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Ondine (La Motte-Fouqué)/V

< Ondine (La Motte-Fouqué)

Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 27-32).


V

COMMENT HULDBRAND VÉCUT DANS
LA PRESQU’ÎLE


PEUT-ÊTRE, cher lecteur, t’est-il arrivé déjà, après avoir longtemps erré, de pays en pays, de t’arrêter dans une contrée, dans une maison, où, enfin, tout te paraissait bon et favorable. L’amour du repos, l’amour du foyer familial, si naturel, si humain, se réveillait au fond de toi, et il te semblait que c’était la patrie elle-même, la patrie ornée de ses fleurs les plus personnelles, que tu venais de retrouver. Rappelle en ton cœur ce sentiment délicieux et tu auras une idée de celui qu’éprouvait le seigneur Huldbrand à vivre dans la petite cabane des pêcheurs.

Il s’assurait souvent et volontiers que le torrent devenait de plus en plus large, tumultueux, impraticable, et que le séjour dans la presqu’île n’était pas près de s’achever. Il passait ses journées à aller tirer quelques oiseaux, avec une vieille arbalète découverte dans un coin de la chaumière, et ce gibier augmentait fort à propos l’ordinaire de la maison. Ondine grondait bien un peu son ami de se montrer si cruel, de tuer ces aimables petites bêtes ; mais si, d’aventure, il revenait sans rien rapporter de sa chasse, elle le grondait encore plus fort, en disant qu’à cause de sa maladresse il allait falloir se contenter, pour tout mets, de poissons et d’écrevisses. Huldbrand supportait gaiement toutes ces petites attaques, d’autant qu’il les voyait le plus souvent finir par des caresses.

Le pêcheur et sa femme trouvaient naturelles ces familiarités ; ils en étaient venus insensiblement à considérer les deux jeunes gens comme des fiancés. Huldbrand lui-même se considérait comme le fiancé d’Ondine. Il lui semblait que sa vie s’écoulerait désormais en ce coin de terre perdu, séparé du restant de l’univers par un torrent infranchissable et par la plus redoutable des forêts ; que ce foyer était devenu le sien ; ces bons vieillards, ses parents d’adoption ; cette jeune fille, douce et aimante, sa fiancée.

Quelquefois, son cheval faisait entendre un hennissement particulier, comme pour lui rappeler qu’il avait d’autres exploits à accomplir. Ou bien, il semblait à Huldbrand que son blason brillait avec un éclat inaccoutumé, que son épée sortait à demi de son fourreau, pour lui inspirer les mêmes pensées chevaleresques et lui reprocher son inaction. Il apaisait alors son âme inquiète en se disant qu’Ondine était certainement la fille de quelque haut seigneur de la région, et qu’avoir gagné son amour était déjà un beau fait d’armes.

Huldbrand n’aimait pas entendre la femme du pêcheur gronder Ondine en termes vulgaires et trop familiers ; mais comme Ondine était toujours la première à rire des reproches qui lui étaient ainsi adressés, et comme, d’autre part, l’espiègle enfant les méritait dans une large mesure, le chevalier ne pouvait pas en vouloir beaucoup à la vieille femme, et l’harmonie n’était jamais rompue le moins du monde dans la modeste mais heureuse petite cabane.

Quelque chose vint enfin varier un peu cette existence. Après le repas du soir, tout en devisant, le pêcheur et son hôte avaient pris l’habitude de vider ensemble un cruchon de vin, tant et si bien qu’un jour la provision s’en trouva épuisée, ce dont les deux hommes se montrèrent fort mécontents. Ondine s’amusa bien de la grimace qu’elle leur vit faire à ce sujet et les plaisanta sans pitié. Vers le soir de ce jour-là, elle sortit sous le prétexte de fuir ces visages maussades ; le temps se gâtait, l’orage menaçait, et les deux hommes, au souvenir des angoisses qu’ils avaient déjà connues en une circonstance semblable, s’apprêtaient à rappeler la jeune fille quand elle revint d’elle-même, l’air joyeux et frappant gaiement des mains.

