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Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 21-gravure).


IV

AVENTURES DU CHEVALIER DANS LA FORÊT
MAUDITE


« IL y avait environ huit jours que j’étais dans la capitale quand il y fut donné un tournoi. Je pris part à cette fête et n’y épargnai ni mon coursier ni ma lance. Une belle demoiselle daigna me remarquer. On l’appelait Bertalda et elle était la fille adoptive d’un duc. Tout le temps que durèrent les réjouissances, je m’appliquai, comme l’eût fait n’importe quel jeune homme à ma place, à plaire à Bertalda, à briller à ses yeux, à triompher dans toutes les épreuves. »

Ici le chevalier fut interrompu par une douleur soudaine à la main : c’était Ondine qui lui enfonçait ses petites dents pointues dans la chair pour lui marquer, sans doute, sa jalousie. Il continua, ému et souriant :

« Cette Bertalda est à la vérité une jeune fille orgueilleuse et singulière. Le deuxième jour, elle me plut déjà moins que le premier ; le troisième, mon affection se mêla d’inquiétude. Mais je demeurai à ses côtés, parce qu’elle me montrait plus de sympathie qu’aux autres chevaliers. Il arriva, qu’en plaisantant, je lui demandai un de ses gants : « Oui, fit-elle, si vous avez le courage d’aller explorer la forêt maudite pour me dire ce qui s’y passe. »

« Je ne tenais guère à son gant ; mais mon amour-propre se trouva en jeu : il n’est rien qu’un chevalier puisse refuser à une dame. »

Ondine interrompit encore pour exprimer son étonnement d’une telle façon d’aimer les gens ; pour elle, jamais l’idée ne lui serait venue de chasser loin de sa présence et vers des dangers inconnus l’objet de son amour.

« Je me mis donc en route hier matin, reprit le chevalier ; le temps était limpide ; la rosée scintillait au soleil sur les herbes, et la forêt, aux beaux ombrages verdoyants, m’apparaissait comme rien moins que terrible. Je m’y engageai, tout confiant, au petit trot de mon cheval.

« À un certain moment, comme je ne me rendais plus bien compte de la route que je suivais, j’arrêtai ma monture et levai les yeux au ciel pour interroger la position du soleil. Dans ce mouvement, j’aperçus, entre les branches d’un chêne, une étrange créature noire, assez semblable à un ours. Elle me considérait en ricanant, et me dit : « Je suis en train de faire provision de bois pour alimenter le feu sur lequel on te fera rôtir cette nuit, monsieur l’indiscret. » Et en même temps elle fit un tel vacarme, criant et agitant les grosses branches du chêne, que mon cheval, épouvanté, s’emballa et m’emporta dans une course vertigineuse, avant que j’aie pu faire plus ample connaissance avec ce monstre diabolique.

— Mieux vaut n’en pas savoir plus long sur son compte, dirent ensemble et en se signant les deux vieux pêcheurs. Et Ondine remarqua, en fixant sur Huldbrand ses beaux yeux clairs :

— Le plus charmant de l’histoire, c’est qu’ils ne t’ont pas rôti, mon gracieux chevalier.

Huldbrand reprit :

« Mon cheval, dont je ne pouvais plus me rendre maître, manquait à chaque instant de se jeter sur quelque tronc d’arbre ou dans quelque précipice. Tout à coup, il fit un brusque écart et s’arrêta net : je crus voir alors un homme haut et blanc qui s’était placé résolument en travers du chemin pour arrêter dans sa course folle le fougueux animal. Mais, en y regardant de plus près, je n’aperçus en réalité qu’un ruisseau clair et argenté qui coulait là son cours, et qui, barrant le passage à mon cheval, avait obligé la bête à s’arrêter.

— Merci, cher ruisseau ! s’écria Ondine en tapant des mains.

