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Calmann Lévy, éditeur (p. 287-296).

IX

L’ÎLE DE LA RÉUNION[1]

Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et doué de connaissances spéciales en plus d’un genre, rassemble une foule de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui, d’un volcan perdu au sein des mers lointaines, s’est fait longtemps un nid tranquille et délicieux.

Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l’île de la Réunion offre encore pour l’avenir des ressources immenses, si on sait les mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis celles de la zone torride jusqu’à celles de nos Alpes. Donc, rien de plus varié que la flore de cette échelle de température ; mais le caractère le plus curieux de l’île, caractère qui y a été général autrefois et qui s’y trouve localisé aujourd’hui, c’est cet état perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle part mieux appréciable aux études spéciales.

Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des anciennes éruptions que d’autres cataclysmes avaient engloutis. Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s’effondrent et rentrent dans l’abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents s’y précipitent, des vallées se soulèvent ou s’aplanissent sous des lits de sable et de cendre bientôt recouverts d’un nouvel humus, des remparts rocheux s’écroulent ou se dressent. La fertilité, poursuivie par ces ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies sur pied par la lave et s’en va créer des pâturages dans les régions redevenues calmes.

D’autre part, la mer, refoulée par les coulées volcaniques, voit des caps nouveaux étendre leurs bras dans ses ondes et former des anses paisibles là où, la veille, elle battait la côte avec énergie ; mais, toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin, — par son action saline encore plus que par ses vagues, — les pores des anciennes falaises. Elle y creuse des cavernes étranges, jusqu’à ce que la roche, désagrégée, s’écroule et montre à vif ses arêtes de basalte et les couches superposées des diverses éruptions. Au fond de son lit, l’Océan ne travaille pas moins à se débarrasser des masses de galets et de débris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui déversent. Il les soulève, les roule, les porte sur un point de la côte où il les reprend pour les amonceler ou les répandre encore. Ailleurs, il se bâtit des digues de corail et des bancs de madrépores aussi solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces gigantesques, la mer et le volcan, l’eau et le feu, toujours en lutte, pétrissent pour ainsi dire le dur relief de l’île comme une cire molle soumise à leur caprice ; mais ici le caprice ne consiste que dans l’étreinte corps à corps de deux lois également fatales, logiques par conséquent, car ce que nous appelons fatalité est la logique même, et l’homme qui les observe arrive à saisir leur puissance d’impulsion et à camper en toute sécurité sur cette terre mobile, si souvent remaniée dans les âges anciens, et qui change encore manifestement de forme et d’emploi sur une partie de sa surface.

Pour nous, cette île enchantée, passablement terrible, a toujours été un type des plus intéressants. Nos fréquents rapports avec M. Maillard durant les dix dernières années de son séjour à la Réunion, nous avaient initié à une partie de sa flore, de sa faune et de ses particularités géologiques. Plus anciennement encore, un autre ami, spécialement botaniste, après un séjour de quelques années dans ces parages, nous avait rapporté de précieux échantillons et des souvenirs pleins de poésie. Ce fut le rêve de notre jeunesse d’aller voir les grands brûlés et les fraîches ravines de Bourbon. Quand l’âge des projets est passé, c’est un vif plaisir que de se promener dans son rêve rétrospectif avec un excellent guide, et ce guide, à qui rien n’est resté étranger durant vingt-six ans d’explorations aventureuses et de travaux assidus, c’est l’auteur des notes que nous avons sous les yeux.

Ingénieur colonial à la Réunion, M. Maillard s’est trouvé là, en présence de la mer et du volcan, le représentant d’une troisième force, le travail humain aux prises avec les impétueuses et implacables forces d’expansion de la nature. Le temps n’est plus où le Dieu hébreu défiait Job de dire à la mer : « Tu n’iras pas plus loin ! » Le vrai Dieu, qui veut que l’homme aille toujours plus loin, lui a permis de posséder la nature en quelque sorte, en s’y faisant place et en luttant avec elle de persévérance. Des jetées hardies et des travaux sous-marins bien calculés, ouvrent aux navires les passes les plus dangereuses et défendent aux flots d’envahir les grèves où l’homme s’établit. Quand les torrents des montagnes emportent les ponts jetés sur leurs abîmes, l’homme s’attaque au torrent lui-même, lui creuse un autre lit, et l’oblige à se détourner. Les débris incandescents des volcans ravagent en vain ses cultures : il les transporte ailleurs, et il attend. Il sait que ces déserts redeviendront fertiles, il sait aussi quels abris ces gigantesques vomissements refroidis offriront à sa demeure, à son troupeau, à son verger, et, de cette nature terrible, de ces cratères éteints, il se fait une forteresse et un jardin.

