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Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 41-44).


VII

LE SOIR DES NOCES


ONDINE se départit bientôt, ce soir-là, de la gravité qu’elle avait observée pendant la cérémonie du mariage. Sa petite nature libre et espiègle eut tôt fait de reprendre le dessus, et les gamineries qui déplaisaient si fort à la vieille femme du pêcheur recommencèrent sous mille formes variées. La présence du prêtre n’arrêta pas cette grande enfant terrible qui ne cessa de harceler de ses agaceries son époux, ses parents nourriciers, et le vénérable moine lui-même. La bonne vieille aurait bien grondé, mais en présence de Huldbrand elle n’osait maintenant plus rien dire à Ondine. Cependant les enfantillages de sa femme étaient loin, cette fois, de plaire au chevalier. S’il montrait, en ridant son front ou bien par un petit geste de colère, que son mécontentement était grand, Ondine, au désespoir, venait l’embrasser et lui demander pardon de la façon la plus câline ; mais, ensuite, elle n’avait rien de plus pressé que de recommencer ses petites farces puériles.

À la fin, le prêtre lui dit avec bienveillance :

— Jeune et charmante dame, avez-vous songé, en cette grave circonstance, à mettre votre âme en harmonie avec celle de votre époux ?

— Mon âme ! s’écria Ondine en éclatant de rire ; voilà un joli mot, mais je n’ai pas d’âme…

Le prêtre, saisi, ne sut que penser d’un tel blasphème, et détourna son visage avec toutes les marques de la plus grande tristesse. Immédiatement, Ondine se jeta à ses pieds et le supplia de ne pas avoir de la peine, de lui témoigner de l’indulgence, de l’écouter et de mieux entendre ce qu’elle avait voulu signifier par ces étranges paroles.

On crut alors qu’Ondine allait conter sa véritable histoire et faire de longs aveux ; mais à peine se disposait-elle à parler en effet qu’un tremblement convulsif l’agita, que des sanglots la prirent à la gorge et qu’un flot de larmes lui monta aux yeux.

— Ce doit être quelque chose de bien doux, mais aussi de bien effrayant, murmura-t-elle enfin, que d’avoir une âme. Au nom de Dieu, saint prêtre, instruisez-moi !

Ces paroles achevèrent d’épouvanter les pieux habitants de la chaumière. Tout le monde se recula d’Ondine comme d’un être qui n’a pas été touché par les grâces du Seigneur, un être diabolique. Huldbrand était désolé et ne savait que penser.

— Oui, continua la pauvre Ondine, l’âme doit occuper une bien grande place dans un être ; car voici que de sentir seulement une âme prête à s’éveiller en moi, je me sens en même temps envahie par toutes sortes d’angoisses, moi tout à l’heure si légère, si insouciante !…

Et de nouveau elle versa d’abondantes larmes, en se cachant le visage dans ses mains.

Le moine, alors, s’avança gravement vers elle, et au nom du ciel, il l’adjura de se débarrasser de l’esprit du mal si celui-ci habitait son enveloppe humaine. Mais elle tomba à genoux devant le saint homme et, répétant avec lui les paroles sacrées, elle montra les pures dispositions d’une créature de Dieu. Le prêtre finit par dire au chevalier :

— Cher seigneur, je vais vous laisser avec celle qui est désormais votre épouse. Il n’y a rien de méchant dans cet être énigmatique, mais je vous recommande d’être prudent et de veiller, afin que les démons, qui guettent tous leur proie, ne soient pas ici les plus forts.

Lorsque le chevalier et sa jeune femme se trouvèrent seuls, Ondine, toujours à genoux, leva vers son mari un visage bouleversé :

— Hélas ! dit-elle, ne vas-tu pas me repousser ? Je dois te faire horreur, et pourtant je ne suis qu’une pauvre enfant innocente.

Elle prononça ces paroles avec une telle émotion dans la voix que le jeune époux se sentit pénétré de pitié et qu’il oublia du coup tout le mécontentement qui s’était accumulé en lui. Il s’élança vers sa femme et la releva tendrement. Ondine sourit parmi ses larmes ; un rayon de soleil venait dissiper l’orage.

— Tu ne m’abandonneras pas ? Mon cher chevalier me pardonne, murmura Ondine, redevenue confiante ; et elle passa doucement ses petites mains roses sur les joues de son époux.

Huldbrand, rassuré lui aussi, chassa loin de lui les pensées qui tentaient encore de l’assaillir, et dont la moindre était qu’il venait d’épouser un être malicieux et méchant du monde des esprits. Cependant, une question s’échappa encore de ses lèvres :

— Chère petite Ondine, demanda-t-il, explique-moi seulement ce que signifiaient tes menaces aux gnomes et ton invocation à Kühleborn, lorsque le moine frappait à la porte ?

— Bah ! bah ! rien du tout, répondit Ondine en riant ; c’était une plaisanterie, elle s’est retournée contre moi.