« À peine étais-je remis de cette alerte, continua Huldbrand, que j’aperçus à côté de moi un nain difforme, extrêmement laid, au nez démesuré et au teint jaunâtre ; il ricanait, lui aussi, et me faisait mille révérences ridicules. Impatienté, je tournai bride et songeai à m’éloigner, d’autant que le soleil baissait et que j’avais du chemin à faire pour regagner la ville. Mais ce petit être, en deux ou trois bonds, eut tôt fait de me rejoindre et se trouva de nouveau à la tête de mon cheval :

« — Place ! m’écriai-je, ou je te passe sur le corps.

« — Hé ! cria-t-il d’une voix rauque, je viens de te sauver la vie, cela vaut bien un pourboire !

« — Tu mens, répondis-je ; c’est le ruisseau qui m’a sauvé la vie. Tu n’y es pour rien ; mais, afin de me délivrer de ta présence et de tes grimaces, je te paierai cependant volontiers.

« Et je lui jetai une pièce d’or qu’il reçut au vol dans un étrange petit bonnet pointu.

« Je poursuivai mon chemin au trot ; le nain ne me quitta pas et courut derrière moi en poussant des cris invraisemblables. Je mis mon cheval au galop ; l’affreux petit personnage galopa à côté de moi le plus naturellement du monde. Je le regardai avec colère ; il me montra la pièce de monnaie en glapissant : « Mauvais or ! fausse monnaie !… » À la fin, je m’arrêtai : « Que veux-tu ? lui dis-je. Prends encore cette pièce et laisse-moi. » Il recommença ses révérences grotesques et répondit : « Ceci n’est pas de l’or, ou je me trompe fort. Je possède moi-même quelques-unes de ces piécettes et je vais en montrer. »

L’affreux petit personnage me montra la pièce de monnaie en glapissant : « Mauvais or ! fausse monnaie ! fausse monnaie ! »

« Là-dessus, il me sembla que la terre s’ouvrait tout à coup sous mes yeux. Dans un abîme sans fond, je vis une troupe de nains aussi hideux que mon petit compagnon, occupée à manipuler des métaux précieux, à échafauder des colonnes de pièces d’or qu’ils renversaient ensuite en se jouant. Tous gesticulaient, riaient d’un air sardonique, poussaient des cris sinistres, tendaient vers moi des poings menaçants, ou bien me désignaient de leurs doigts crochus, noircis de fumée. C’était l’enfer même : fuir, fuir, je ne pouvais penser à autre chose, et c’était tout ce que la nature pouvait m’ordonner de faire. Je donnai donc de l’éperon à mon cheval qui repartit dans un galop furieux.

« Plus tard, autre aventure. J’avais fini par retrouver le chemin de la ville et je voulais m’y engager. Une étrange figure se dressa alors devant moi et m’empêcha de passer. J’essayai de la contourner ; elle revint se placer juste à la tête de mon cheval. J’allai droit sur elle, déterminé à passer au travers s’il le fallait ; mais une telle trombe d’eau écumante jaillit à ce moment de la mystérieuse figure que j’en fus aveuglé et que je dus rebrousser chemin. Une seule route s’offrait à moi d’autre part ; je la pris. C’est celle qui m’a conduit jusqu’à cette prairie verdoyante et jusqu’à cette cabane hospitalière. »

Le vieux pêcheur félicita Huldbrand sur l’heureuse façon dont il avait échappé à ses persécuteurs ; puis, il étudia le moyen, pour le chevalier, de regagner la capitale, ce qui fit sourire Ondine.

— Tu te réjouis donc de mon départ ? lui demanda Huldbrand.

— De quel départ veux-tu parler ? fit Ondine. Essaie donc un peu de t’en aller. Tu es bel et bien prisonnier ici, et le lac, pas plus que la forêt, pas plus que le torrent, ne t’aideront dans ton dessein ; ils s’y opposeront au contraire, et si tu veux lutter contre eux, ce sera pour ton malheur.

— Je resterai donc jusqu’à ce que les éléments me soient plus favorables, répondit Huldbrand. En es-tu fâchée, petite Ondine ?

— Ah ! dit la jeune fille avec mauvaise humeur, laissez-moi ! Je songe à tout ce que vous auriez encore raconté sur cette Bertalda, si je ne vous avais mordu la main pour vous faire taire là-dessus…

Les nains me désignaient de leurs doigts crochus