— Que me donnerez-vous, dit-elle, si je vous procure du vin ?

Les deux hommes se regardèrent, surpris.

— Mais non, je ne vous demande rien, continua-t-elle ; si vous reprenez un visage plus aimable, je me tiendrai pour payée. Suivez-moi ; le torrent a poussé un tonneau sur le rivage et je parie que c’est un tonneau plein de vin.

Huldbrand et le pêcheur suivirent Ondine. Parmi des herbes, dans une petite baie du rivage, ils trouvèrent en effet le tonneau dont avait parlé l’étrange jeune fille. Ils le roulèrent vers la cabane, en toute hâte, car l’orage, à présent, était sur le point d’éclater. Ondine aidait ses compagnons dans la mesure de ses forces. On se dépêchait, on se dépêchait, mais les nuages allaient encore plus vite ; ce que voyant, Ondine montra son petit poing au ciel en criant d’une façon menaçante et à la fois comique :

— Toi, là-haut, tâche de ne pas nous mouiller !…

Le vieux pêcheur blâma ce qu’il appelait une imprécation, mais Ondine en rit sous cape ; d’ailleurs, il n’arriva de mal à personne pour cette saillie sans gravité ; bien mieux, contre toute prévision, ils arrivèrent tous trois à la chaumière, avec leur butin, sans avoir été mouillés.

Ondine cria d’une façon menaçante et à la fois comique : « Toi, là-haut, tâche de ne pas nous mouiller ! »

On ouvrit le tonneau : un mince filet d’excellent vin en coula, dont on remplit les verres. Alors seulement les nuages se déchirèrent et une pluie torrentielle se mit à tomber. Le lac, en furie, se souleva en lames impétueuses ; le torrent rugit comme la fameuse nuit de l’arrivée du chevalier.

— Mon Dieu ! dit tout à coup le pêcheur, nous sommes là à nous réjouir de notre trouvaille et à la savourer, et le propriétaire de ce bon vin a peut-être bien perdu la vie parmi les rochers du torrent.

— Mais non ! fit Ondine en versant à boire à Huldbrand.

— Sur mon honneur, s’écria ce dernier, si je savais où trouver l’homme dont vous parlez, bon vieillard, je n’hésiterais pas à m’élancer dans la nuit pour lui porter secours…

— Tu dis là une sottise, répliqua Ondine ; si tu te jetais dans pareille aventure, je pleurerais à en perdre mes yeux. Or, tu préfères, je pense, ne pas risquer ta vie et ne pas me faire de la peine, rester auprès de moi et savourer ce bon vin ?…

— Vraiment oui, fit le chevalier.

— Donc, je le répète, tu as dit une sottise, recommença Ondine ; car il faut toujours penser à soi et pas du tout aux autres.

Cette profession de foi eut le don de révolter le pêcheur et sa femme :

— Ne dirait-on pas, s’écria le vieil homme, à t’entendre, que tu as été élevée par des païens ! Que Dieu nous pardonne !…

— Ah ! tant pis ! répondit la jeune fille. J’ai dit ma façon de penser…

— Silence ! interrompit rudement le pêcheur.

Ondine, toute espiègle qu’elle était, n’était pas dénuée de sensibilité, et elle s’effraya beaucoup du ton dont ce mot avait été prononcé par son père adoptif. Son petit corps tressaillit, et elle vint se réfugier dans les bras du chevalier. Celui-ci, assez mécontent de la soudaine brutalité du vieux pêcheur, ne sut pas trop à qui donner raison. Il caressa sans rien dire les boucles soyeuses de la jeune fille, et, dans le silence qui pesa quelques instants sur la petite assemblée, il y eut, pour la première fois, comme une ombre de gêne et de déplaisir.