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Ondine (La Motte-Fouqué)/VI

< Ondine (La Motte-Fouqué)

Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 33-40).


VI

UN MARIAGE


TOUT à coup, on entendit à la porte un bruit léger, comme si quelqu’un frappait pour se faire ouvrir. Il y eut un moment d’hésitation de la part des habitants de la paisible chaumière où l’on n’était guère habitué à recevoir des visites. Qu’un être humain fût là, derrière cette porte, à cette heure de nuit, cela semblait d’autant plus invraisemblable qu’en raison de l’inondation la pointe de terre où habitait le pêcheur était encore totalement séparée du restant de la terre.

Mais, une seconde fois, le même bruit se fit entendre à la porte, accompagné d’une sorte de gémissement. Huldbrand, courageux, avança, l’épée nue à la main.

— Si c’est ce que je redoute, votre arme ne nous servira pas, lui dit le vieux pêcheur.

Et Ondine, s’approchant de la porte, s’écria d’une voix impérieuse :

— Si vous venez ici pour nous inquiéter, méchants gnomes, vous aurez affaire à Kühleborn !

Ces mots bizarres achevèrent de dérouter les autres personnages qui regardèrent la jeune fille avec stupéfaction. Cependant, une voix, du dehors, répondit :

— Je ne suis pas un méchant esprit ; je suis un pauvre être humain. Pour l’amour de Dieu, secourez-moi !

Ondine, à ces mots, ouvrit toute grande la porte et, à la lueur de la lanterne qu’elle tenait d’une main, on aperçut un véritable moine qui recula, tout effrayé lui-même en se trouvant devant une si merveilleuse demoiselle. Sans doute pensa-t-il qu’il y avait dans le fait qu’une jeune fille d’une beauté incomparable logeait dans une si misérable chaumière quelque artifice satanique, car il se mit à prier avec ferveur, en disant :

— Dieu tout-puissant, protège ton serviteur contre les artisans du mal.

— Entrez ! entrez ! vénérable père, dit Ondine ; vous serez ici chez de braves gens. Ne craignez rien, et faites-moi la grâce de me tenir pour une honnête fille du Seigneur.

Le prêtre pénétra dans la chaumière ; l’eau ruisselait sur son vêtement de bure et dégouttait de sa chevelure et de sa barbe qui étaient blanches. Le pêcheur et Huldbrand l’entraînèrent dans une pièce voisine, l’obligèrent doucement à retirer ses vêtements afin qu’on pût les faire sécher devant le feu. Il les remercia avec un bon sourire et consentit à s’envelopper, en attendant, dans un vieux pardessus gris qui appartenait au pêcheur. Mais il refusa obstinément le riche manteau brodé que lui tendait le chevalier.

Puis tous trois revinrent dans la première pièce, où la bonne vieille s’empressa de céder à l’homme de Dieu son grand et confortable fauteuil.

— Il vous revient de droit, dit-elle, car vous êtes âgé, accablé de fatigue et de plus prêtre de notre sainte église.

Le chevalier et le pêcheur offrirent alors du vin et quelque nourriture à l’ecclésiastique, et lorsque celui-ci eut repris des forces, il raconta comment il avait quitté la veille son couvent, situé très loin par delà le grand lac, pour se rendre au siège de l’évêché, afin d’annoncer à l’évêque l’état de misère où se trouvaient le couvent et les villages qui avaient à lui payer la dîme. Après avoir fait de grands détours, à cause des inondations qui désolaient la contrée, il s’était vu dans la nécessité de s’adresser à deux bons bateliers pour traverser avec eux le lac grossi par les pluies.

— Mais à peine, continua le moine, notre petite barque avait-elle pris flot qu’une terrible tempête s’éleva. Les ondes, révoltées, se dressèrent en mugissant. Les rames furent arrachées des mains de mes compagnons, et nous-mêmes, dans notre frêle embarcation à la dérive, nous fûmes livrés aux forces aveugles de la nature. Le sort nous conduisit jusqu’en vue de cette rive lointaine où se dresse votre maison ; alors, notre barque, comme prise de vertige, se mit à tournoyer sur elle-même ; j’ignore si elle chavira, j’ignore ce qu’il est advenu de mes malheureux bateliers, et je ne sais pas davantage comment ces vagues ont fini par me jeter sain et sauf, mais épuisé d’angoisse, sous les arbres de votre île. En tout cas, je remercie profondément notre Père Céleste de ce qu’après m’avoir sauvé de la fureur des eaux, il m’a conduit chez des gens honnêtes, bons et pieux. Hélas ! peut-être, après vous, ne verrai-je plus jamais visage humain !

— Et pourquoi cela, mon Dieu ? demande le pêcheur.

— Je suis un vieillard au bord de la tombe, répondit le prêtre, et il est bien probable, à mon âge, où les choses vont vite, que je serai couché sous la terre avant que le cours des eaux débordées n’ait recommencé d’être ce qu’il était autrefois.

« Et puis, il faut bien le prévoir, il se pourrait que les eaux en folie, à force de s’étendre entre vous et la forêt, en vinssent à vous séparer totalement du reste de la terre ; les autres hommes, au milieu de toutes leurs préoccupations personnelles, vous oublieraient vite et ne vous porteraient pas secours.

