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Ondine (La Motte-Fouqué)/VIII

< Ondine (La Motte-Fouqué)

Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 45-51).


VIII

ONDINE PARLE DES ONDINS


LES premiers rayons de soleil réveillèrent les jeunes époux. Huldbrand avait été, pendant toute la nuit, assailli de rêves étranges où il voyait des fantômes qui ricanaient méchamment et se transformaient tour à tour, à ses yeux, en femmes merveilleuses et en dragons affreux. La vue d’Ondine, qui reposait paisiblement à son côté, lui rendit un peu de confiance et de calme. Il fit part cependant à sa femme des rêves mauvais qu’il avait eus ; mais elle acheva de le tranquilliser par un regard plein d’amour et de sérénité.

Il se leva et alla rejoindre dans la salle commune les autres habitants de la cabane. Il lui sembla qu’ils avaient tous trois l’air inquiet et malheureux ; mais son apparition dérida tous les fronts et chacun s’empressa auprès de lui avec des mots aimables et gais. Quand Ondine parut à son tour, de véritables acclamations l’accueillirent, tant son joli visage montrait de grâce et de pure beauté.

Le prêtre s’avança le premier vers elle pour la bénir. Elle se mit à genoux devant lui et lui demanda pardon, avec la plus touchante humilité, des paroles un peu folles qu’elle avait prononcées la veille. Puis elle embrassa ses bons parents nourriciers et, pour leur marquer la vraie reconnaissance qu’elle leur gardait au fond de son cœur, elle leur dit :

— Chers et bien-aimés parents, je sens bien et profondément que vous avez entouré mon enfance de la plus exquise bonté : je ne l’oublierai jamais.

Elle ne les laissa qu’après les avoir couverts de caresses, et lorsqu’elle vit la bonne vieille se préoccuper du déjeuner, elle courut aussitôt près du feu, mit la table, et se chargea elle-même de tout préparer. C’était toujours Ondine, avec sa mignonne et ravissante figure, mais avec une tout autre nature, une nature également charmante. Tout le jour elle se montra ainsi, gentille, dévouée, pleine d’attentions, pour tout le monde. Personne ne croyait que cela pût durer, mais l’Ondine espiègle, insouciante et légère qui, la veille encore, se livrait aux caprices les plus exubérants, avait bel et bien disparu pour faire place à une nouvelle Ondine, sage et douce comme un ange.

— Messire chevalier, dit le prêtre à Huldbrand vers la fin de cette heureuse journée, c’est un véritable trésor que Dieu vous a donné là par l’entremise de son humble ministre. Conservez-le bien et ce sera la source de toutes vos joies.

Le soir, Ondine, s’appuyant sur le bras de son époux, entraîna celui-ci dehors, du côté où le soleil couchant incendiait de vives lumières le feuillage des grands arbres. Ils marchèrent côte à côte, sans rien dire, ou du moins sans exprimer autrement leurs pensées que par de longs regards tout chargés d’amour. Peut-être s’ajoutait-il à cela dans les yeux d’Ondine, une vague mélancolie, mais Huldbrand, tout à sa joie d’aimer et d’être aimé, ne s’en aperçut pas. Ils arrivèrent ainsi au torrent débordé, et le chevalier fut tout étonné de voir que les eaux, rentrées dans leur lit habituel, avaient repris leur cours régulier.

— Demain, ce torrent qui mettait obstacle à ton départ sera de nouveau franchissable, dit Ondine avec des larmes dans la voix ; tu pourras donc reprendre ton chemin et quitter ce pauvre coin de terre perdu…

— Mais jamais sans toi, chère petite Ondine, répliqua Huldbrand ; pourquoi pleures-tu ? Quelle injuste pensée traverse encore ton esprit ? Nous sommes l’un à l’autre pour la vie !

— Qui sait ce que demain décidera, ce que tu décideras toi-même tout à l’heure, murmura Ondine avec tristesse. Allons, il faut que je te dise de graves choses… Porte-moi là-bas, sur cette petite île. Je pourrais aisément traverser ces ondes tranquilles, mais je préfère que tu me portes, afin de reposer une fois encore, la dernière peut-être, dans tes bras, sur ton cœur. Allons !…

Huldbrand, ému et troublé par ces paroles inattendues, ne répondit rien et se borna à faire exactement ce qu’Ondine lui demandait. Arrivé sur l’îlot il déposa doucement sur l’herbe son cher fardeau.

— Maintenant, assieds-toi en face de moi, dit Ondine, que je puisse lire dans tes yeux avant même que tes lèvres ne me répondent. Écoute avec une grande attention ce que je vais te dire.