En ouvrant des routes dans la lave, en dessinant des jetées à la côte, en explorant lui-même les profondeurs sous-marines à l’aide du scaphandre, en étudiant les habitudes de l’atmosphère et ses perturbations violentes, M. Louis Maillard a pu observer cette nature tropicale sous tous ses aspects. Ses notes embrassent donc tout ce qui constitue l’existence de la colonie : topographie, hydrographie, météorologie, géologie, botanique, zoologie, agriculture, industrie, administration, histoire, législation, finances, statistique, arts, coutumes, biographie, travaux publics, etc. Toutes ces recherches, sobrement et clairement exposées, appuyées des indications et témoignages des hommes les plus sérieux et les plus compétents de la colonie, sont venues demander l’aide de la science aux illustrations de la mère patrie. M. Maillard a eu de la sorte le généreux plaisir d’offrir à notre Muséum, ainsi qu’à des personnages éminents dans la science, des collections et des spécimens précieux, rares, ou entièrement nouveaux en histoire naturelle, et, en retour, il a eu l’honneur de pouvoir joindre à sa publication une annexe de notes descriptives et classificatives, signées Verreaux, Michelin, Guichenot, Milne-Edwards, Guénée, Deyrolle, H. Lucas, Signoret, de Sélys-Longchamps, Sichel, Bigot, Duchartre. L’illustre et respectable docteur Camille Montagne et son savant associé M. Millardet se sont chargés de décrire les algues et toute la cryptogamie. Aux travaux zélés et consciencieux de M. Maillard se rattache donc une suite de travaux extrêmement précieux et intéressants, non-seulement pour l’île de la Réunion, mais aussi pour le progrès des sciences naturelles, auxquelles les recherches des voyageurs et des amateurs dévoués apportent chaque jour leur contingent éminemment utile. Celui de M. Louis Maillard est considérable. Il a rapporté, en fait de zoologie et de botanique, les types d’une famille nouvelle (parmi les crustacés) de plusieurs genres, et de plus de cent cinquante espèces jusqu’ici non décrites[2]. Il a donc bien mérité de la science, et son ouvrage intéresse tous les adeptes.

Mais une autre utilité incontestable de cet ouvrage, c’est d’avoir signalé sans ménagement à l’attention du gouvernement et de la société tout entière, la nécessité d’organiser, sur des bases sévères et intelligentes, le régime de la propriété et le système de l’exploitation territoriale dans notre colonie, aujourd’hui dévastée et menacée de ruine par suite du déboisement. Tout le monde lira avec intérêt les réflexions de M. Maillard sur les inconvénients de la culture trop développée de la canne à sucre, sur l’abandon de la culture du café, du girofle et d’autres plantes utiles qui préservaient le sol en le retenant sur les pentes et en lui conservant l’humidité nécessaire. Le défrichement aveugle, qui est la conséquence du chacun pour soi, a fait disparaître entièrement les arbres magnifiques dont les essences précieuses couronnaient l’île et la protégeaient à la fois contre la sécheresse et contre les inondations. Quand les terribles cyclones dévastaient ces belles forêts, leurs débris imposants servaient encore longtemps de digues à la fureur des ouragans et protégeaient les jeunes pousses destinées à remplacer les anciennes.

Aujourd’hui, rien n’entrave plus les déluges qui pèlent le sol et l’entraînent à la mer, tandis que dans les temps secs, les sources, privées d’ombre, tarissent et que l’aridité se propage. Si la France ne daigne pas intervenir, ou si les colons ne se rendent pas aux plus simples calculs de la prévoyance, on peut prédire la ruine et l’abandon prochains de cette perle des mers que les anciens navigateurs saluèrent du nom d’Éden, et qui, épuisée et mutilée par la main de l’homme, secouera son joug et rentrera dans le domaine de Dieu. C’est une leçon qu’il tient en réserve, en France aussi bien qu’ailleurs, pour les populations qui méconnaissent les lois de l’équilibre providentiel, et abusent de leurs droits sur la terre. À l’homme sans doute est dévolue la mission d’explorer et d’exploiter ; mais l’intelligence lui a été départie pour épargner à propos, prévoir l’avenir, et chercher dans la nature même le préservatif de son existence. Les forêts lui avaient été données comme réservoirs inépuisables de la fécondité du sol et comme remparts contre les crises atmosphériques. Il a violé tous les sanctuaires. Plus aveugle et plus ignorant que ses ancêtres, il a porté la hache jusqu’au plus épais de la forêt sacrée. En Amérique, il s’acharne avec fureur contre le monde primitif qui lui livre un sol admirablement nourri et préservé depuis les premiers âges de la végétation. L’œuvre de dévastation s’accomplit. Nous aurons du blé, du sucre et du coton jusqu’à ce que la terre fatiguée se révolte et jusqu’à ce que le climat nous refuse la vie.

  1. Par Louis Maillard.
  2. Ce chiffre sera peut-être dépassé, le travail le plus important, la conchyliologie, n’étant pas encore terminé.