La bonne vieille, à ces mots, ne put s’empêcher de frémir ; elle fit le signe de la croix et murmura :

— Que Dieu nous garde !

Cela fit sourire le pêcheur, qui dit :

— Je ne vois pas ce qui peut t’épouvanter là-dedans, ni en quoi cet événement, s’il se produisait, changerait notre vie, ou tout au moins la tienne. Il y a bien longtemps que tu n’as pas marché plus loin que l’orée de cette forêt et vu d’autres visages humains que le mien et celui de notre Ondine. Le chevalier, et surtout ce bon moine, ne font que d’arriver dans notre minuscule royaume ; si l’état des eaux nous interdisait d’en sortir, nous resterions tous les cinq ici, et tes habitudes n’y perdraient rien.

— Sans doute, répliqua la bonne femme, mais on se fait difficilement à l’idée qu’on est sans recours séparé de ses semblables.

— Tu resterais donc avec nous ! murmura Ondine au chevalier d’une voix douce et en se serrant câlinement contre lui.

Mais Huldbrand tomba dans une profonde méditation. Tout un monde de pensées parut l’envahir ; des images multiples flottèrent devant ses yeux ; tout le pays situé par delà le torrent et la forêt, la ville qu’il avait quittée peu de jours auparavant, son château, ses habitudes, sa vie coutumière, tout cela lui sembla d’un autre temps, d’un passé irréel ; seule, l’île verte et fleurie, baignée par les eaux du lac, se présenta à son esprit dans une réalité charmante, contrée d’amour et de bonheur dont la jolie Ondine était la fleur éternelle. Alors, sans presque se rendre compte de ce qu’il faisait, comme poussé par une volonté mystérieuse, Huldbrand prononça ces paroles :

— Vous voyez devant vous, vénérable prêtre, un couple de fiancés. Faites-nous la grâce de nous unir l’un à l’autre ce soir même. C’est Dieu qui nous a envoyé aujourd’hui son représentant.

Le pêcheur et sa femme furent très surpris par ce discours. Depuis longtemps déjà ils considéraient les deux jeunes gens comme des fiancés, mais le chevalier n’ayant jamais encore parlé de ses intentions de mariage, la soudaineté de cette déclaration, la hâte avec laquelle le grand événement s’annonçait ne laissèrent pas de les dérouter quelque peu. Quant à Ondine, elle était devenue tout à coup très sérieuse, et, les yeux baissés, elle paraissait réfléchir à son tour profondément. Le prêtre demanda des explications, des renseignements détaillés et s’informa si les vieillards consentaient à cette union. Après s’être bien entendu sur tous les points, de part et d’autre, on tomba d’accord, et tous furent à la joie. La bonne vieille se mit sans plus tarder en devoir de donner à la chaumière son plus bel air de fête, et elle alla chercher dans sa chambre deux beaux cierges qu’elle avait un jour rapportés de la ville et mis de côté pour cette circonstance solennelle.

Huldbrand, cependant, cherchait à détacher de sa chaîne d’or deux anneaux dont il eût fait l’alliance d’Ondine et la sienne. Mais la jeune fille, le voyant occupé à ce travail, l’arrêta et lui dit :

— N’abîme pas cette chaîne, Huldbrand ; mes parents avaient prévu qu’un jour viendrait où je me marierais, et ils ne m’ont pas laissée sur cette terre pauvre comme une mendiante.

Là-dessus, elle sortit de la pièce et revint l’instant d’après avec deux bagues précieuses, dont l’une fut offerte au chevalier. Le vieux pêcheur, en apercevant cela, fut plus étonné que jamais et demanda à Ondine d’où provenaient ces joyaux qu’il ignorait.

— Mes parents, expliqua Ondine, avaient caché ces bijoux dans la doublure des riches vêtements que je portais lorsque j’arrivai pour la première fois chez vous. Je le savais, mais j’étais tenue au secret jusqu’au jour béni où un noble chevalier viendrait demander ma main.

Le prêtre interrompit les exclamations que souleva ce conte de fée, en se disposant à commencer la cérémonie. Les deux cierges avaient été disposés sur une table recouverte d’un voile blanc. Huldbrand et Ondine s’agenouillèrent côte à côte et le saint homme prononça les paroles sacramentelles qui unissent les fiancés. Le vieux pêcheur et sa femme bénirent les deux jeunes gens et l’épouse, toute émue, appuya pensivement sa jolie tête contre l’épaule de son mari.

Quand tout fut fini, le moine dit :

— Je croyais, mes chers hôtes, que vous étiez les seuls habitants de cette île ; vous me l’aviez du moins affirmé… Qu’est-ce donc alors que cet homme de belle apparence, vêtu d’un vaste manteau blanc, qui s’est tenu de l’autre côté de la fenêtre, en face de moi, pendant tout le temps de la cérémonie nuptiale ?

— Dieu nous garde de cette apparition, s’écria la bonne vieille, en tremblant ; et le vieux pêcheur prit un air inquiet. Quant à Huldbrand, il courut à la fenêtre pour voir ce qu’il en était ; mais il ne distingua qu’une ombre vague qui se perdit bientôt derrière un bouquet d’arbres.