« Apprends, ami, qu’il existe dans le monde invisible qui enveloppe le monde où tu évolues, des êtres vivants dont l’existence se manifeste rarement aux hommes. Dans ces flammes se jouent les énigmatiques Salamandres ; des Gnomes malicieux peuplent les profondeurs de la terre ; les Sylvains habitent les forêts ; les Sylphes traversent sans cesse les airs ; et dans les mers, les lacs, les torrents, les ruisseaux, vit le peuple innombrable des Ondins. Ceux-ci occupent de vastes palais de cristal d’où ils voient le ciel, le soleil et les lumières de la nuit ; dans leurs jardins s’élèvent des arbres de corail chargés de fruits d’or ; un sable pur tout parsemé de beaux coquillages s’étend sous leurs pas. Les habitants de ces régions que Dieu dérobe aux regards indignes des hommes, sont tous d’un aspect gracieux et beau. Les femmes surtout, ondoyantes comme les vagues parmi lesquelles elles se jouent, surpassent en beauté les êtres les plus privilégiés ; leur visage a la pureté, leurs yeux la clarté du monde marin où elles vivent ; les pêcheurs qui, à l’aube, ont eu la bonne fortune de voir une de ces filles des eaux, au moment où, pour chanter, elle émergeait de la blanche écume, ne perdront jamais le souvenir de cette prodigieuse apparition. On appelle ces femmes les Ondines ; dois-je te dire, après cela, mon bien-aimé, que c’est une de ces Ondines que tu vois en ce moment devant toi ? »

Tandis qu’il écoutait l’étrange histoire de sa jeune épouse, Huldbrand cherchait à se persuader à lui-même qu’il n’y avait rien de vrai là-dedans, que ce n’était là, une fois de plus, qu’une mystification de la part de l’espiègle Ondine ; mais, en même temps, un vague pressentiment le portait à croire qu’Ondine était sincère, et alors, infiniment troublé, il regardait la conteuse sans savoir que répondre.

« Nous devrions préférer notre existence à celle des autres humains, reprit Ondine, car notre vie est plus harmonieuse que la vôtre ; mais un abîme nous sépare de vous. Tandis que notre corps a été exalté par le Créateur, nous avons été privés de la plus douce des fortunes : nous n’avons pas d’âme ! L’élément qui nous fait vivre nous est seulement soumis tant que nous vivons ; il disperse jusqu’à nos traces dès que la mort a fait sur nous son œuvre d’anéantissement. Nous n’avons point d’âme ! Alors qu’une vie nouvelle, plus sereine et plus enviable, sonne pour vous à l’heure de la déchéance de votre corps, nous et nos semblables des autres éléments nous sommes tout entiers anéantis par la mort dès l’instant où son aile nous a touchés. Insouciants et heureux de vivre, nous sommes gais cependant comme les oiseaux au clair soleil du printemps…

« Mais chacun aspire à plus qu’il ne possède. Mon père, un puissant prince de la Méditerranée, a voulu que sa fille unique acquît une âme, fût-ce au prix des plus cruelles souffrances réservées généralement aux hommes doués de ce sentiment profond. Or, les Ondines ne peuvent atteindre à ce but que grâce à l’amour d’un homme de la terre. Tu m’as aimée, tu m’aimes : j’ai désormais une âme et c’est par toi qu’elle s’est révélée. Je te rends grâce, ô mon bien-aimé, et éternellement je te garderai la même reconnaissance quel que soit l’avenir d’heur ou de malheur qui m’est réservé par toi.

« Maintenant que tu sais tout, que je me suis dépouillée à tes yeux de toute enveloppe de mensonge, maintenant aussi que tu connais et l’amour et la gratitude que je te garde, choisis, décide de nos deux destinées. Si tu veux qu’elles se poursuivent côte à côte, tu me verras, aimante et fidèle, près de toi ; si au contraire tu veux m’abandonner, me repousser, par crainte de mes origines étranges, je plongerai dans ce ruisseau, qui est mon oncle, et je retournerai vers mes frères les Ondins. Mon parent le ruisseau est puissant : c’est lui qui m’a conduite, légère et rieuse enfant, chez le vieux pêcheur ; c’est lui qui me ramènera aux miens, femme maintenant, douée d’une âme, connaissant l’amour et prête à connaître la souffrance. »

Huldbrand, sur ces dernières paroles, saisit Ondine avec transport dans ses bras, et lui prodigua toutes les marques de la plus vive affection. Mieux qu’aucune réponse, cet élan de son cœur vers la jeune femme témoignait de sa sincérité. Enfin, il dit qu’il la regarderait toujours comme sa femme adorée et que jamais il ne la délaisserait. Pleine d’une douce confiance, Ondine reprit le bras de son époux, et le monde nouveau qui s’ouvrait devant elle lui parut infiniment plus délicieux que l’autre, celui où des palais de cristal s’élevaient entre des arbres de corail.