir Huldbrand vivant n’était pas encore perdu pour elle. Et pour gants et rubans, voire pour un baiser, personne ne consentit à risquer sa vie au service d’un rival si redoutable.

Lors donc que Huldbrand reparut inopinément, ses serviteurs et les habitants de la ville en témoignèrent une grande joie. Bertalda fut peut-être la seule à ne pas se réjouir ; mais le fait est que son visage, triste depuis longtemps, s’assombrit davantage encore. La raison en était que le chevalier ne revenait pas seul, qu’une femme d’une délicieuse beauté l’accompagnait, et qu’un prêtre, témoin de leur mariage, suivait ce couple heureux. Bertalda, prise entre un amour véritable et qu’elle avait déjà ouvertement avoué à tous, et la nécessité de faire face à des circonstances nouvelles, s’acquitta fort habilement de cette tâche délicate. Elle accueillit Ondine de la manière la plus aimable et montra à Huldbrand des sentiments vagues où dominait une indifférence affectée.

Ondine passa bientôt pour une princesse merveilleuse délivrée par Huldbrand de quelque mauvais enchantement dans la forêt maudite. Quand on l’interrogeait elle-même sur son origine, un mot ou deux lui suffisaient à éluder fort adroitement la question. Le chevalier, de son côté, ne disait que ce qu’il voulait bien dire, et, quant au Père Heilmann, il avait presque immédiatement quitté la ville pour regagner son couvent. Si bien que les gens durent se contenter de leurs hypothèses ; Bertalda elle-même en fut réduite à ses imaginations. Ondine l’aimait cependant beaucoup et se sentait attirée vers elle :

— Je ne sais pas quel sentiment secret me pousse vers vous, disait-elle parfois à sa nouvelle amie, mais, dès que je vous ai vue, je vous ai aimée. On dirait qu’un lien mystérieux, quelque chose comme un souvenir, nous unit…

Quant à Bertalda, elle constatait avec surprise la sympathie qui l’entraînait vers une femme qu’elle eût dû haïr, puisque cette heureuse rivale lui avait ravi le cœur du chevalier.

Cette amitié réciproque fut cause que le jeune couple prolongea son séjour au château. Ondine invita même Bertalda à venir passer quelques semaines au manoir de Ringstetten qui s’élevait non loin des sources du Danube.

Par une douce soirée d’automne, le chevalier et les deux amies se promenaient sur la grand’place de la ville, à la lueur tranquille des étoiles. Ils causaient gaiement, s’arrêtant parfois pour admirer une antique fontaine qui occupait le milieu de la place ; ils écoutaient le murmure captivant des eaux jaillissantes, que troublaient seuls les pas des autres promeneurs et le rire clair d’une bande d’enfants.

À travers le rideau sombre des grands arbres, ils apercevaient les lumières des maisons voisines. Ils se sentaient comme isolés au milieu de la ville, inondés de la joie sereine et calme que la nuit répandait autour d’eux. Ils causaient du prochain départ, du voyage qu’ils comptaient bien faire à eux trois. Les objections élevées par les parents adoptifs de Bertalda leur semblaient incompréhensibles.

Au moment où ils allaient fixer le jour du départ, un homme de haute taille, traversant la place, s’avança vers eux et, saluant courtoisement Ondine, lui glissa quelques phrases à l’oreille. Une vive contrariété se peignit sur les traits de la jeune femme, mais, devançant ses compagnons, elle fit quelques pas avec l’étranger. On les entendit causer à voix basse, dans une langue inconnue. Huldbrand, frappé par un souvenir imprécis, considérait attentivement le nouveau venu. Perdu dans ses pensées, il n’entendit même pas une question que lui adressait Bertalda. Soudain, Ondine se mit à rire, en battant joyeusement des mains, puis revint auprès de son mari, tandis que l’étranger s’éloignait rapidement en hochant la tête d’un air fort mécontent. Arrivé près de la fontaine, il disparut subitement, comme s’il fût entré dedans. Alors seulement, Huldbrand eut la certitude que son souvenir ne l’avait point trompé. Mais déjà Bertalda s’écriait :

— Que te disait donc ce maître-fontainier ?

Le visage d’Ondine reflétait la joie la plus vive, quand elle répondit avec un sourire :

— Tu sauras cela après-demain, quand nous célébrerons le jour de ta fête, chère Bertalda.

Elle ne voulut pas donner de plus amples explications et termina l’entretien en invitant son amie à prendre part, ainsi que ses parents adoptifs, à un grand festin qu’elle offrait le surlendemain.

— C’était bien Kühleborn ? demanda anxieusement Huldbrand à sa jeune femme, dès qu’ils eurent quitté Bertalda. Ils marchaient lentement dans les rues de la ville où la nuit se faisait plus obscure.

— Oui, dit Ondine, c’était lui. Il me racontait toutes sortes d’histoires absurdes, au milieu desquelles, sans le vouloir, il a laissé échapper un secret qu’il n’avait pas l’intention de me révéler et qui, pourtant, me rend bien heureuse. Si tu veux le connaître à l’instant, mon doux seigneur, tu seras obéi. Mais si tu veux me faire un grand plaisir tu attendras jusqu’à après-demain ; tu verras quelle jolie surprise vous attend tous.

Le chevalier n’eut garde de refuser à sa belle épouse ce qu’elle lui demandait si gentiment. Quelques instants plus tard, Ondine, sur le point de s’endormir, se redisait tout bas, avec un sourire de bonheur :

— Comme elle sera heureuse, ma chère Bertalda, quand elle connaîtra la nouvelle apportée par son maître-fontainier.